jeudi 21 janvier 2016

La Russie en 2016 : à la croisée des chemins

« La Russie doit choisir entre s’effondrer ou se relever sur de nouvelles bases – et elle doit faire ce choix aujourd’hui même. »

La Russie entre en 2016 inquiète, mais espère le meilleur. Selon le centre de sondage Levada, les Russes sont 55 % à juger l’année écoulée plus difficile pour eux et leurs familles que la précédente (contre 39 % en 2014). Et ils sont 46 % à espérer que 2016 sera meilleure que 2015.


Tableau de Viktor Vasnetsov : « Le Chevalier à la croisée des chemins. Crédits : Artem Korotaïev / TASS
Tableau de Viktor Vasnetsov : « Le Chevalier à la croisée des chemins ». Crédits : Artem Korotaïev / TASS
Les économistes n’en sont pourtant pas convaincus. Le ministre de l’économie Alexeï Oulioukaïev estime que la récession peut être longue et que les Russes devront apprendre à consommer moins et à économiser plus. Anton Silouanov, ministre des finances, n’exclut pas une nouvelle crise, « comparable à celle de 1998 ». Enfin, le Premier ministre Dmitri Medvedev a demandé à son parti, Russie Unie, de ne surtout pas promettre d’« avenir radieux » aux électeurs. Car, visiblement, il ne le sera pas.
Les dépenses publiques prévues au budget 2016 seront réduites de 10 %. Aucun secteur ne sera épargné, et chacun des ministères doit présenter, dans les jours à venir, des propositions sur les articles à couper. Pour renflouer ses caisses, l’État russe s’apprête à vendre certains de ses actifs, ce qui devrait lui rapporter, selon le ministère des finances, 1 000 milliards de roubles en 2016 et 2017. Cela suffira-t-il à combler les trous du budget, calculé sur un baril de pétrole à 82 dollars, alors que le cours a aujourd’hui chuté à 31 dollars ? Le doute subsiste.
Alors que l’or noir perd tous les jours un peu plus de sa valeur, l’économie russe perd du poids ; hier encore, elle frappait par sa vitalité et promettait des merveilles. Actuellement, elle fait pâle figure, et l’on commence à craindre pour sa santé. L’heure de la vérité a sonné, et l’on sait aujourd’hui que la belle robe et les bijoux qui, récemment encore, nous aveuglaient, n’étaient qu’un leurre. Le bal est terminé. Le carrosse est redevenu citrouille, et la parure n’est plus que lambeaux. La Russie apparaît sans fard : faible et fragile.
Telle une aristocrate insouciante, elle a vécu des années durant sur sa rente. Mais aujourd’hui, une fois ses comptes vidés, elle se rend compte avec stupéfaction qu’elle ne sait pas faire grand-chose de ses mains. Qu’au lieu d’apprendre un métier capable de lui assurer un avenir, elle a dilapidé son argent en beaux chiffons – bons aujourd’hui à laver le sol.
Au cours des quinze dernières années, la Russie a fait extrêmement peu d’efforts pour développer son industrie et ses infrastructures. Iakov Mirkine, économiste éminent de l’Académie des sciences, explique que les Russes fabriquent aujourd’hui, par an, une veste pour soixante hommes, un manteau pour douze femmes et un sac pour dix personnes. Ils ne produisent qu’environ 200 machines-outils sur métal par mois, soit à peine quelques pourcents de ce que leur économie exige. Et seulement un tramway et quatre trolleybus par mois, pour un pays comptant plus de 1 000 villes.
Avec ses 140 millions d’habitants et ses immenses ressources naturelles, la Russie a tout pour devenir une puissance industrielle de premier plan. Mais au lieu de cela, elle continue d’échanger ses ressources naturelles contre des biens de consommation, de l’équipement et des technologies venant principalement d’Union européenne (46 % de ses échanges commerciaux extérieurs).
Et pire qu’une bêtise, cette réalité est le fruit d’un choix : une grande partie des responsables politiques et des experts économiques nationaux restent convaincus – et ce depuis 1991 – que le pays n’a pas besoin de développer son industrie, que, dans des conditions de libre circulation des marchandises, la Russie pourra toujours acheter ce qu’il lui faut sur le marché mondial.
Nul besoin d’investir dans la production d’équipements, par exemple : quoi qu’il arrive, les Russes n’égaleront jamais les Allemands en la matière – contentons-nous de leur vendre un peu de gaz et d’acheter leurs excellentes machines-outils.
Mais quelle ne fut pas la surprise des dirigeants russes, en 2014, quand ils se sont retrouvés confrontés à la dure réalité des sanctions : ils ne pouvaient plus acheter grand-chose, ni même l’équipement pour extraire les ressources de leur sol. Le piège s’est refermé. Le marché est libre, certes – mais pas pour tout le monde, leur a-t-on expliqué. Mais ce n’est pas ce qu’on nous avait dit !, ont-ils protesté. Qui vous obligeait à nous croire ?, leur a-t-on répondu. Et, indéniablement, la Russie est la seule responsable de ses malheurs.
Elle aurait pu mieux faire, pourtant, mais il lui aurait fallu un autre passé et d’autres élites politiques, économiques et intellectuelles. Des hommes et des femmes rêvant d’autre chose que de briller dans les salons londoniens ou d’acquérir une villa sur la Côte d’Azur. Des responsables politiques qui n’envoient pas leurs enfants étudier aux États-Unis et leurs parents se faire soigner en Allemagne, mais préfèrent bâtir ici, chez eux, les meilleurs systèmes d’éducation et de santé du monde. Des hommes d’affaires qui ne confient pas leur fortune aux banques chypriotes et n’achètent pas les plus grands clubs de sport planétaires mais investissent dans le développement de leur pays et lient avec lui son avenir.
Ils sont encore trop nombreux, ces Russes qui regrettent de ne pas être nés ailleurs, qui considèrent leur patrie comme une zone de transit, un territoire dont il faut tirer toutes ses richesses et puis l’abandonner, le laisser à tous ces pauvres qui n’ont pas su se faire une place autour de la mangeoire ni voler leur part du gâteau. Avant de s’exiler, le moment venu, sous d’autres cieux.
Et si tant de Russes pensent ainsi, c’est parce qu’au fond d’eux, ils se sentent terriblement pauvres. Ayant grandi dans ce monastère artificiel qu’était l’Union soviétique, ils ont appris à placer le confort matériel au-dessus de tout. Ils ont certainement couru les magasins vides en quête d’une paire de chaussures pas trop laide, le plus souvent en vain. Désespérés, ils ont dû se faire des amis pour se faire envoyer des vêtements de l’étranger ; leurs parents ont sans aucun doute fait la queue, la nuit, pour acheter une paire de bottes italiennes ou une armoire fabriquée en RDA. Et leurs enfants, profondément frustrés par ce désir inassouvi d’armoire, continuent de s’en acheter une dixième, une centième, sans pouvoir s’arrêter.
Mais la Russie leur a assez donné. Elle a besoin d’autre chose, désormais : notamment d’hommes et de femmes qui la considèrent comme leur maison, l’héritage de leurs ancêtres. Une maison en piètre état, certes, nécessitant de gros travaux de rénovation. Une maison mal située géographiquement : autour, les hivers sont rudes, la neige bloque régulièrement la porte d’entrée, et il faut, tous les matins, ressortir sa pelle pour se frayer un chemin dans la cour ensevelie.
Une maison qui ne compte plus les pièces fermées aux clés perdues ni les placards remplis de cadavres – tous ces morts qui attendent d’être identifiés, pleurés, enterrés. Une maison encombrée de vieux objets dont les propriétaires ont disparu à jamais. Ces objets doivent être inventoriés et la maison doit être rangée, nettoyée, lavée de sa poussière séculaire. Les escaliers menant aux étages supérieurs, branlants ou détruits, doivent être rebâtis – pour retrouver le lien entre les jeunes et les vieux, les riches et les pauvres, toutes les générations qui ont peuplé la maison depuis sa fondation.
Certes, la Russie n’est pas l’endroit le plus agréable à vivre – la planète regorge de lieux au climat plus clément, au passé moins lourd et à l’avenir plus certain. Mais la Russie est la maison des Russes – ils n’en ont pas d’autre. Et tôt ou tard, il faudra bien qu’ils s’en occupent pour de vrai. La Russie doit choisir entre s’effondrer ou se relever sur de nouvelles bases – et elle doit faire ce choix aujourd’hui même.