mardi 1 mars 2016

Libye : Daech et la passivité des pays arabes

Le 19 février, les États-Unis ont bombardé pour la quatrième fois le territoire libyen. Des frappes ciblées. Elles ont détruit deux maisons d'un camp d'entraînement de djihadistes de l'État islamique, à Ksar Alalga, près de Sabratha, à 80 kilomètres de Tripoli. Les 43 morts sont presque tous des Tunisiens – et deux Serbes, une jeune diplomate et son chauffeur, enlevés il y a trois mois à Tripoli. En ligne de mire des États-Unis : Noureddine Chouchane, 26 ans, Tunisien responsable des attentats contre les touristes au musée du Bardo, à Tunis, et les vacanciers d'un hôtel à Sousse, au printemps dernier. Chouchane serait au nombre des morts, estime le Pentagone.
En novembre dernier, les Américains avaient déjà bombardé, à Derna, dans l'est du pays, l'Irakien Abu Nabil, celui qu'El-Baghdadi, l'émir de Daech, avait envoyé en Libye pour prendre la tête de cette filiale de l'EI.

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Les États-Unis en première ligne

En Libye, Barack Obama a fait le choix d'opérations ponctuelles et ciblées contre le groupe salafiste. Au moins aussi longtemps qu'un gouvernement libyen d'union nationale ne demandera pas une éventuelle intervention de pays occidentaux. Pour être légitime, ce gouvernement devra être accepté par les deux Parlements rivaux (celui de Tripoli et celui de Tobrouk). Les Européens (Italie, Grande-Bretagne) sont sur la même longueur d'onde. Hier, 22 février, l'Italie a accepté que des avions américains porteurs de drones décollent de son sol pour des frappes en Libye. Si la France déclare être de plus en plus soucieuse de ne pas mettre le doigt dans le chaudron libyen, il semble qu'elle dispose, comme les Américains, les Britanniques et les Italiens, d'une poignée d'hommes des forces spéciales engagés dans des opérations de renseignements et des prises de contact avec des tribus et des milices locales.

Méfiance

Les capitales occidentales craignent, à juste titre, la réaction de la population face à une intervention qui sera considérée, au bout de quelques semaines, comme celle de nouveaux « croisés ». Les inévitables victimes civiles alimenteront rapidement la haine et un désir de vengeance qui pousseront des jeunes au djihad. Un remède qui serait pire que le mal dans ce pays où l'EI, fort de 3 000 à 5 000 hommes selon les sources, compte plus de djihadistes étrangers que de Libyens. Une crainte qui n'est pas vaine. Ces derniers jours, le gouvernement libyen de Tobrouk (reconnu par la communauté internationale et vu comme « pro-occidental ») a logiquement dénoncé le bombardement américain « comme une violation flagrante de la souveraineté de l'État libyen ».

Les États arabes absents du terrain

Pour éviter ces réactions, les États arabes ne pourraient-ils pas, eux, s'engager dans la lutte contre Daech en Libye ? Concrètement, il n'en sera rien. Le monde arabe est incapable de s'entendre, il n'est certes pas le seul. Ainsi, en mars 2015, lorsque l'Égypte, sur une initiative des États du Golfe, propose, à Charm el-Cheikh, lors d'une réunion de la Ligue arabe, de créer une armée arabe pour lutter contre le terrorisme, chacun a ses visées. Le Caire y voit le moyen de mater ses islamistes armés dans le Sinaï et éventuellement en Libye ; le Golfe et l'Arabie saoudite y cherchent un prétexte pour faire front contre l'Iran, en particulier au Yémen. Concrètement, le projet n'aboutira pas, sinon sur le papier.
Même échec en décembre dernier, lorsque l'Arabie saoudite lance la Coalition islamique contre le terrorisme. Elle regroupe 34 pays du Moyen-Orient, d'Afrique et d'Asie (Malaisie, Pakistan). Le commandement militaire est installé à Riyad et une coordination existe officiellement avec la coalition internationale sous l'égide des Américains. Mais, en décembre, l'objectif saoudien était prioritairement de voir des États membres de la coalition soutenir les soldats saoudiens au Yémen. Peine perdue (à l'exception du Soudan). Les Saoudiens sont fort mécontents.

Quels pays et quels moyens ?

Quant à la Libye, hormis les pays arabes du sud de la Méditerranée, inquiets, nul ne s'en soucie. Pas une capitale d'un État voisin ne se lancera dans une intervention militaire contre Daech. Les pays frontaliers du Sahel, le Niger et le Tchad, pauvres d'entre les pauvres, n'en ont pas les moyens. Les deux grands voisins, l'Égypte, à l'est, l'Algérie à l'ouest, n'en ont pas la volonté politique. Pour des raisons différentes.
L'Égypte d'abord. Avec ses 80 millions d'habitants et son armée puissante, le grand voisin égyptien aurait, en théorie, les moyens militaires de lutter contre l'EI.  D'autant plus qu'il existe des liens étroits entre l'Égypte et l'est de la Libye. Les populations sont les mêmes, parlent le même arabe avec l'accent égyptien, et nombre de djihadistes arrivent clandestinement en Libye, à travers la frontière égyptienne, poreuse. Mais Le Caire se soucie d'abord de sa propre lutte contre Daech dans le Sinaï. L'armée égyptienne n'en vient pas à bout. Aussi la seule intervention de l'armée égyptienne en Libye s'est-elle déroulée « à l'américaine », en février 2015, lorsque des avions égyptiens ont bombardé l'EI dans l'Est libyen après la décapitation, filmée, d'Égyptiens coptes (chrétiens) sur une plage. Le Caire fournit, il est vrai, des armes à son allié, le général Khalifa Haftar, ancien proche de Kadhafi rallié à la révolution libyenne, et aujourd'hui chef anti-islamiste de la nouvelle armée libyenne.
L'Algérie, ensuite. Son histoire est autre. Elle soutient un principe depuis 1962 : pas d'intervention militaire hors des frontières. Son credo : les conflits doivent se résoudre par la politique, non par les armes. Pourtant, Alger est inquiet de la situation libyenne. L'Algérie partage 700 kilomètres d'une frontière désertique avec son immense voisin. Les hommes de Mokhtar Belmokhtar ont franchi sans problème cette frontière en janvier 2013 pour attaquer un site pétrolier près d'In Amenas. Depuis, l'armée est sur le pied de guerre.
Mais en Libye, aujourd'hui, comme au Mali hier, l'Algérie n'interviendra pas militairement. Elle rencontre, officiellement ou officieusement, les différents partis, les groupes armés, les milices, pour tenter de faire dialoguer les groupes rivaux et mettre sur pied un gouvernement d'union nationale libyen qui, lui, devra lutter contre Daech. Alger pourra alors accepter, éventuellement, de fournir une aide dans le domaine du renseignement. En fait, l'Algérie a une grande peur : qu'une intervention étrangère en Libye déstabilise la région. Elle y voit une menace pour sa sécurité intérieure.
Par Mireille Duteil
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