Bon, vous l’avez vu, j’évite d’écrire sur l’Iran. C’est devenu trop confus, trop chargé, presque illisible. Mais ce texte sur Kerbala pourrait aider à comprendre au moins une partie de l’histoire en cours. Pas tout. Juste une clé. Une façon de voir ce qui se joue en ce moment.
Pas comme une métaphore. Pas comme une figure de style. Comme une réalité vécue, intégrée, transmise de génération en génération depuis quatorze siècles. Quand un dirigeant iranien dit qu’il est prêt à mourir pour sa cause, ce n’est pas de la rhétorique. C’est une phrase qui a un sens précis, chargé d’une histoire immense, que son auditoire comprend immédiatement et viscéralement.
Nous, non. Et c’est pour ça qu’on n’y comprend rien.
Chaque peuple a son logiciel invisible. Les Français ont la Révolution, la guillotine, la laïcité, le catholicisme en filigrane même chez les athées. Tout ça forme un inconscient collectif qui explique comment ils pensent, comment ils réagissent, ce qu’ils sont prêts à sacrifier et pourquoi. Les Iraniens ont le leur. Et au cœur de ce logiciel, il y a une idée fondatrice : le pouvoir juste a été volé. L’imam légitime a été massacré. Et ses héritiers attendent, depuis quatorze siècles, que justice soit rendue.
On ne comprend pas pourquoi des millions d’Iraniens ont marché vers les lignes irakiennes pendant la guerre Iran-Irak en portant leur acte de décès autour du cou. On ne comprend pas pourquoi la surenchère ne s’arrête jamais, pourquoi les gens meurent et que ça ne change rien , ou plutôt que ça change tout, mais pas dans le sens qu’on attend. Si on ne comprend pas d’où vient cette culture du sacrifice.
Elle vient de là : d’un désert d’Irak, en l’an 680. D’un massacre. De Kerbala.
Je ne suis pas un expert. Mais je connais la région depuis quelques décennies. Et il y a peu de temps, j’ai fait le voyage de Kerbala , un pèlerinage au sens propre, raconté en douze épisodes sur mon site
(http://setboun.com/irak-1-de-la-guerre-contre-liran-a-la…)
J’ai vu de mes yeux ce que ces lieux représentent pour des millions d’hommes et de femmes. Ce n’est pas abstrait pour moi. (Pardonnez-moi s’il y a des erreurs , j’ai vérifié ce que je pouvais, mais je ne suis pas historien) Alors voilà ce que je comprends de tout ça :
Hussein, petit-fils du prophète Mahomet, avec 72 hommes , sa famille, ses fidèles , est encerclé par une armée de plusieurs milliers de soldats envoyés par le calife omeyyade Yazid. Hussein refuse de lui prêter allégeance. Il est massacré. Sa tête est tranchée et portée en trophée à Damas.
Ce n’est pas seulement un assassinat politique. C’est le moment où l’islam se fracture en deux.
D’un côté, ceux qui acceptent Yazid comme calife légitime , les futurs sunnites, aujourd’hui 85% des musulmans dans le monde. De l’autre, ceux qui considèrent que le pouvoir n’appartenait qu’à la lignée d’Ali, père de Hussein, cousin et gendre du Prophète , les futurs chiites. Le mot chiite vient de *Shiat Ali* : le parti d’Ali.
Le chiisme se construit sur ce deuil. Sur la conviction que le pouvoir juste a été volé, que l’imam légitime a été trahi et massacré par un usurpateur.
Chaque année, des millions de chiites commémorent ce massacre lors de l’Achoura , processions, pleurs, parfois flagellations. Qui n’a pas vu ces processions n’a pas vu grand-chose de ce que la foi peut generer chez un être humain.
Je dis ça en tant que photographe , quelqu’un dont le métier est précisément de regarder. Eh bien là, j’ai été dépassé.
La foule, d’abord. Ce n’est pas une foule. C’est une marée humaine au sens littéral , des millions de personnes qui convergent vers la ville depuis tous les horizons, d’Irak, d’Iran, d’Indonésie, du Liban, du Pakistan, du Cameroun.
J’ai mis deux jours à pouvoir entrer dans Kerbala. Deux jours. La ville était simplement inaccessible, encerclée par une masse de corps qui avançait lentement, inexorablement. Je n’avais jamais vu ça.
Les hôtels ? Ça n’existait pas. J’ai dormi dans la rue. Quarante-huit degrés le jour, trente-huit la nuit. Et j’ai attrapé au passage le « virus de l’Arbaeen » , une sorte de Covid irakien que tout le monde attrape et dont personne ne parle.
Pour la nourriture, en revanche, pas de problème , des cantines populaires absolument partout, des gens qui donnaient à manger gratuitement à tous les pèlerins sans exception. Une générosité que je n’ai pas souvent rencontrée ailleurs.
J’ai même tenté de cacher mon appareil photo dans un keffieh pour entrer dans le mausolée , les appareils sont interdits. Je me suis fait arrêter. Mon appareil a été cassé. Il me restait le téléphone et un minuscule disque dur que les policiers n’avaient pas remarqué. L’essentiel était sauvé.
Car par-dessus tout ça, la peur sourde. Parce que ces rassemblements sont des cibles. Les extrémistes sunnites , et notamment ce qui allait devenir Daech , ont posé des bombes dans ces foules. Tuer des chiites en prière, c’est pour eux un acte de guerre sainte. Alors il y a dans ces processions quelque chose de vertigineux : des millions de gens qui savent qu’ils risquent leur vie et qui avancent quand même. C’est une autre définition du courage , ou de la foi. Les deux sont peut-être la même chose.
Pendant des siècles après Kerbala, d’autres imams suivront , emprisonnés, assassinés, toujours par le pouvoir en place. Le schéma se répète et se fixe : le pouvoir temporel est illégitime par nature. L’imam juste souffre. Ses fidèles attendent. Cette attente devient une théologie politique.
Et c’est Khomeini qui, en 1979, va en tirer la conclusion ultime : puisque le douzième imam est caché depuis le IXe siècle et qu’il faut bien gouverner en attendant son retour, c’est le juriste islamique , le *faqih* , qui exercera le pouvoir en son nom.
La République islamique d’Iran est construite sur ce principe. Khomeini n’invente rien , il radicalise une logique vieille de quatorze siècles.
En face, l’Arabie saoudite wahhabite. Gardienne de La Mecque et Médine. Héritière d’une tradition qui considère le culte des imams chiites comme une déviation, presque une idolâtrie. Les deux pays se regardent comme des hérésies l’un pour l’autre. Et ce n’est pas une métaphore , en 1802, des troupes wahhabites ont attaqué et saccagé Kerbala, détruisant le dôme du mausolée de Hussein. La haine a une histoire très concrète.

Et derrière cette rivalité théologique, il y a des hommes. Des ego. Des ambitions personnelles qui n’ont plus grand-chose à voir avec Hussein ou Ali.
Du côté saoudien, Mohammed ben Salmane , MBS. Trente-neuf ans. Héritier d’un royaume pétrolier qui sait que le pétrole ne durera pas éternellement. Il a lancé sa Vision 2030 , un projet pharaonique de modernisation : NEOM, la ville du futur dans le désert, des milliards investis dans le tourisme, le sport, le divertissement. Il a autorisé les femmes à conduire, ouvert des cinémas, invité des concerts de musique occidentale. Le modernisateur. Le réformateur. L’homme qui va « ouvrir » l’Arabie saoudite.
Et puis il y a l’autre MBS.Celui qui a fait assassiner le journaliste Jamal Khashoggi en octobre 2018 dans le consulat saoudien d’Istanbul. Découpé en morceaux. Les services de renseignement américains ont conclu sans ambiguïté que MBS avait personnellement ordonné l’opération. Un journaliste , pas un ennemi armé, pas un rival politique.Un homme qui écrivait des articles critiques dans le Washington Post. C’est ça, l’autre visage du modernisateur. Cet épisode dit tout sur la nature du pouvoir saoudien. Et il s’inscrit directement dans la logique de Kerbala , le pouvoir qui élimine celui qui ose contester sa légitimité.
Yazid contre Hussein, MBS contre Khashoggi. Quatorze siècles d’écart, même réflexe.
Sur le plan économique, la rivalité est tout aussi brutale. L’Arabie saoudite et l’Iran sont deux des plus grandes puissances pétrolières du monde , et leurs intérêts s’affrontent directement au sein de l’OPEP. Riyad a les moyens de faire baisser les prix du pétrole en inondant le marché. L’Iran, étranglé par les sanctions américaines depuis des décennies, ne peut pas se permettre des prix bas. C’est une guerre économique permanente, menée en silence, qui tue aussi sûrement que les bombes.
Et pendant que MBS construit NEOM dans le désert avec des centaines de milliards de dollars, l’Iran survit sous sanctions, son économie asphyxiée, sa monnaie effondrée. Ce déséquilibre alimente la radicalisation du régime de Téhéran autant que n’importe quelle théologie. Un pays humilié économiquement cherche d’autres formes de puissance , les proxys, les missiles, le nucléaire.La question du leadership régional est au fond de tout ça.
Qui est le patron du Moyen-Orient ?
Pendant des décennies, l’Iran a joué la carte de la résistance , contre Israël, contre l’Amérique , pour séduire les opinions arabes par-dessus la tête de leurs dirigeants.
Ça a marché un temps. MBS a compris qu’il fallait retourner cette logique , d’où les accords d’Abraham, la normalisation avec Israël en cours, l’idée que la vraie menace dans la région c’est Téhéran, pas Tel-Aviv. Deux visions du Moyen-Orient qui se font face. Deux projets de puissance incompatibles. Kerbala en arrière-plan, le pétrole et les ego au premier plan.
Kerbala n’est pas la cause de cette guerre froide. C’est son carburant symbolique. Les dirigeants des deux pays instrumentalisent le schisme bien plus qu’ils n’en souffrent.
Ce sont les peuples , irakiens, yéménites, libanais, syriens , qui paient le prix de cette fracture vieille de quatorze siècles, relancée par des régimes qui en ont besoin pour survivre. Un massacre dans un désert d’Irak, en l’an 680. Et le monde brûle encore.

Par Michel Setboun, né en 1952 à Bône en Algérie, est un photographe de presse français. Après avoir été architecte, il travaille comme photographe professionnel depuis 1978. Pendant 10 ans, il parcourt la planète, couvrant les grands événements au gré de l’actualité Devenu photographe indépendant, il travaille sur des projets photographiques personnels.
Le martyre, soit. Avec les Amerloques, les Rosbifs, les Uifs, il n'est qu'emmerdements en perspective. Ne me dîtes pas que foutre des bombes sur la gueule de ces enfifrés n'est pas un plaisir sans mélange!
RépondreSupprimer1/2 La nouvelle croisade fut un phénomène sans précédent, mobilisant peut-être jusqu'à 100 000 participants à la fin du XIe siècle.
RépondreSupprimerLes raisons de ces expéditions vers les continents Amérindiens, l'Afrique, l'Orient et le Moyen-Orient doivent être recherchées dans l'évolution de l'Occident, sa dynamique faussement religieuse, mais aussi ses dynamiques des conquistadors économiques et démographiques.
Cependant, les croisades n'étaient pas seulement une question de conflit ; il s'agissait aussi de s'emparer du territoire d'autrui à travers le code noir 1685 marquant de l'institutionnalisation de l'esclavage dans les colonies du monde fruit de la dynamique économique des conquistadors du libéralisme !
Dans les États latins fondés au Proche-Orient, une société gréco-romaine byzantine s'est construite, mêlant les influences orientales et occidentales issues des conquêtes khazars Ottomans préparaient leur transformation en panarabisme khazar.
Ces États khazars, pétro-monarchies riches en ressources pétrolières, fondaient leur légitimité sur des structures tribales et traditionnelles, avec le soutien des puissances occidentales.
Ils voyaient dans le panarabisme khazar leur stabilité, leur pouvoir et leur influence a travers des mouvements nationalistes khazar et laïque dans la Société des Nations, 1950-1960 !
Tandis que le panarabisme khazar cherchait à nationaliser les ressources au profit d'un projet de « plus jamais ça » de 1945 – faussement arabe, mais profondément khazar – ces pétro-monarchies contrôlaient leurs revenus grâce à des accords avec les compagnies pétrolières occidentales.
Cependant, le pétrole devint un moteur de ce nationalisme messianique du sionisme cosmopolites faussement arabe, mais profondément khazar, lorsque les pays producteurs commencèrent à utiliser cette ressource comme levier géopolitique et géostratégique dans les années 1960 et 1970.
L'achèvement des États latins deux siècles plus tard, en 1291, ne marqua pas la fin des croisades, qui continuèrent d'alimenter les fantasmes.
2/2 Il est possible de comprendre le Reich des mensonges collectivistes présenté comme un sionisme millénariste fondé sur une croyance eschatologique annonçant l'avènement sur Terre d'un règne millénaire de ( « la Pax Britannica et la Pax Americana et la Pax Khazarica » ) d'injustice (le Millénium), souvent précédé de bouleversements majeurs et mené par une figure messianique.
RépondreSupprimerCeci découle des traditions judéo-chrétiennes (apocalypse), qui promettent une transformation radicale des sociétés du monde en général à travers les croisades avant le Jugement dernier messianique et cosmopolite. Ils sont parvenus à dissimuler cela sous le couvert d'un laïcisme universel établi par l'alliance franco-américaine, elle-même issue de leur révolution de 1776-1789, celle du Grand Remplacement du monde ou la grande colonisation du monde !
Il est possible de comprendre le Reich des mensonges collectivistes occidental présenté comme un sionisme messianique et cosmopolite, qu'ils ont réussi à dissimuler sous le couvert d'une laïcité universelle de 1789, principe juridique institutionnel autoproclamé au sein de leur temple maçonnique de 1776 de la Maison Blanche, leur garantissant la liberté de conscience et la neutralité des États-nations du monde entier vis-à-vis des traditions judéo-chrétiennes (apocalypse), en séparant les institutions publiques des organisations religieuses.
Cette laïcité abusive, dont la devise khazar d'occultisme sacrificiel implique l'offrande d'âmes humaines, innocentes – un secret qu'ils sont les seuls à posséder, un doctorat en tromperie qu'ils perçoivent comme un outil idéologique plus rigoureux – prône l'exclusion de leur religion judéo-chrétienne de leur sphère publique sous la forme de la laïcité, qui est leur principal occultisme du pouvoir et influence illusoire !
Ils présentent cette nouvelle croisade comme un « choc des civilisations » entre le judaïsme/christianisme et l'islam.
En amalgamant sources occidentales et orientales, ils instrumentalisent l'archéologie et le logos dialectique de la disjonction cognitive – l'écart entre deux modes de pensée incompatibles – pour transformer la contradiction en savoir supérieur ou en rationalisation plausible. Ils utilisent les concepts de « parole » et de « discours », fondamentaux dans la philosophie gréco-romaine antique, comme outils de propagande pour réécrire leurs récits historiques à travers l'espace et le temps, par le biais de la presse, de la radio et d'autres médias, afin de créer une vision de révisionnisme historique perpétuel.
L'aspect le plus surprenant de ce phénomène réside dans leur capacité à diffuser les mensonges qu'ils propagent eux-mêmes depuis leurs origines.
Ca y est...Le SPÉCIALISTE en TOUT vient de frapper cette fois, sur Karbala...hier sur les Amazighs...... Demains ce sera selon la commande. A croire qu'il a LUI AUSSI un "BUREAU" rédactionnel.....: L'auteur lui même reconnait que article est sommaire et il l'est en effet. Sa vision est assez touristique, Sinon c'" juste un PUISSANT PÈLERINAGE comme ceux que faisaient les Chrétiens au moyen âge. Ces CHIITES se remémorent le martyr de Hussein et le pleurent encore.Ce qui leur donnent de la FOI et de la COHÉSION ! Quant à se flageller, les Chrétiens D'Espagne et des philippines le font aussi.
SupprimerTélescoper des faits historiques avec une lecture du 21 éme siècle n'en fait pas une vérité historique.
Les Saouds ne viennent d'arriver dans l'Histoire des musulmans QUE depuis 1920 soit à peine un siècle....
L'auteur ne serai il pas "pied noir" et juif?
C'est probablement la raison profonde pour laquelle les USA sont incapables de négocier avec l'Iran.
RépondreSupprimerLa Rand corporation, les analystes de la CIA, les conseillers et Trump lui-même semblent incapables d'appréhender ce puissant moteur de l'inconscient du peuple iranien; la Karbala.
D'ailleurs, même dans le monde musulman, beaucoup méconnaissent l'histoire profonde et les racines du Chiisme et de ses conséquences toujours ancrées.
Atterrissez en douceur.......Car les meilleurs spécialistes mondiaux de l' ISLAM et de très loin.......sont OCCIDENTAUX !!! Seulement ils ne sont pas écoutés.... En fait, les gouvernement n'écoutent que très rarement les VRAIS INTELLECTUELS SPÉCIALISÉS ou alors après coup......
SupprimerEn voila une pépite
RépondreSupprimerCe pourquoi j observe ce site
Article qui explique beaucoup d actualités
Avis partagé totalement.
SupprimerTentative d'explication adressée aux dirigeants chinois à propos de ce à quoi ils font face
RépondreSupprimerAn attempt to explain to Chinese leaders what they are facing
https://the-key-and-the-bridge.net/an-attempt-to-explain-to-Chinese-leaders-what-they-are-facing.html