lundi 14 mars 2016

France - Arabie. Légion d'Horreur pour le coupeur de têtes

L'attribution la semaine dernière de la Légion d'honneur, la plus haute distinction française, au prince héritier d'Arabie Saoudite a plongé l'exécutif français dans l'embarras, la publication de courriels diplomatiques par un magazine donnant l'impression que Paris s'est plié sans hésiter à une demande pressante des Rois Fainéants de Riyad.

Le prince héritier saoudien Mohammed ben Nayef accueilli par le président François Hollande le prince héritier saoudien Mohammed ben Nayef, le 4 mars 2016 à l'Elysée - STEPHANE DE SAKUTIN/AFP
Le prince héritier saoudien
Mohammed ben Nayef accueilli
par le président François Hollande
La France entretient des relations très suivies avec l'Arabie saoudite, qu'elle présente comme un allié important en Syrie dans "la lutte contre le groupe Etat islamique (EI)", et avec laquelle elle a conclu d'importants contrats d'armement.
Officiellement, les responsables français assurent parler de la question des droits de l'Homme avec leurs interlocuteurs saoudiens à chaque occasion mais la realpolitik à la française apparaît sous une lumière très crue avec l'affaire de la Légion d'honneur.
Il ressort des écrits reproduits par le magazine Causette que c'est à la demande de l'Arabie saoudite que la distinction a été remise le 4 mars en catimini au prince Mohammed ben Nayef, ce dernier souhaitant "renforcer sa stature internationale".
Le prince héritier est aussi le ministre de l'Intérieur de son pays, où, en 2015, 153 personnes ont été exécutées, selon un comptage de l'AFP reposant sur des chiffres officiels saoudiens. Un niveau inégalé en 20 ans en Arabie saoudite, royaume ultra-conservateur régi par une interprétation talmudique de l'islam: le wahhabisme [1].
"Je sais que certains s'interrogent sur l'opportunité de décorer maintenant le prince héritier (...) Certes, le royaume n'a pas bonne presse", écrit l'ambassadeur de France à Riyad dans un email envoyé à des conseillers à l’Élysée et au Quai d'Orsay et mentionné par le magazine Causette.
"Aucune raison de ne pas le faire : il faut que ce soit discret vis-à-vis des médias mais sans dissimulation", lui est-il répondu dans un courriel attribué au directeur Afrique du Nord/Moyen-Orient du Quai d'Orsay.
"Si nous ne le faisons pas, ce sera vu comme un camouflet, et, si on nous interroge, on répondra lutte contre Daech  et partenariat économique et stratégique. Rajoutons, pour faire bonne mesure, des éléments droits de l'Homme dans les éléments de langage bien sûr", poursuit-il.

- "Tradition diplomatique" -

La décision de décorer Mohammed ben Nayef est prise quelques heures plus tard, après le feu vert du président François Hollande, selon d'autres échanges de courriels avec son conseiller pour le Moyen-Orient.
Un familier des cercles diplomatiques souligne que les diplomates français possèdent sur leur ordinateur une fonction permettant de crypter leurs écrits; mais qu'en l'occurrence, "cela ne semble pas avoir été fait".
La remise de la Légion d'honneur au responsable saoudien s'est déroulée le 4 mars au palais de l’Élysée mais la présidence française ne l'a confirmé que le 6 mars en réponse à une question de l'AFP. Entre-temps, l'agence de presse saoudienne SPA en avait fait état.
Dès la révélation de cet événement, les critiques ont fusé chez des politiques de droite et de gauche et sur les réseaux sociaux, en raison du bilan en matière de droits de l'Homme de l'Arabie saoudite, qui a procédé depuis le début de l'année à 70 exécutions capitales, sans parler des bombardements aveugles contre l'un des pays les plus pauvres du monde : le Yémen.
Le ministre des Affaires étrangères Jean-Marc Ayrault s'est efforcé de déminer la polémique en invoquant une "tradition diplomatique" et une cérémonie qui n'avait "rien de solennel", même s'il a dit "comprendre" les réactions négatives.
Car outre son bilan en matière de droits de l'Homme, le royaume est aussi très critiqué pour la guerre au Yémen, ou son rôle dans la diffusion de l'idéologie wahhabite dans le monde.
Il y a moins de deux semaines, le Parlement européen avait voté à une large majorité une résolution demandant un embargo sur les livraisons d'armes à l'Arabie saoudite, critiquant ses frappes aériennes au Yémen et le blocus maritime imposé à ce pays, qui ont fait "des milliers de morts".

«Le fait que ce soit fait en cachette renforce l'aspect honteux. La Légion d'honneur a valeur d'exemplarité, c'est censé être public. Cela montre que nous sommes otages de nos relations commerciales avec l'Arabie saoudite, comme avec le Qatar», a protesté auprès le porte-parole du parti écologiste EELV, Julien Bayou.

«Si le président de la République fait ça discrètement, c'est peut-être qu'il a honte de son geste, ou peut-être qu'il considère que cette décoration n'est pas méritée», a de son côté ironisé la présidente du Front national (extrême droite), Marine Le Pen.
La Légion d'honneur, «plus haute distinction française», a vocation à «récompenser les citoyens les plus méritants dans tous les domaines d'activité», selon le site officiel dédié à la Légion. Le prince a eu le mérite de couper la tête à 153 personnes en 2015, il aurait promis à F. Hollande de doubler ou de tripler les étêtements en 2016. La France le remercie et l'encourage. Les wahhabites aussi. Il aurait fallu lui décerner la légion d'horreur.