lundi 3 décembre 2012

Siliana (Tunisie): deux témoignages poignants

Témoignage de Boutheina Ferchiou. Universitaire tunisienne.

Mercredi 28 novembre avec deux amies nous avons décidé de quitter Tunis et de nous rendre à Siliana pour comprendre ce qui s'y passe. La route vers Siliana était totalement déserte. Pas âme qui vive. Pas un seul policier ou membre de la garde nationale. Au bout de trois heures nous étions à l'entrée de Siliana.

Une police livrée à elle-même

Beaucoup de policiers rôdaient et personne ne nous a abordé ou parlé. Peu après, de jeunes policiers nous ont interpellé pour nous demander où nous allions. Nous avons répondu que nous étions des membres d'une association qui voulait aider les habitants de Siliana. Ils nous ont tout de suite découragé de pénétrer dans la ville car on allait être attaqué par les pierres des manifestants et la grenaille des policiers dont ils disent en avoir eux-même été victimes. Les jeunes policiers avaient l'air angoissés, voire paniqués. Visiblement ils manquaient d'expérience et semblaient abandonnés à eux-mêmes. J'ai connu beaucoup de manifestations et n'ai jamais vu autant de confusion et de désorganisation dans les rangs de la police. Nous pouvions avancer sans être interpellées ou inquiétées jusqu'à ce qu'un policier un peu plus âgé est venu sérieusement nous mettre en garde contre le danger d'entrer dans Siliana. Puis tout d'un coup des véhicules et deux bus de la police commençaient à bouger et un jeune policier nous a demandé de suivre le cortège pour être en sécurité. Apeurées, nous avions quand même pris la décision de suivre le convoi de la police.

La ville sous le contrôle des manifestants

A première vue, la ville semblait encerclée par les forces de l'ordre. En réalité, Siliana était tenue par les manifestants qui empêchaient le moindre policier d'y entrer. La police tentait des assauts répétés sans grand succès. En voyant la fumée et les heurts nous avons rebroussé chemin. Les affrontements faisaient rage entre les jeunes et les policiers. La grande majorité de manifestants était des lycéens et certains étaient même très jeunes. Parfois des gamins de 14 ans. Nous avons tenté une deuxième incursion à Siliana à partir de la zone industrielle qui ne comptait en fait qu'une seule usine. Preuve du dénuement de cette région. Nous avons pu finalement entrer au niveau du quartier populaire de la Cité Ennozha en contrebas de la ville où se déroulait le gros des affrontements. Des femmes et des vieux assistaient de loin au spectacle des hostilités. Des jeunes renvoyaient promptement aux policiers les bombes lacrymogènes qu'ils leurs tiraient dessus.

"Vive Ben Ali !"

Les habitants, dont certains étaient très remontés contre Ennahdha, scandaient des slogans insultant le parti islamiste et se lamentaient ouvertement d'avoir voté pour lui en disant "qu'il (Ennahdha) a profité (rekbet) de la révolution". Certains disaient même que c'était mieux sous Ben Ali. Auxquels d'autres répondaient par des "Vive Ben Ali !" qui fusaient ici et là. Parfois des "Vive Hamma ! (Hammami)". Suite à quelques échanges avec des habitants, on nous a expliqué que ce sont les chômeurs et les jeunes qui se sont soulevés contre le gouverneur, responsable d'avoir négligé les problèmes sociaux de la région. Les gens à Siliana pensent que le gouverneur nommé par Ennahdha est incompétent "avec pour seule expérience 13 années de prison". Et qu'il ne fait absolument rien pour la région. Le budget d'investissement prévu pour le développement de Siliana n'a jamais été mis en application. Le gouverneur était aussi accusé par les habitants d'avoir accordé des postes administratifs au gouvernorat à "ses amis d'Ennahdha". L'UGTT a revendiqué le déblocage des crédits de développement mais rien n'a été fait. C'est pour cela que le syndicat a appelé à la grève générale qui a été le facteur déclencheur de la révolte populaire à Siliana. Un jeune de 16 ans, en voulait visiblement à l'UGTT qui, selon lui, a abandonné les jeunes face à la police après avoir organisé les protestations. Il était clairement avéré que les manifestations sont le fruit d'un ras-le-bol général contre la marginalisation de toute une région totalement défavorisée. Tout au long de notre passage à Siliana nous avons constaté l'absence criarde d'infrastructures. Les routes sont dans un état lamentable et un pont écroulé durant les dernières inondations n'a jamais été réparé. Siliana est une région abandonnée.

"La police nous tire dessus comme des lapins"

Les habitants nous ont aussi raconté que la police leur tirait dessus "comme des lapins" et visait délibérément et sans avertissement le haut du corps, en particulier les yeux et la tête. Nous nous sommes donc rendus à l'hôpital de Siliana protégées par des jeunes qui ont levé les barrages pour nous laisser passer. Cela m'a rappelée l'ambiance des jours qui ont suivi le 14 janvier lorsque les tunisiens se sont solidarisés pour assurer seuls la sécurité de leurs quartiers en l'absence de la police. A l'hôpital, le personnel était désespéré et complètement sous le choc des évènements. Le gardien est venu vers nous en hurlant : "Ici c'est Gaza, ici c'est Gaza !" Un ophtalmologiste a accouru nous prenant pour des médecins. Puis il nous a raconté qu'ils avaient reçu dans la journée 19 cas de citoyens touchés par la grenaille qui ont perdu définitivement la vue. Les blessés ont ensuite été acheminés par ambulance vers les hôpitaux de Tunis. Puis le médecin nous a conduit aux urgences. L'ambiance était assez chaotique et il y avait beaucoup de blessés par la grenaille sur tout le corps et sur le visage. Des membres des familles des blessées disaient que "même du temps de Ben Ali, ils n'ont pas subi de telles atrocités" et que "(Ariel) Sharon (ancien premier ministre israélien) n'oserait pas faire ça !" L'ophtalmologiste et une infirmière nous ont raconté que l'hôpital a été attaqué la veille par une quarantaine de membres de la Brigade de l'ordre public (Bop) qui ont soudainement fait irruption dans le bâtiment en frappant sans distinction blessés, accompagnants et personnel jusqu'à arriver à la salle d'opération. L'infirmière, visiblement traumatisée, a dit n'avoir jamais vécu une chose pareille ! Ensuite des vagues de blessés arrivaient les unes après les autres. Dans le dernier groupe il y avait beaucoup de femmes. Une jeune fille dont le visage était totalement recouvert de grenailles et une dame d'une cinquantaine d'années est arrivée en boitant, nous a dit qu'elle a été violemment matraquée par la police. A côté, un jeune, dans tous ses états, racontait comment il voulait sauver un gamin de 10 ans atteint par la grenaille. En courant avec le gamin dans les bras, ce dernier a été encore directement visé par une autre salve de grenailles.

"Ici c'est très dangereux. Il faut partir..."

Le personnel de l'hôpital nous dit que la situation devenait de plus en plus dangereuse. Et nous conseille de rentrer par Bargou pour éviter de traverser la ville de Siliana, où la situation restait très tendue. Nous avons pris la route où nous n'avons rencontré aucun policier. Arrivées à Bargou, nous avons découvert que la ville était totalement entre les mains des jeunes, des lycéens pour la plupart, avec une absence totale de la police. Des pneus enflammés faisaient office de barrages. Un gamin de 10 ans nous a conduit sur un chemin détourné pour contourner le village et éviter les barrages cernés par les flammes. Sur la route, nous avons croisé des jeunes manifestants qui s'agitaient en nous exhortant à partir. A la sortie de Bargou nous rencontrons un autre barrage tenu par des gamins de 14, 15 ans qui nous ont laissé passer tout en nous mettant en garde contre le risque de braquages. Nous avons réussi à regagner Tunis en cours de soirée. Saines et sauves, sans dégâts. Après une journée bouleversante à Siliana.

Récit recueilli et restitué par Sami Ben Mansour sur www.webda.tn
Crédit photo : Boutheina Ferchiou


  "Même si je devais perdre mon autre œil, je le referais"

Manifestations en Tunisie : "Même si je devais perdre mon autre œil, je le referais"
Aimen Bolhi
© FRANCE 24
Aimen Bolhi est Tunisien. Blessé à l’œil par des chevrotines lors des manifestations violemment réprimées en novembre à Siliana, en Tunisie, il a été opéré à Paris. Amer, il revient sur ces événements qui resteront gravés dans son esprit.
Par Gaëlle LE ROUX 
 
L’œil droit d’Aimen Bolhi est masqué par une épaisse gaze, protégée par une coque de plastique. L’homme de 31 ans ne sourit que rarement. Son visage est grave. Il porte encore les stigmates des nombreuses décharges de chevrotine qui l’ont touché au visage le 28 novembre dernier à Siliana, en Tunisie, lors d’une manifestation. À la fin de l’automne, cette ville déshéritée de 25 000 habitants, située à 140 kilomètres au sud-ouest de Tunis, a été le théâtre de violents affrontements entre une jeunesse en quête d’avenir et les forces de l’ordre.
"Il s’agissait d’une manifestation pacifique, un appel au développement de la région de Siliana", raconte Aimen à FRANCE 24. Dans la ville, l’homme possède un restaurant, une boutique de vêtements et gère le marché hebdomadaire. Environ 70 personnes travaillent pour lui. "Cette région est très pauvre, et le gouvernement ne s’en préoccupe absolument pas", poursuit-il. "Nous avons décrété une grève générale, mais dès le premier jour de notre manifestation, nous avons été accueillis à coups de gaz lacrymogène. Les policiers ont frappé tout le monde. Enfants, vieillards… Ils n’ont épargné personne. Nous, on voulait juste que Siliana ne soit pas oubliée par les pouvoirs publics", ajoute l’homme, animé par une colère sourde.

"Le but des policiers était clairement de nous blesser"

Au matin du deuxième jour de manifestation, l’atmosphère se tend davantage. Le nombre de policiers mobilisés est encore plus important que la veille, raconte-t-il. Mais les manifestants persistent et vont crier leur colère sous les fenêtres du gouvernorat. "Quand les policiers sont arrivés, tout le monde a pris la fuite, témoigne-t-il. Mais ils ont quand même lancé des gaz lacrymogènes. Trois d’entre eux avaient des fusils à chevrotine. Ils ont tiré dans la foule en fuite. Sans considération, ils visaient les manifestants au visage, pas aux jambes. Leur but n’était pas de nous disperser : nous l’étions déjà. Leur but était clairement de nous blesser". C’est à ce moment qu’Aimen a été touché. En plein visage.
Il a d’abord été hospitalisé à Siliana, puis soigné dans un hôpital spécialisé en ophtalmologie à Tunis. Face à la gravité de ses blessures, le gouvernement tunisien l’a finalement envoyé au Val-de-Grâce, à Paris, où il a subi plusieurs opérations de l’œil. "J’ai rencontré le ministre [tunisien, ndlr] de la Santé sur un plateau télé. Il a dit 'pour que tes yeux soient sauvés, je t’envoie en France'", raconte Aimen. Quatre blessés de Siliana, sur la vingtaine qui ont été touchés aux yeux, sont transférés. Mais trop tard. Quand ils arrivent à Paris, vingt-cinq jours se sont écoulés depuis ce sanglant jour de novembre. Les lésions oculaires sont désormais trop graves pour pouvoir être soignées. Tous ont perdu la vue de leur œil blessé. Le plus jeune est âgé de 15 ans.

"L’État ne veut pas que cette affaire prenne trop d’ampleur"





Aimen Bolhi triture entre ses doigts la fiole contenant la dernière balle de chevrotine retirée de son œil. (Crédit : FRANCE 24)
Malgré le pessimisme des médecins, Aimen garde un espoir : un ophtalmologue belge hautement renommé qui, paraît-il, fait des miracles. Encore faut-il que le gouvernement tunisien accepte de prendre en charge une consultation, et l’éventuelle opération. "Je veux que le gouvernement tunisien fasse tout son possible pour que je puisse retrouver la vue. Il a le devoir de prendre en charge le traitement de A à Z", poursuit l’homme. Mais son beau-frère Tarek, qui l’accueille en France, n’y croit pas vraiment : "Le gouvernement n’a pas envoyé quelques blessés à Paris pour les soigner, mais pour calmer Siliana", assure-t-il.


Il en donne pour preuve la précipitation avec laquelle les trois autres Tunisiens blessés et soignés à Paris ont été rapatriés, quelques heures seulement après avoir subi des opérations. "Toute cette précipitation s’explique par le fait que cette affaire va être médiatisée, estime Aimen Bolhi. Les citoyens tunisiens ne peuvent pas, et ne vont pas laisser passer ça. L’État a voulu faire taire les rumeurs, il a voulu éviter que cette affaire prenne trop d’ampleur, donc il a fait mine de s’occuper des blessés. Mais en réalité, il ne les a pas pris en charge comme il faut".
S'il sait que les chances de retrouver la vue sont faibles, Aimen lutte pour conserver son optimisme. "Il faut espérer le changement en Tunisie, assure-t-il. Je veux rentrer au pays dans la fierté et la dignité". Mais le dépit et l’amertume sont prégnants. Notamment dans la fiole qu’il triture constamment entre ses mains, dans laquelle tinte le dernier plomb ôté de son œil, mais également dans ses mots, durs à l’égard de son pays. "La révolution [qui a abouti, le 14 janvier 2011, à la chute du dictateur Ben Ali, ndlr] n’a rien changé. C’est même pire qu’avant. Je n’aurais jamais pensé que ça, tirer sur les manifestants, puisse arriver maintenant. C’est comme un retour en arrière", lâche-t-il. "Mais je ne regrette pas d’avoir manifesté. Il faut que les conditions de vie changent à Siliana. Et même si je devais perdre mon autre œil, je le referais".