jeudi 14 janvier 2016

L’hybris des cheikhs saoudiens

Une fois n’est pas coutume, aujourd’hui je suis d’accord avec le patron du New York Times. On a du mal à digérer la prédilection saoudienne pour le gore. La maison royale des Saoud a choisi de fêter le Nouvel an, Noël et la Nativité du Prophète en faisant fusiller ou décapiter, ou étripailler d’une façon ou d’une autre, quelque quarante sept personnes, baptisées terroristes pour la circonstance. L’un des condamnés à mort est le poète palestinien Asrahf Fayadh qui a terrifié les Saoud en tant que curateur de leur exposition à la Biennale de Venise, qui a écrit une poésie pleine d’esprit critique, et laissé pousser ses cheveux, tout en fumant des cigares ; autre exécuté, l’ayatollah (évêque) chiite Cheik Nimr al Nimr, « écho des critiques du régime et champion des droits de la minorité chiite dans la province orientale de l’Arabe, mais qui n’appelait nullement à l’action violente », selon le NYT. Il a été battu, torturé, et abattu.
Ses coreligionnaires horrifiés en Iran ont mis le feu à une annexe de l’ambassade saoudienne tandis que les Saoudiens rompaient leurs relations diplomatiques avec l’Iran. Le Bahreïn en a fait autant : tout petit Etat satellite à la population chiite et dirigé par des sunnites, foyer accueillant pour la Cinquième Flotte US, envahi et occupé par les troupes saoudiennes en 2011 (les Emirats, le Koweit et le Soudan avaient déclassé leurs missions militaires). Il s’avère que les Saoudiens « comptaient sur la furieuse réaction en Iran et ailleurs comme dérivatif aux problèmes économiques chez eux et pour faire taire les dissidents », dit le NYT. Ahurissants, ils ont voulu pousser leur pays au bord de la guerre, comme si les deux guerres en cours en Syrie et au Yémen ne leur suffisaient pas.
Sachant bien qu’ils ne sauraient combattre seuls leur véritable ennemi qui est l’Iran, ils ont appelé à l’aide la Ligue arabe et leur soi-disant Otan islamique anti-terroriste, un « bloc militaire », selon leurs termes. Les dirigeants du dit « bloc islamique » ont appris par la presse qu’ils étaient censés combattre les terroristes de Daech sous la bannière saoudienne. Les exécutions de masse et la réponse iranienne vont peut-être servir à infléchir cette coalition de pays impliqués malgré eux dans le sens du front anti-chiite que souhaitaient les Saoudiens au départ. Daech est leur ami et leur poulain ; les derniers spectacles de décapitations montrent qu’il n’y a guère de différence entre ces frères siamois. Alors que l’Iran est une sorte de démocratie qu’ils abhorrent.
Je voudrais cependant partager avec vous les points de vue d’un universitaire russe indépendant qui a une expérience militaire et qui a la responsabilité de la distribution du Triple R (« Russian Ranger Reports ») au Yémen et en Arabie. Il propose une lecture différente du panorama.
 A son avis il ne s’agissait pas d’une action froidement planifiée, mais plutôt d’un accès de rage spontané. Le prince Mohamed ibn Salman, fils du roi, déteste son principal concurrent pour le trône, le prince Mohamed ibn Naef, ministre de l’intérieur (dont le père, le prince Naef, est récemment décédé, sapant les chances de son fils d’accéder au trône) et c’est lui qui aurait arrangé l’exécution du cheik Nimr pour mouiller le prince ibn Naef dans le conflit avec les chiites locaux. Il lui avait pris sa garde nationale, le laissant sans protection en cas de troubles. Peut-être est-ce bien là l’explication, et les guerres éclatent pour des raisons encore plus minimes ; ce genre d'évènements demandent à être minimisés, n’appellent pas à une analyse militaire ou politique. Nous avons oublié, à notre époque raisonnable, que les monarchies absolues sont mues par des facteurs très humains. Et quoi de plus humain que la folie ?
Quelque chose ne tourne pas rond dans les caboches épaisses des cheiks saoudiens. Au lieu de jouir sereinement de leur excellente bonne fortune, ils laissent les délires de toute puissance les mener à leur perte. Freud faisait le lien entre ce sentiment et l’érotisme anal, et ce ne serait pas une surprise pour un lecteur attentif de Lawrence d’Arabie. Certes, toute femme pourrait guérir un homme de semblables illusions, mais dans la vie sexuelle strictement séparée des Saoudiens, ces découvertes personnelles adviennent trop tard.
Dieu sait qu’ils ont eu toutes leurs chances. Jadis seigneurs féodaux d’une bande de sable reculée, appelée Nejd au cœur du désert d’Arabie, ils ont raflé aux descendants hachémites du Prophète le Hijaz avec les joyaux de la Mecque et de Médine. Ils se sont alliés avec les financiers US et avec les militaires, changeant leur pétrole en montagnes de dollars, en palaces, en jets privés.
Les musulmans ordinaires n’ont rien gagné à cette inondation monétaire. Telle une malédiction plus qu’une bénédiction, leurs pétrodollars ont détruit tout ce qu’ils touchaient. Les Saoudiens ont envoyé leur prince Ossama ben Laden en Afghanistan, et ils ont ruiné le pays. C’est leur argent qui a dévasté la Tchétchénie, la Bosnie, le Kossovo, la Somalie, la Libye, la Syrie, le Yémen. En ce moment ils minent le Niger, le Tchad et le Nigéria.
N’en doutons pas : le grand méchant Occident, l’Otan et le Pentagone réunis n’auraient jamais été capables de dévaster le monde musulman sans la connivence saoudienne.
Ils se sont autoproclamés défenseurs de l’islam sunnite, mais ont prêté main forte aux US pour détruire le plus puissant Etat sunnite entre tous, l’Irak de Saddam Hussein, et se sont réjouis de la chute de Saddam. Ils ont provoqué l’effondrement du gouvernement musulman démocratiquement élu du président Morsi, et ont installé à sa place un dictateur militaire, qui s’est avéré moins obéissant que ce qu’ils espéraient. Je n’exagère pas : la chute de Morsi est le résultat d’un complot fomenté et financé par les Saoudiens. Ils ont mis en œuvre les méthodes jadis appliquées contre le dernier gouvernement soviétique de la Russie : ils ont créé de toutes pièces la pénurie alimentaire et pétrolière, et envoyé des voyous payés pour répandre l’insécurité. Une fois Morsi chassé, comme par magie, pénuries et voyous ont disparu. Les salafistes sponsorisés par les Saoudiens ont soutenu le coup d’Etat militaire et contribué au bannissement des Frères musulmans.
Ils n’ont nullement soutenu les plus opprimés parmi les musulmans sunnites, les Palestiniens de Gaza, lorsqu’ils ont du subir la brutalité du blocus israélien et des bombardements. Certes, ils avaient promis (et même « engagé ») des milliards pour la reconstruction de Gaza, mais pas un sou n’a été remis de fait aux intéressés. Les Saoudiens sont très généreux en promesses, mais ne lâchent rien en matière de paiements réels (je l’ai appris à mes dépens ; un journal saoudien avait publié mes essais sur la Palestine pendant l’intifada : ils avaient promis de l’argent pour cela, mais je n’en ai pas vu la couleur). Ils dépensent leur fric en importations de luxe et en armes, et en exportation de leur idéologie extrémiste, sous couvert de religion, en direction d’autres communautés et pays musulmans. 
Les Saoudiens sont malfaisants depuis longtemps. En tant que témoin extérieur, j’ai été estomaqué d’apprendre qu’ils sont encore plus détestés que les Israéliens par les Arabes en général, qu’il s’agisse des Palestiniens, des Egyptiens ou des Libanais. Mais ils sont de pire en pire. Ils ont comploté avec l’Otan, et avec leur horrible nain jumeau le Qatar, pour anéantir la Libye. Ensuite, ils ont transféré le vaste arsenal militaire de Kadhafi en Syrie grâce aux bons offices de leurs amis turcs. Ils ont été le moteur caché derrière la guerre en Syrie et ce sont eux qui ont poussé Erdogan à rentrer en guerre. Mais jusqu’à maintenant ils préféraient agir dans une ombre propice.
Ils ont attrapé un complexe typiquement israélien, le complexe de l’enfant gâté encouragé par ses parents en adoration (les US) quand il leur prend l'envie d'arracher les pattes et les ailes à des êtres vivants. Rien ne saurait forcer les US à condamner les Saoudiens ou les Israéliens. L’existence du royaume d’Arabie Saoudite est la preuve que le lobby juif n’est pas la seule raison de la politique US au Moyen Orient, et n’est pas la seule source de nuisances dans la région.
Le complexe israélien, c’est le sentiment qu’on peut faire tout et n’importe quoi. Ce genre de sales gosses finit en prison, et c’est la mentalité des dirigeants saoudiens. Leurs projets déments vont se fracasser parce qu’ils sont trop ambitieux alors que leurs capacités sont limitées. Incapables mentalement de reconnaître leurs limites, ils accusent l’Iran de tous leurs ratages. L’Iran a ses propres problèmes mais l’Iran n’est pas guidé par la fatuité dans ses rapports avec les Saoudiens, alors que les Saoudiens sont obnubilés par l’Iran.
Des diplomates en poste en Arabie m’ont confié que les Saoudiens sont indifférents à la cause palestinienne comme à Daech. Pour eux, il n’y a qu’un seul problème au monde, et c’est l’Iran. En cela ils font la paire avec Israël, où Netanyahou en est totalement obsédé. Israël et les Saoud, c’est le grand couple sémite infernal. Des deux Israël est relativement sobre, tandis que les Saoudiens sont portés sur les coups de sang et les délires, mais sont incapables de mettre en œuvre leurs projets.
J’ai remarqué leur attitude anormale (au sens médical du terme) lorsque le chef des services secrets saoudiens, le Prince Bandar, était venu à Moscou pour tenter d’acheter le président Poutine. Il lui avait offert quinze milliards de dollars en échange de la Syrie. Poutine avait poliment décliné l’offre, mais l’incident avait fait froncer les sourcils à plus d’un officier russe : cela leur rappelait douloureusement l’époque d’Eltsine, quand il était courant d’accepter des offres de ce genre, avec des tarifs bien plus modestes, certes.
Dans d’autres pays ex-soviétiques, leurs offres sont rapidement interceptées avant de devenir voyantes : les Bulgares vendent leurs armes à Daech tandis que l’Ukraine fournit les Saoud en militaires professionnels. Le prince Bandar est resté quelques jours de plus à ruminer son échec à l’hôtel Lotte de Moscou, saoul comme une barrique tous les soirs et donnant la migraine à la sécurité russe.
Les Russes ont fait de leur mieux pour être gentils avec les Saoudiens. Si vous imaginez qu’après la longue litanie de leurs transgressions les Russes devraient simplement détester leur culot, vous n’avez rien compris. Ils veulent garder les contacts et les communications ouvertes. Il faut une action hostile directe, comme l’attaque d’un de leurs avions, pour que les Russes en viennent à déclarer les hostilités, et les Saoudiens ne sont jamais allés aussi loin.
D'ailleurs les Russes ne sont pas une timide exception. Personne ne veut indisposer les Saoudiens. Ils ont su se tirer d’affaire lorsque leurs ressortissants ont été impliqués dans les attentats du 11 septembre. Ils peuvent commettre n’importe quelle atrocité, et personne n’y verra d’objection. Sous cet angle, ils sont peut-être au second rang par rapport à Israël, mais pas forcément. En 1981, Israël s’est battu bec et ongles contre la décision du président Reagan de vendre des avions AWACS aux Saoudiens, et ils ont perdu (ce qui est le seul cas où les Israéliens ont perdu, jusqu’à l’accord nucléaire avec l’Iran, tout récent). De fait, le seul homme d’Etat occidental d’expérience qui ait osé défier les Saoud est la ministre des Affaires étrangères suédois, l’indomptable Margot Wallström, et elle avait également fait la leçon aux Israéliens, s’attirant des glapissements holocaustiques.
Les Saoudiens ont visiblement franchi les bornes, en attaquant le Yémen dans un acte d’agression franche contre un voisin. Et cette guerre ne sent pas bon du tout. Tandis que tout le monde s’est focalisé sur les décapitations massives du jour de l’an, à minuit, au moment où chacun trinquait avec ses amis, les Saoudiens (en fait le prince Mohamed ibn Salman) ont déclenché l’attaque aérienne la plus massive sur Sana et sur d’autres villes. Ils ont bombardé l’aéroport et la base aérienne de Dailami, le centre d’affaires de l’expo Apollo, les villages d’origine d’Ali Saleh, ex-président du Yémen, cadeau un peu spécial pour la nouvelle année. Au même moment, avec leurs troupes marocaines, leurs forces ont été battues en franchissant la frontière de Haradh, les Houthis ont pénétré en Arabie et pris des positions en territoire saoudien, à quelques milles de la frontière.
Bref, la nuisance et la cruauté ne remplacent pas les talents au combat. Les Saoudiens ne sont pas de vrais combattants. Ils peuvent lâcher des bombes sur les infortunés Yéménites, mais l’Iran c’est une autre paire de manches. L’Iran a bien plus de troupes, de chars, d’expérience, et de population. Cependant les Saoudiens ont un budget militaire énorme, plus de 56 milliards de dollars, face aux 6 milliards iraniens. Cela implique probablement qu’aucun des deux ne déclenchera la guerre par volonté propre. Aucun des deux n’est assez fort pour venir à bout de l’adversaire.
L’Iran peut espérer que les problèmes internes au royaume vont provoquer sa désintégration sans qu’il faille trop le pousser depuis l’étranger. Les Saoudiens peuvent espérer avoir le soutien israélien. Aux US il y a de solides forces pro Saoud et pro-israéliennes qui ont été écrasées, mais non pas éliminées par Obama. De sorte qu’il y a de minces chances de guerre, mais elles ne sont pas nulles.
Les Russes n’essaient pas d’intervenir. Ils sont pris par leurs combats victorieux en Syrie, ils ont aidé les forces gouvernementales à reprendre Homs et Alep. Les Russes ont offert leur médiation dans le conflit avec l’Iran, mais cela ne devrait pas être fructueux. Poutine préfère une mauvaise paix à une bonne guerre, et c’est ce qu’il a suggéré tant aux Saoudiens qu’aux Iraniens.
Quel dommage que les Saoudiens ne comprennent pas que leur problème n’est pas l’Iran. Ils ont poussé la chance et leurs ressources trop loin. Ils ne peuvent pas livrer deux guerres et en même temps vendre leur pétrole pour rien, juste pour couler l’Iran et la Russie, tout en sabordant leurs programmes sociaux, et en poussant les chiites à la révolte en décapitant leur prédicateur bien aimé. S’ils n’étaient pas obsédés par leur envie de répandre leur idéologie agressive, ils pourraient vivre merveilleusement bien, et des centaines de milliers de gens seraient heureux et en vie à Tripoli, à Alep, à Aden, à Grozny. Mais les dieux rendent d’abord fous ceux qu’ils veulent perdre. 
Israël Shamir
Joindre Israël Shamir : adam@israelshamir.net
Traduction : Maria Poumier pour plumenclume.org
Publié le 09/01/2016