samedi 20 février 2016

Guerre totale ou entente américano-russe ?

Le Moyen-Orient vit des heures importantes, dangereuses et très incertaines.
J'allais titrer ce billet "Et si les États-Unis s'entendaient avec Moscou sur le dos de leurs alliés", tant certains éléments semblaient indiquer un subtil rapprochement non plus seulement diplomatique, mais aussi tactique. Patatras... Des signes extrêmement contradictoires nous parviennent de Washington, qui peuvent tout aussi bien indiquer un feu vert donné à leurs associés turcs et saoudiens pour une invasion de la Syrie, entraînant évidemment une réponse russe (et iranienne) débouchant sur une guerre ouverte, régionale et peut-être même plus...

La direction américaine semble en réalité complètement perdue et tiraillée de tous côtés. Écartelée entre des alliés qui se battent entre eux sur le terrain syrien, déchirée aussi au sommet du pouvoir entre des secteurs qui se ne s'entendent plus du tout. La CIA et les néo-cons continuent leur soutien mordicus aux djihadistes, ce qui exaspère le commandement militaire US, plus ou moins frondeur depuis 2013 et résolument opposé à toute collaboration, même cachée, avec Al Qaeda. Entre les deux, Barack à frites, indécis devant l'éternel, balance et se prend les pieds dans le tapis.
Dans un souci de clarté et n'ayant aucune prétention à jouer les madame Irma, présentons les deux alternatives :
  • Et si, en réalité, les Américains collaboraient avec les Russes ?
Des signaux très intéressants sont apparus ces derniers jours qui peuvent (pouvaient ?) laisser prévoir le début d'une entente tactique entre les deux grands.
Les YPG soutenus par Jaysh Al-Thuwwar (rebelles arabes des Syrian Democratic Forces, groupe crée par Washington l'année dernière) sont entrés dans les quartiers nord d'Alep, où ils combattent les terroristes "modérés" si chers à nos médias. Ceci est fort intéressant car la ville même d'Alep est assez éloignée du canton kurde d'Afrin et les YPG n'y ont théoriquement aucun intérêt. Cela suppose donc qu'une véritable alliance tactique a été mise en place entre les forces du régime et les YPG mais aussi les SDF, c'est-à-dire une entente tactique entre des composantes soutenues par la Russie ET par les Etats-Unis.
Par ailleurs, Moon of Alabama se pose sérieusement la question (ici et ici) de savoir si des forces spéciales américaines n'aident pas ces mêmes YPG et SDF à prendre Azaz, à la grande fureur du sultan. Ceci pourrait en tout cas expliquer la demande du Pentagone à la Russie de ne pas bombarder certaines zones où opèrent ces forces spéciales US. Changement imperceptible mais réel par rapport au temps pas si lointain où le Pentagone refusait tout contact avec la Russie, y compris pour coordonner leurs vols au-dessus de la Syrie. Jusqu'ici, la Russie a respecté la demande de Washington, ouvrant la porte à une coopération entre les deux grands pour en finir avec la rébellion islamiste et, à terme, ramener la paix en Syrie.
Mais...
  • Vers une guerre totale
Les tout derniers développements font office de douche froide.
Certes, l'attentat d'Ankara, revendiqué par un groupe kurde dissident du PKK pour venger les crimes de l'armée turque à Cizre (notamment les 150 personnes brûlées vives le mois dernier), n'a pas du tout convaincu les Américains et les Européens de la responsabilité du PYD, accusation délirante du gouvernement turc qui la maintient contre toute vraisemblance.
Cependant, le pendule Obama continue son oscillation (disons plutôt son errance), avec les toutous européens dans son sillage. Le Conseil de sécurité de l'Onu réuni hier à l'initiative de Moscou a rejeté un projet de résolution russe appelant à respecter la souveraineté de la Syrie, à cesser les tirs à travers la frontière et à abandonner toute tentative de mener une intervention terrestre étrangère dans ce pays.
Les Américains se désavouent, eux qui s'étaient publiquement déclarés en faveur de l'intégrité territoriale de la Syrie ! Les ambassadeurs états-uniens et français ont justifié sans rire leur véto en affirmant que le projet russe n'avait "pas de futur". L'ambassadeur russe a beau jeu d'ironiser sur l'incohérence absolue des Occidentaux : "Tout ce qui était dans le projet de résolution a auparavant été affirmé par eux, approuvé par eux, et répété plusieurs fois".
Hier également, l'occupant de la Maison blanche, lors d'une conversation téléphonique avec le sultan, semble s'être mis du côté d'Ankara en appelant l'armée syrienne et les YPG à "cesser les actions qui pourraient augmenter les tensions avec la Turquie et les rebelles modérés". Traduction : n'approchez pas de la frontière turque et ne bombardez pas Al-Qaïda ! Erdogan va toutefois un peu vite en besogne lorsqu'il claironne que Barack à frites partage toutes ses préoccupations sur les Kurdes.
Obama ne serait pas Obama s'il n'accompagnait cet étonnant retournement de veste de tergiversations qui excèdent tout le monde, alliés comme adversaires ; en l'occurrence, il a également appelé les Turcs à cesser leurs bombardements d'artillerie. A vouloir ménager tout le monde, on ne ménage personne...
Il n'a en tout cas pas répondu à la question que personne ne lui a posée et qui est pourtant la seule importante : a-t-il interdit aux Turcs et aux Saoudiens d'envahir la Syrie ? D'après le respecté et d'habitude bien renseigné Robert Parry, Washington a refusé de mettre son véto à cette invasion tout en tentant de calmer l'instable d'Ankara et l'agressif wahhabite [1] et en précisant bien que les États-Unis ne prendraient pas part à une telle aventure.
Car il s'agit bien d'une aventure et des plus mouvementées. Toujours selon Parry ainsi que d'autres sources, Poutine n'hésitera pas à recourir à la force contre les Turcs, y compris, si les forces russes sont menacées, à employer des armes nucléaires tactiques ! Diantre...
L'OTAN commence déjà à prendre ses distances avec le dément d'Ankara (les commentaires de Hollande sur les risques d'une guerre russo-turque plaident également pour une désolidarisation de l'alliance atlantique). Quant aux Saoudiens, Poutine semble les travailler diplomatiquement. Le fait qu'il ait renouvelé l'invitation de Moscou à la visite du roi Salman ne paraît pas indiquer une guerre imminente entre l'ours et le chameau.
Le conditionnel reste bien sûr de mise mais il semble que, de la "bande des six" (USA, Arabie Saoudite, France, Turquie, Royaume-Uni, Qatar), les Turcs resteraient donc seuls sur le terrain, livrés à eux-mêmes dans leurs rêves fous d'invasion. Quelque chose me dit que les Russes n'attendent que ça...


VOIR AUSSI :

La coordination secrète syro-américaine contre le djihadisme en Syrie 2/2

IRAK. "vol" de matériaux radioactifs. Par qui et Pourquoi ?

[1] SYRIE. Plans "d'attaque nucléaire" par les perdants