mardi 19 février 2013

Le barbu salafiste et l'imberbe opportuniste



Dans un article paru le 23 janvier 2011, Thierry Meyssan, du Réseau Voltaire, avait écrit l'article qui suit. Deux ans plus tard, nous constatons que TOUT ce qu'il avait prédit se vérifie. Que voit-on en ce 19/2/2013 ? Chebbi et Ghannouchi main dans la main, l'un espérant un poste ministériel à la hauteur de ses ambitions extravagantes, l'autre espérant mener la Tunisie vers le califat islamiste, version wahhabite. Revoilà les deux pions de Washington annoncés depuis janvier 2011 : l'archaïque et le moderniste, le barbu salafiste et l'imberbe opportuniste, l'épouvantail d'Al-Qaïda et le "démocrate" berlusconien.
Voici l'article .
 Washington face à la colère du peuple tunisien
par Thierry Meyssan
Le général William Ward —ancien responsable de la répression
dans les Territoires palestiniens devenu commandant
de l’Africom— lors d’une cérémonie en mai 2010.
L’armée tunisienne a été réduite au minimum,
mais le pays sert de base arrière aux opérations
« anti-terroristes » régionales et dispose de ports
indispensables au contrôle de la Méditerranée par l’OTAN.
Alors que les médias occidentaux célèbrent la « Jasmine Revolution », Thierry Meyssan dévoile le plan US pour tenter de stopper la colère du peuple tunisien et conserver cette discrète base arrière de la CIA et de l’OTAN. Selon lui, le phénomène insurrectionnel n’est pas fini et la vraie Révolution, tant redoutée par les Occidentaux, pourrait rapidement commencer.
23 janvier 2011
Les grandes puissances n’aiment pas les bouleversements politiques qui leur échappent et contrecarrent leurs plans. Les événements qui ont fait vibrer la Tunisie depuis un mois n’échappent pas à cette règle, bien au contraire.
Il est donc pour le moins surprenant que les grands médias internationaux, suppôts indéfectibles du système de domination mondiale, s’enthousiasment soudainement pour la « Révolution du jasmin » et multiplient les enquêtes et reportages sur la fortune des Ben Ali qu’ils ignoraient jusque là malgré leur luxe tapageur. C’est que les Occidentaux courent après une situation qui leur a glissé des mains et qu’ils voudraient récupérer en la décrivant selon leurs souhaits.
Avant toute chose, il convient de rappeler que le régime de Ben Ali était soutenu par les États-Unis et Israël, la France et l’Italie.
Considéré par Washington comme un État d’importance mineure, la Tunisie était utilisée au plan sécuritaire, plus qu’économique. En 1987, un coup d’État soft est organisé pour déposer le président Habib Bourguiba au profit de son ministre de l’Intérieur, Zine el-Abidine Ben Ali. Celui-ci est un agent de la CIA formé à la Senior Intelligence School de Fort Holabird. Selon certains éléments récents, l’Italie et l’Algérie auraient été associés à cette prise de pouvoir.
Dès son arrivée au Palais de la République, il met en place une Commission militaire jointe avec le Pentagone. Elle se réunit annuellement, en mai. Ben Ali, qui se méfie de l’armée, la maintient dans un rôle marginal et la sous-équipe, à l’exception du Groupe des Forces spéciales qui s’entraîne avec les militaires US et participe au dispositif « anti-terroriste » régional. Les ports de Bizerte, Sfax, Sousse et Tunis sont ouverts aux navires de l’OTAN et, en 2004, la Tunisie s’insère dans le « Dialogue méditerranéen » de l’Alliance.
Washington n’attendant rien de spécial de ce pays au plan économique, il laisse donc les Ben Ali mettre la Tunisie en coupe réglée. Toute entreprise qui se développe est priée de céder 50 % de son capital et les dividendes qui vont avec. Cependant, les choses virent au vinaigre en 2009, lorsque la famille régnante, passée de la gourmandise à la cupidité, entend soumettre aussi les entrepreneurs états-uniens à son racket.
De son côté, le département d’État anticipe sur l’inévitable disparition du président. Le dictateur a soigneusement éliminé ses rivaux et ne dispose pas de successeur. Il faut donc imaginer une relève s’il vient à mourir. Une soixantaine de personnalités susceptibles de jouer un rôle politique ultérieur est recrutée. Chacune reçoit une formation de trois mois à Fort Bragg, puis un salaire mensuel [2]. Le temps passe…
Bien que le président Ben Ali poursuive la rhétorique anti-sioniste en vigueur dans le monde musulman, la Tunisie offre diverses facilités à la colonie juive de Palestine. Les Israéliens d’ascendance tunisienne sont autorisés à voyager et à commercer dans le pays. Ariel Sharon est même invité à Tunis.

La révolte

L’immolation par le feu d’un vendeur ambulant, Mohamed el-Bouzazi, le 17 décembre 2010, après que sa charrette et ses produits aient été saisis par la police, donne le signal des premières émeutes. Les habitants de Sidi Bouzid se reconnaissent dans ce drame personnel et se soulèvent. Les affrontements s’étendent à plusieurs régions, puis à la capitale. Le syndicat UGTT et un collectif d’avocats manifestent scellant sans en avoir conscience l’alliance entre classes populaire et bourgeoisie autour d’une organisation structurée.
Le 28 décembre, le président Ben Ali tente de reprendre les choses en main. Il se rend au chevet du jeune Mohamed el-Bouazizi et s’adresse le soir à la Nation. Mais son discours télévisé exprime son aveuglement. Il dénonce les manifestants comme des extrémistes et des agitateurs stipendiés et annonce une répression féroce. Loin de calmer le jeu, son intervention transforme la révolte populaire en insurrection. Le peuple tunisien ne conteste plus simplement l’injustice sociale, mais le pouvoir politique.
Le producteur Tarak Ben Ammar,
propriétaire de Nessma TV
et associé de Silvio Berlusconi.
Il est l’oncle de Yasmina Torjman,
épouse du ministre français
de l’Industrie, Eric Besson.
A Washington, on constate que « notre agent Ben Ali » ne maitrise plus rien. Le Conseil de sécurité nationale Jeffrey Feltman et Colin Kahl s’accordent à considérer que le moment est venu de lâcher ce dictateur usé et d’organiser sa succession avant que l’insurrection ne se transforme en authentique révolution, c’est-à-dire en contestation du système.
Il est décidé de mobiliser des médias, en Tunisie et dans le monde, pour circonscrire l’insurrection. On focalisera l’attention des Tunisiens sur les questions sociales, la corruption des Ben Ali, et la censure de la presse. Tout, pourvu qu’on ne débatte pas des raisons qui ont conduit Washington à installer le dictateur, 23 ans plus tôt, et à le protéger tandis qu’il s’accaparait l’économie nationale.
Le 30 décembre, la chaîne privée Nessma TV défie le régime en diffusant des reportages sur les émeutes et en organisant un débat sur la nécessaire transition démocratique. Nessma TV appartient au groupe italo-tunisien de Tarak Ben Ammar et Silvio Berlusconi. Le message est parfaitement compris par les indécis : le régime est fissuré.
Simultanément, des experts États-uniens (mais aussi Serbes et Allemands) sont envoyés en Tunisie pour canaliser l’insurrection. Ce sont eux qui, surfant sur les émotions collectives, tentent d’imposer des slogans dans les manifestations. Selon la technique des prétendues « révolutions » colorées, élaborée par l’Albert Einstein Institution de Gene Sharp [5], ils focalisent l’attention sur le dictateur pour éviter tout débat sur l’avenir politique du pays. C’est le mot d’ordre « Ben Ali dégage ! » [6].
Masqué sous le pseudonyme Anonymous, le cyber-escadron de la CIA —déjà utilisé contre le Zimbabwe et l’Iran— hacke des sites officiels tunisiens et y installe un message de menace en anglais.

L’insurrection

Capture d’écran) Le 2 janvier 2010,
le groupe Anonymous
(un paravent de la CIA) hacke
le site internet officiel du Premier
ministre et place un message
de menace en anglais sur la page
d’accueil. Le logo est celui du Parti
pirate international, dont le membre
tunisien Slim Amanou sera propulsé
par l’ambassade US secrétaire d’Etat
à la Jeunesse et des Sports du
« gouvernement d’union nationale ».
Les Tunisiens continuent spontanément à braver le régime, à descendre en masse dans les rues, et à brûler commissariats de police et magasins appartenant aux Ben Ali. Avec courage, certains d’entre eux payent le prix du sang. Pathétique, le dictateur dépassé se crispe sans comprendre.
Le 13 janvier, il ordonne à l’armée de tirer sur la foule, mais le chef d’état-major de l’armée de terre s’y refuse. Le général Rachid Ammar, qui a été contacté par le commandant de l’Africom, le général William Ward, annonce lui-même au président que Washington lui ordonne de fuir.
En France, le gouvernement Sarkozy n’a pas été prévenu de la décision états-unienne et n’a pas analysé les divers retournements de veste. La ministre des Affaires étrangères, Michèle Alliot-Marie, se propose de sauver le dictateur en lui dépêchant des conseillers en maintien de l’ordre et du matériel pour qu’il se maintienne au pouvoir par des procédés plus propres [7]. Un avion cargo est affrété le vendredi 14. Lorsque les formalités de dédouanement sont finies à Paris, il est trop tard : Ben Ali n’a plus besoin d’aide, il a déjà pris la fuite.
Ses amis d’hier, à Washington et Tel-Aviv, Paris et Rome, lui refusent l’asile. Il échoue à Riyad. Il aurait emporté avec lui 1,5 tonne d’or volée au Trésor public, ce que démentent les autorités encore en place.

Du jasmin pour calmer les Tunisiens

Les conseillers en communication stratégique US tentent alors de siffler la fin de la partie, tandis que le Premier ministre sortant compose un gouvernement de continuité. C’est là que les agences de presse lancent l’appellation « Jasmine Revolution » (en anglais s’il vous plaît). Les Tunisiens assurent-elles viennent de réaliser leur « révolution colorée ». Un gouvernement d’union nationale est constitué. Tout est bien qui finit bien.
L’expression « Jasmine Revolution » laisse un goût amer aux Tunisiens les plus âgés : c’est celle que la CIA avait déjà utilisée pour communiquer lors du coup d’État de 1987 qui plaça Ben Ali au pouvoir.
La presse occidentale —désormais mieux contrôlée par l’Empire que la presse tunisienne— découvre la fortune mal acquise des Ben Ali quelle ignorait jusque là. On oublie le satisfecit accordé par le directeur du FMI, Dominique Strauss-Kahn aux gestionnaires du pays quelques mois après les émeutes de la faim [8]. Et on oublie le dernier rapport de Transparency International qui affirmait que la Tunisie était moins corrompue que des États de l’Union européenne comme l’Italie, la Roumanie et la Grèce [9].
Les miliciens du régime, qui avaient semé la terreur parmi les civils durant les émeutes les obligeant à s’organiser en comités d’auto-défense, disparaissent dans la nuit.
Les Tunisiens que l’on pense dépolitisés et manipulables après des années de dictature s’avèrent fort matures. Ils constatent que le gouvernement de Mohammed Ghannouchi, c’est « du benalisme sans Ben Ali ». Malgré quelques ravalements de façade, les caciques du parti unique (RCD) conservent les ministères régaliens. Les syndicalistes de l’UGTT, refusent de s’associer à la manip états-unienne et démissionnent des postes qu’on leur a attribués.
Ahmed Néjib Chebbi,
un opposant « Made in USA 
».
Outre les inamovibles membres du RCD, il reste des gadgets médiatiques et des agents de la CIA. Par la grâce du producteur Tarak Ben Amar (le patron de Nessma TV), la réalisatrice Moufida Tlati devient ministre de la Culture. Moins show-bizz, plus significatif, Ahmed Néjib Chebbi, un pion de la National Endowment for Democracy, devient ministre du Développement régional. Ou encore, l’obscur Slim Amanou, un bloggeur rompu aux méthodes de l’Albert Einstein Institute, devient secrétaire d’État à la Jeunesse et des Sports au nom du fantomatique Parti pirate relié à l’auto-proclamé groupe Anonymous.

Le vrai siège du pouvoir n’est plus
au Palais de la République, mais
à l’ambassade des Etats-Unis.
C’est ici que l’on a composé le
gouvernement Ghannouchi.
Située hors de Tunis, dans un vaste
campus barricadé, l’ambassade
est un gigantesque blockhaus hautement
sécurisé qui abrite les postes centraux
de la CIA et du MEPI pour l’Afrique du
Nord et une partie du Levant.
Le vrai siège du pouvoir n’est plus au Palais de la République, mais à l’ambassade des États-Unis. C’est ici que l’on a composé le gouvernement Ghannouchi. Située hors de Tunis, dans un vaste campus barricadé, l’ambassade est un gigantesque blockhaus hautement sécurisé qui abrite les postes centraux de la CIA et du MEPI pour l’Afrique du Nord et une partie du Levant.
Bien entendu, l’ambassade des États-Unis n’a pas sollicité le Parti communiste pour faire partie de ce soi-disant « gouvernement d’union nationale ».
A l’inverse, on prépare le retour de Londres, où il avait obtenu l’asile politique, du leader historique du Parti de la Renaissance (Ennahda), Rached Ghannouchi. Islamiste, il prêche la compatibilité de l’islam et de la démocratie et prépare depuis longtemps un rapprochement avec le Parti démocrate progressiste de son ami Ahmed Néjib Chebbi, un social-démocrate ex-marxiste. Dans le cas d’un échec du « gouvernement d’union nationale », ce tandem pro-US pourrait fournir une illusion de rechange.
Une nouvelle fois, les Tunisiens se soulèvent, élargissant eux-mêmes le mot d’ordre qu’on leur avait soufflé : « RCD dégage ! ». Dans les communes et les entreprises, ils chassent eux-mêmes les collaborateurs du régime déchu.

Vers la Révolution ?

Contrairement à ce qui a été dit par la presse occidentale, l’insurrection n’est pas encore terminée et la Révolution n’a pas encore commencé. Force est de constater que Washington n’a rien canalisé du tout, hormis les journalistes occidentaux. Plus encore aujourd’hui que fin décembre, la situation est hors de contrôle.
Thierry Meyssan 

Thierry Meyssan Thierry Meyssan : Intellectuel français, président-fondateur du Réseau Voltaire et de la conférence Axis for Peace. Professeur de Relations internationales au Centre d’études stratégiques de Damas.

Commentaire : Ghannouchi tombe le  le masque


Dans son numéro 2719, en kiosques du 17 au 23 février 2013, Jeune Afrique prend position contre le projet politique de Rached Ghannouchi. Celui, non avoué publiquement, de placer rapidement la Tunisie sous une dictature islamiste.
Le masque est tombé et le doute n’est plus permis. Rached Ghannouchi, chef charismatique du parti Ennahdha, a dévoilé son unique objectif : construire une théocratie autoritaire dans une Tunisie qui pensait avoir rompu définitivement avec la dictature. Un lent cheminement qui éclate désormais au grand jour et que Jeune Afrique reconstitue avec minutie dans son dossier spécial du n° 2719, daté du 17 au 23 février 2013.
La démocratie ? Rached Ghannouchi et son clan au sein d’Ennahdha n'en ont sans doute jamais voulu. Leurs idées absolutistes chevillées au corps, ils ont choisi de noyauter tous les sphères du pouvoir. Ghannouchi ne l’a-t-il affirmé haut et fort lors d’une conversation téléphonique avec des salafistes, il y a quelques mois : « Aujourd’hui, on n’a pas une mosquée, on a le Ministère des Affaires religieuses, on n’a pas une boutique, on a l’État ! Donc il faut patienter, c’est une question de temps (…) Mais pourquoi êtes-vous si pressés ? »

Aveuglement

Aveuglés par leurs succès électoraux, au point de ne pas voir le mur qui se dresse en face d’eux, Rached Ghannouchi et ses partisans au sein d’Ennahdha n’ont pas compris que la Tunisie et les Tunisiens avaient changés. L’assassinat de Chokri Belaïd n’a pas seulement bouleversé l’équilibre fragile d’un attelage gouvernemental un peu contre-nature. Il a été le baromètre de la soif de justice et de démocratie des Tunisiens.
La colère gronde à nouveau. Dans cette Tunisie surchauffée, quelle sera la position de l’armée ? Selon toute vraisemblance, elle soutient l’initiative de Hamadi Jebali de former un gouvernement de technocrates sans appartenance politique. Populaire grâce à son rôle dans la révolution du 14 janvier, celle-ci restera républicaine. Tout comme elle a su habilement se défaire de Ben Ali, elle devrait se maintenir à distance des partis politiques qui jouent la politique du pire.
Les opposants à la chape de plomb liberticide que promet le machiavel d’El-Hamma se recrutent même au sein des militants islamistes. Et non des moindres. Abelfattah Mourou, le vice-président du parti, n’hésite plus à hausser le ton contre ses camarades. Les défections se multiplient. Dernière en date, celle de la députée Fattoumata Attia. « Ennahdha ne veut pas combattre la corruption. Elle doit se retirer et dégager. Le parti a d’autres ambitions que la réalisation des attentes du peuple », assure-t-elle.