lundi 4 mars 2013

Ce qui se joue en Tunisie, par Jean Daniel

L’importance de la crise qui déchire aujourd’hui ce petit pays dépasse de beaucoup ses frontières. De son issue dépendra la possibilité du maintien d’une véritable démocratie en terre d’islam.


Je lis, j'écoute, je vois. Et je constate que ce qui se passe aujourd'hui en Tunisie se révèle d’une importance majeure. Si étroits qu’aient pu être nos liens avec ce petit pays depuis son indépendance en 1956, on peut comprendre qu’il y ait un paradoxe à voir son évolution susciter une telle inquiétude non seulement dans sa région mais au-delà.
Ce serait tout simplement oublier le retentissement mondial d’un sacrifice qui a déjà sa légende : le 17 décembre 2010, un jeune homme, simple marchand ambulant, s'est suicidé en s'immolant par le feu à Sidi Bouzid, dans le sud tunisien. De nombreux Tunisiens oublient d'ailleurs eux-mêmes comment cette immolation a pu donner le départ à une série de soulèvements dans le monde arabe. Ils oublient aussi que Mohamed Bouazizi n'a pas commis un attentat suicide. Il n'a voulu tuer personne. Il n'a agi au nom d’aucun dieu. Il n'a injurié ni les Américains, ni Israël, ni la France. Et sa manifestation ultime de détresse a culpabilisé tout le monde parce qu'elle n'accusait personne. C'est probablement le geste qui m'a le plus touché dans les dernières décennies.
Le paradoxe, c'est que, comme tous les grands révolutionnaires, ce déclencheur pacifique d’une et même de plusieurs révolutions va se voir renié par presque tous ceux à qui son geste extraordinaire s'adressait. Il en est resté, cependant, la volonté insurrectionnelle de se débarrasser des despotes. Grâce à Mohamed Bouazizi, tous les citoyens ont découvert qu’ils pouvaient s'indigner, se révolter et renverser des tyrans.

Remontons à Bourguiba

Depuis ces jours derniers, les regards d'une partie du monde sont à nouveau fixés sur la Tunisie. On va savoir  en effet si les parties d'échecs qui s'y jouent seront gagnées ou perdues par les participants. Et si, pour être plus précis, les habitants de ce pays dévasté, exsangue et divisé ont envie de vivre ensemble et de quelle manière. Sans doute a-t-on déjà un début de réponse dans le fait qu’il y ait une assemblée issue d’élections libres dont le vainqueur peut prétendre n'avoir nullement usurpé sa victoire. Mais il découvre soudain, qu’en face de lui, des forces dites modernistes ne sont pas prêtes à rendre les armes. La lutte qui a lieu paraît donner la preuve que la démocratie pourrait être respectée. Car c'est bien le pari qui se joue en Tunisie et il intéresse politiquement et moralement tous les autres pays musulmans.
Remontons un peu dans l’histoire. C'est sans conteste le leader Habib Bourguiba, le fameux "combattant suprême", qui a amorcé pendant une grande partie de son règne une telle évolution démocratique, même s’il est devenu lui-même, il est vrai, un despote de moins en moins éclairé. Les premières années de Bourguiba ont été essentielles sur deux points : ses décisions sur le statut des femmes et sur la façon de pratiquer et de respecter l'islam ont été révolutionnaires. Et elles le sont restées. On ne peut pas dire que le statut des femmes, devenu très libéral, ait été remis en question ni vers la fin du règne de Bourguiba ni sous celui de Ben Ali. Et c'est ce statut que les mouvements islamistes tunisiens voudraient aujourd’hui contester.

Les islamistes attisent la rancœur

Si la Tunisie est devenue une caisse de résonance, il importe d’être attentif à tout ce qui peut se passer entre Tunisiens et Français. Tous les traditionnalistes, extrémistes ou pas, ont cherché à empoisonner les rapports avec la France. Ils ont parfois réussi d’une manière désastreuse dans le peuple. C’est ce qui explique qu’Ennhadha, aujourd’hui au pouvoir, réagisse avec tant de précipitation à un propos juste mais maladroit de Manuel Valls dénonçant une montée de "l’islamo-fascisme".
C'est dans ces moments que le poids de l'histoire doit être rappelé. Dans tout le Maghreb, pendant la colonisation et même après l'indépendance, une sensibilité restée à vif a associé la France au racisme anti-musulman. Dans les trois pays maghrébins, la suprême injure consistait à accuser les ennemis de l'indépendance d'appartenir au "parti de la France".
Récemment encore, en Algérie, certains débats politiques ont eu lieu sur l'influence négative que la France continuerait d’exercer dans son ancienne colonie. Ce qui se passe en Tunisie aujourd'hui rappelle les sentiments prêtés aux colonialistes français et à leurs successeurs. En fait, il s'agit d'un mouvement plus large encore puisqu'on y retrouve une volonté d’attiser le conflit entre l'islam et l’ensemble de l'Occident. Rien de tout cela, en tout cas, ne saurait empêcher notre solidarité active avec des démocrates tunisiens qui nous sont si proches.
Jean Daniel

Le Nouvel Observateur

Commentaire

Pendant ce temps, Ennahdha verrouille. Voici, à titre d'exmple, un appel du philosophe et expert en religion musulmane, Mohamed Talbi.

Un groupe de 50 salafistes
attaque , à Gammarth, 
de jeunes buveurs d’alcool.
La police, alertée, n'intervient pas.
Bienvenue au Tunistan.

Mohamed Talbi : "Conformément à la loi 88 du 24.9.2011, j' déposé le 25 février un dossier pour la constitution d'une Association Internationale des Musulmans Coraniques, et ipso facto laïque. Je n'ai pas reçu l'accusé de réception. Conformément à la loi, un mois écoulé, j'ai demandé la publication de l'annonce de cette association au JO.
Refus !
Mais le gouvernement trinitaire autorise l'Association de Protection de la Révolution qui agresse et tue impunément. Si le public ne réagit pas massivement c'en fait de toutes les libertés. La dictature religieuse est à nos portes! Choisissez. C'est votre passivité et votre indifférence qui a donné le pouvoir à la Nahdha. Il est temps encore pour sauver les meubles. Demain il sera trop tard. Choisissez le destin de vos enfants!"