jeudi 10 mars 2016

Pétrole & Gaz. La Russie est intelligeante, Poutine est un génie



La Russie a joué un coup de maître dans la crise actuelle du pétrole en prenant les devants dans la formation d'un nouveau cartel, mais ce mouvement pourrait entraîner un désastre géopolitique.
La rencontre entre la Russie, le Qatar, l'Arabie Saoudite et le Venezuela le 16 Février 2016 en a été une première étape. Au cours de la prochaine réunion à la mi-Mars, avec un plus grand groupe de participants, si la Russie parvient à construire même un petit consensus, elle va continuer à renforcer sa position de leader.

La crise actuelle du pétrole est due à l'Arabie saoudite qui a cassé le prix du pétrole brut. En conséquence, son influence s’est affaiblie à la suite de la chute massive des prix, et celle des Etats-Unis s’est renforcée, avec son pétrole de schiste. Les petits producteurs de l'OPEP ont appelé à une réduction de la production pour soutenir les prix, mais la dernière réunion de l'OPEP en Décembre 2015 s’est terminée sans aucun accord.
Maintenant que la Russie intervient pour négocier avec les pays de l'OPEP, une nouvelle image est en train d'émerger. Avec sa puissance militaire, la Russie peut assumer le leadership de facto des pays producteurs de pétrole au nom de la stabilisation des prix du pétrole.
L'Arabie saoudite a été depuis longtemps une alliée des Etats-Unis, mais ceci est en train de changer. Charles W. Freeman Jr., un ancien ambassadeur des Etats-Unis à Riyad, a récemment noté : «Nous avons vu une longue détérioration de la relation États-Unis-Arabie, et cela a commencé bien avant l'administration Obama."
Les relations États-Unis-saoudiennes se sont encore détériorées en raison de l'accord nucléaire avec l’Iran,  qui a mis fin aux sanctions, ce qui a provoqué la fureur des Saoudiens. Les Saoudiens ont dû chercher un nouvel allié pour sauvegarder leurs intérêts dans le Golfe, compte tenu des menaces auxquelles ils se disent confrontés de la part de l'Etat islamique (ISIS) et de l'Iran. Bien que la Russie et l'Arabie Saoudite soient sur des extrémités opposées en Syrie, avec la Russie soutenant dirigeant syrien Bachar al-Assad et les Saoudiens soutenant les rebelles sunnites, la forte baisse des prix du pétrole semble avoir ouvert une fenêtre d'opportunité pour la Russie pour s’allier avec l'Arabie Saoudite.
Ce n'est pas la première fois que la Russie et l'Arabie Saoudite ont cherché un partenariat étroit. Même en 2013, The Telegraph avait rapporté une tentative de former un accord secret, qui n'a pas abouti. L'Iran a été un allié de confiance de la Russie pendant une longue période, et si la Russie peut négocier un accord entre l'Iran et l'Arabie Saoudite, cela pourrait constituer une sorte d’accord secret dans l’OPEP.
Le gel de la production à des niveaux de janvier qui a été galvaudé le mois dernier ne porte aucune signification en termes concrets parce que la Russie, l'Arabie saoudite et la plupart des autres nations concernées pompent près de leurs niveaux record. Le chef de la recherche sur les produits de Barclays, Kevin Norrish, a dit qu'il était «essentiel de noter » qu'il n'y avait pas beaucoup de production supplémentaire attendue de la Russie, du Qatar ou du Venezuela cette année. Ce qui compte, c’est que va faire l’Arabie ? comme le note le magazine Forbes.
La crise actuelle du marché a créé une occasion unique, depuis une génération, pour les investisseurs avertis dans l’énergie.
Alors que les médias mainstream publient des histoires sur la chute du prix du pétrole les investisseurs intelligents avancent leurs pions pour être les prochains gagnants.

Cependant, l'Iran n'a pas engagé à un gel de sa production, car elle veut augmenter sa production à des niveaux d’avant les sanctions. Le ministre russe de l'Energie Aleksander Novaka noté que «l'Iran a une situation particulière et que le pays est à son plus bas niveau de production. Donc, Je pense, l’Iran pourrait être approché individuellement, avec une solution particulière ".
Avec l’accord des grands pays du Golfe l'Irak, qui reste encore sans une direction politique crédible, va aussi probablement suivre si la Russie lui assure un soutien plus fort contre ISIS/Daech.
Si le scénario ci-dessus marche, la Russie va émerger comme le leader de facto des grandes nations du monde productrices de pétrole, ce qui représente près de 73 pour cent de l'offre mondiale de pétrole.
Parallèlement à cela, la Russie a été à l'avant-garde de plans pour se passer des pétrodollars, et Moscou a formé des pactes avec divers pays pour le commerce du pétrole en monnaies locales. Avec cette nouvelle entente de ROPEP (Russie et OPEP), l'abandon du pétrodollar deviendra une réalité plus tôt que plus tard.
La Russie est intelligente. Vladimir Poutine est un génie. Moscou détecte l’opportunité presque tangible découlant de l’environnement des bas prix du brut et semble être prêt à en tirer profit de manière à remodeler le paysage géopolitique de façon exponentielle.
Bien qu'une solution en Syrie soit la bienvenue, un grand cartel des grands producteurs de pétrole avec la Russie comme leader serait un bouleversement majeur pour l'équilibre actuel du pouvoir mondial. Avec ce potentiel à l'esprit, la réunion de la mi-mars devrait être très intéressante pour la reconfiguration globale du monde pétrolier,  au-delà des négociations sur les réductions de production.
Par Rakesh Upadhyay pour Oilprice.com
Traduit par Hannibal GENSERIC

Batifolages gaziers



Le feuilleton de l’or bleu - dont on pourra se remémorer quelques épisodes (ici, ici, ici ou ici) - ne connaît pas la crise et continue de plus belle.
Déjà paniqué par un documentaire de Canal + sur la véritable nature de la révolution néo-nazie du Maidan, le régime clownesque de Kiev vient encore de sortir une idée de génie. Tenez-vous bien, l’Ukraine va porter plainte contre le Nord Stream 2 ! Défense de rire, c'est l'inénarrable Yatseniouk qui le claironne. L’ « argument » de Kiev est que… heu... à vrai dire, on ne le comprend pas trop. En gros, c'est l'éternelle histoire du beurre et de l'argent du beurre : Les Russes sont des vilains mais nous voulons que leur gaz passe par chez nous pour toucher les dividendes. Si vous le dites…
 
Évidemment, le petit protégé de Victoria "fuck the UE" Nuland n'aurait pu trouver seul cette lumineuse idée, le parrain US n'est pas loin. Est-ce un hasard si, dix jours auparavant, le vice Biden et Tapiocashenko avaient promis de torpiller le gazoduc russe ? On imagine déjà le lobbying américain auprès de la grosse Bertha Angela...
Un bonheur ne venant jamais seul, la Pologne s'y met aussi et insiste pour que les gazoducs de l'ennemi russe passent sur son territoire. Ne craignant pas la contradiction, Varsovie demande également un renforcement de l'OTAN sur son sol ! Vous avez dit schizo ?
Tout cela constitue-t-il une menace pour le Nord Stream 2 ? C'est peu probable. Les intérêts allemands et ceux des compagnies énergétiques européennes impliquées dans le projet sont trop importants. Mémère Merkel est prête à se vendre aux Américains jusqu'à un certain point mais pas plus. Elle a continuellement tenté de torpiller la route sud (South Stream puis Turk Stream) mais s'est faite soudain bien moins véhémente lorsque Moscou a proposé de doubler la route nord.
Et, last but not least, nous en revenons toujours au même problème : les autres sources d'approvisionnement. Comme nous l'annoncions il y a longtemps, le gaz de schiste US est une illusion et sa production a déjà commencé à baisser. Le gaz azéri est une fumisterie et concerne des quantités négligeables. Le gaz turkmène ne passera jamais par un pipeline transcaspien tant que Moscou et Téhéran s'y opposeront.
Reste le gaz iranien. La levée des sanctions a rempli d'espoir les eurocrates (notons en passant l'invraisemblable hypocrisie de ces vassaux de l'empire : le 15 janvier à 23h59, l'Iran était encore le diable en personne ; le 16 janvier à 0h01, l'Iran est soudain devenu, par la grâce de Washington, tout à fait fréquentable). On a même commencé à évoquer un gazoduc vers l'Europe via la Turquie. Mais mais mais... Premier problème : le tracé passerait forcément par les zones kurdes en guerre et où plusieurs tubes ont déjà sauté. Le 6 août, nous écrivions :
Rien ne va plus en Turquie, un troisième pipeline explose ! Et pas n’importe lequel : il s’agit du BTE (Bakou-Tbilissi-Erzurum). Ce corridor Azerbaïdjan-Géorgie-Turquie est promu sans relâche par les Américains depuis vingt ans afin de détourner l’Europe des hydrocarbures russes et d’isoler Moscou. C’est la route du BTC (Bakou-Tbilissi-Ceyhan), ouvert en 2005 et transportant le pétrole caspien de l’Azerbaïdjan à travers la Géorgie et la Turquie, évitant soigneusement le territoire arménien, allié de Moscou. C’est la route que devait emprunter l’illusoire Nabucco qui, contrairement à l’opéra de Verdi, est resté définitivement dans les cartons. C’est enfin le projet brinquebalant du TANAP qui, tel Jésus multipliant les pains, est censé "assurer la sécurité énergétique" de l’Europe avec ses malheureux 16 Mds de m3 de gaz annuels. Les Américains ne s’arrêtent pas à ces détails : de gré ou de force, leurs "alliés" européens doivent tout consommer, même du vent, plutôt que du gaz russe… Les Européens ne sont évidemment pas dupes mais n’osent pas contredire frontalement leur maître, d’où ce petit jeu qu’ils croient follement subtil d’un pas en avant puis en arrière, une jambe finissant par faire un croche-pied à l’autre.
Deuxième problème : l'Iran est de toute façon loin, très loin de pouvoir fournir de grosses quantités à l'Europe, du moins dans un avenir proche. Plusieurs récentes analyses ont douché les espoirs fous nés de la levée des sanctions. Le système iranien de transport est archaïque ou inexistant et requiert des centaines de milliards d'investissements, idem pour les gisements. Pire ! Téhéran a également d'autres projets, comme l'IPI (Iran-Pakistan-Inde) vers ses futurs alliés au sein de l'Organisation de Coopération de Shanghai. Conclusion : il faudra attendre au moins jusqu'en 2025 et plutôt 2030 pour que l'Iran soit capable de livrer du gaz à l'Europe, si tant est que le problème kurde soit réglé en Turquie.
Et puisqu'on parle du loup... Ankara a énormément de mal à trouver d'autres fournisseurs que russe après le quasi gel des relations. Ça tombe particulièrement mal, la Turquie n'a jamais autant consommé d'or bleu de son histoire. Au lendemain de la bourde du 24 novembre, Davutoglu s'est précipité en Azerbaïdjan pour humer le bon air gazier. Le moins que l'on puisse dire est qu'il a été déçu. Répétons-le, on parle ici de quantités insignifiantes (les importations turques de gaz russe sont 1,4 plus importantes que la production totale de gaz azéri !). En plus, Bakou n'a pas trop envie de se mettre Moscou à dos en ce moment, alors que les Russes sont de plus en plus présents en Arménie et peuvent, quand ils le veulent, soutenir plus franchement Erevan dans la dispute du haut Karabagh.
Le sultan aura beau faire des pieds et des mains, il n'y échappera pas et continuera d'avaler du gaz russe. Que dire alors de l'Europe, dont la consommation est dix fois supérieure...

Source : http://www.chroniquesdugrandjeu.com/2016/02/batifolages-gaziers.html 

Hannibal GENSERIC