vendredi 14 février 2020

Cicéron : De la République, livre VI (songe de Scipion)


À la fin du sixième et dernier livre du De Republica de Cicéron, le Songe de Scipion, sorte de mythe mêlant platonisme et stoïcisme aux connaissances scientifiques, explique la destinée des âmes vertueuses après la mort. Celles-ci jouissent d’une gloire éternelle et universelle dans le monde céleste, la Voie Lactée.

I. Vous voulez que je vous fasse connaître toute la prudence de ce chef de l’État ; vous savez d’abord que le nom même de prudence vient de prévoir (ex providendo)… Nonius, I, 198.
Il faut qu’un grand citoyen se tienne toujours prêt à combattre tout ce qui pourrait mettre le trouble dans l’État. IV, 164.
Quand les citoyens se divisent, et que la nation est déchirée en plusieurs partis, il y a sédition. I, 96.
Dans une dissension civile, lorsque les gens de bien l’emportent sur la multitude, je crois qu’il faut peser et non compter les voix. XII, 4.
Les passions, ces dures maîtresses de l’âme, nous commandent et nous arrachent des fautes sans nombre : comme elles ne peuvent jamais être assouvies, elles entraînent à tous les crimes ceux qu’elles ont enflammés de leurs séductions. V, 13.
II. C’est un trait d’autant plus digne d’éloges que les deux collègues, étant sous le coup d’une accusation pareille, trouvaient dans le peuple un juge différemment prévenu pour chacun d’eux ; aussi Gracchus semblait-il faire de sa faveur une sauvegarde à l’impopularité de Claudius. Aulu-Gelle, VI, 16.
Ce représentant illustre des premiers ordres de l’État prononça ces tristes et nobles paroles, que la postérité conserve comme un monument de son grand caractère. Nonius, IV, 455.
… Que tous les jours, comme il le dit lui-même, mille citoyens descendissent au forum, couverts de manteaux de pourpre. IX, 16.
Vous vous souvenez comment toutes les classes pauvres se réunirent, et de leurs deniers rassemblèrent subitement de quoi lui faire de belles funérailles. XII, 1.
Nos ancêtres ont voulu que le lien du mariage fût solidement établi. XI, 24.
Il reste un discours de Lélius que nous avons tous dans les mains, et où il montre combien les vases des pontifes et les urnes de Amos sont agréables aux Immortels. IV, 434.
III. Voici dans quelle circonstance Scipion fut amené à raconter un songe sur lequel (c’est lui qui le déclare) il avait longtemps gardé le silence le plus absolu. Lélius exprimait le regret de ne pas voir des statues élevées publiquement à Nasica, dont le courage avait délivré Rome d’un tyran. Scipion lui répondit, après quelques autres réflexions : Quoique les hommes de bien trouvent dans la conscience de leurs belles actions la plus parfaite récompense de leur vertu ; cependant cette divine vertu aspire à des honneurs plus durables, et à un prix mieux défendu contre les injures du temps, que ces statues attachées par un plomb vil à leur base, et ces triomphes dont les lauriers se fanent si vite. — De quel prix parlez-vous donc ? demanda Lélius. — Scipion. Permettez-moi, puisque nous avons encore du loisir pendant ce troisième jour de fête, de vous faire un récit… Voilà comment est amenée la narration du songe de Scipion. Il va montrer que les honneurs durables et les couronnes immortelles dont il parle, sont les récompenses préparées dans le ciel aux grands citoyens, et qu’il a vues en esprit. Macrobe, I, 4.
IV. Lorsque j’arrivai pour la première fois en Afrique, où j’étais, comme vous le savez, tribun des soldats dans la quatrième légion, sous le consul M’. Manilius, je n’eus rien de plus empressé que de me rendre près du roi Masinissa, lié à notre famille par une étroite et bien légitime amitié. Dès qu’il me vit, le vieux roi vint m’embrasser en pleurant, puis il leva les yeux au ciel, et s’écria : « Je te rends grâce, Soleil, roi de la nature, et vous tous, Dieux immortels, de ce qu’il me soit donné, avant de quitter cette vie, de voir dans mon royaume et à mon foyer P. Cornélius Scipion, dont le nom seul ranime mes vieux ans ! Jamais, je vous en atteste, le souvenir de l’excellent ami, de l’invincible héros qui a illustré le nom des Scipions ne quitte un instant mon esprit. » Je m’informai ensuite de son royaume ; il me parla de notre république, et la journée entière s’écoula dans un entretien sans cesse renaissant.
V. Après un repas d’une magnificence royale, nous conversâmes encore jusque fort avant dans la nuit ; le vieux roi ne parlait que de Scipion l’Africain, dont il rappelait toutes les actions et même les paroles. Nous nous retirâmes enfin pour prendre du repos. Accablé par la fatigue de la route et par la longueur de cette veille, je tombai bientôt dans un sommeil plus profond que de coutume. Tout à coup une apparition s’offrit à mon esprit, tout plein encore de l’objet de nos entretiens ; c’est la vertu de nos pensées et de nos discours d’amener pendant le sommeil des illusions semblables à celles dont parle Ennius. Il vit Homère en songe, sans doute parce qu’il était sans cesse pendant le jour occupé de ce grand poète. Quoi qu’il en soit, l’Africain m’apparut sous ces traits, que je connaissais moins pour l’avoir vu lui-même que pour avoir contemplé ses images. Je le reconnus aussitôt, et je fus saisi d’un frémissement subit ; mais lui : Rassure-toi, Scipion, me dit-il ; bannis la crainte, et grave ce que je vais te dire dans ta mémoire.
VI. Vois-tu cette ville qui, forcée par mes armes de se soumettre au peuple romain, renouvelle nos anciennes guerres et ne peut souffrir le repos ? (Et il me montrait Carthage d’un lieu élevé, tout brillant d’étoiles et resplendissant de clarté.) Tu viens aujourd’hui l’assiéger, presque confondu dans les rangs des soldats ; dans deux ans, élevé à la dignité de consul, tu la détruiras jusqu’aux derniers fondements, et tu mériteras par ta valeur ce titre d’Africain que tu as reçu de nous par héritage. Après avoir renversé Carthage, tu seras appelé aux honneurs du triomphe, créé censeur ; tu visiteras, comme ambassadeur du peuple romain, l’Égypte, la Syrie, l’Asie, la Grèce ; tu seras nommé, pendant ton absence, consul pour la seconde fois ; tu mettras fin à une guerre des plus importantes, tu ruineras Numance. Mais après avoir monté en triomphateur au Capitole, tu trouveras la république tout agitée par les menées de mon petit-fils.
VII. Alors, Scipion, ta prudence, ton génie, ta grande âme devront éclairer et soutenir ta patrie. Mais je vois, dans ces temps, une double route s’ouvrir et le destin hésiter. Lorsque, depuis ta naissance, huit fois sept révolutions du soleil se seront accomplies, et que ces deux nombres, tous deux parfaits, mais chacun pour des raisons différentes, auront, par leur cours et leur rencontre naturelle, complété pour toi une somme fatale, la république tout entière se tournera vers toi, et invoquera le nom de Scipion ; c’est sur toi que se porteront les regards du sénat, des gens de bien, des alliés, des Latins ; sur toi seul reposera le salut de l’État ; enfin, dictateur, tu régénéreras la république, si tu peux échapper aux mains impies de tes proches. — À ces mots Lélius s’écria : un douloureux gémissement s’éleva de tous côtés ; mais Scipion, avec un doux sourire : Je vous en prie, dit-il, ne me réveillez pas ; ne troublez pas ma vision ; écoutez le reste.
VIII. Mais, continua mon père, pour que tu sentes redoubler ton ardeur à défendre l’État, sache que tous ceux qui ont sauvé, secouru, agrandi leur patrie, ont dans le ciel un lieu préparé d’avance, où ils jouiront d’une félicité sans terme. Car le Dieu suprême qui gouverne l’immense univers ne trouve rien sur la terre qui soit plus agréable à ses yeux que ces réunions d’hommes assemblés sous la garantie des lois, et que l’on nomme des cités. C’est du ciel que descendent ceux qui conduisent et qui conservent les nations, c’est au ciel qu’ils retournent.
IX. Ce discours de l’Africain avait jeté la terreur en mon âme ; ce que je redoutais, ce n’était pas tant la mort que la trahison des miens ; j’eus cependant la force de lui demander s’il vivait encore, lui et Paul-Émile mon père, et tous ceux que nous regardions comme éteints. — La véritable vie, me répondit-il, commence pour ceux qui s’échappent des liens du corps où ils étaient captifs ; mais ce que vous appelez la vie est réellement la mort. Regarde ; voici ton père qui vient vers toi. — Je vis mon père, et je fondis en larmes ; mais lui, m’embrassant et me prodiguant ses caresses, me défendait de pleurer.
X. Dès que je pus retenir mes sanglots, je lui dis : Ô mon père, modèle de vertu et de sainteté, puisque la vie est près de vous, comme me l’apprend l’Africain, pourquoi resterais-je plus longtemps sur la terre ? Pourquoi ne pas me hâter de venir dans votre société céleste ? — Non pas ainsi, mon fils, me répondit-il. Tant que Dieu, dont tout ce que tu vois est le temple, ne t’aura point délivré de ta prison corporelle, tu ne peux avoir accès dans ces demeures. La destination des hommes est de garder ce globe que tu vois situé au milieu du temple de Dieu, et qui s’appelle la Terre : ils ont reçu une âme tirée de ces feux éternels que vous nommez les étoiles et les astres, et qui, réduits en globes et en sphères, animés par des intelligences divines, fournissent avec une incroyable rapidité leur course circulaire. C’est pourquoi, mon fils, toi et tous les hommes religieux, vous devez retenir votre âme dans les liens du corps ; aucun de vous, sans le commandement de celui qui vous l’a donnée, ne peut sortir de cette vie mortelle ; en la fuyant, vous paraîtriez abandonner le poste où Dieu vous a placés. Mais plutôt, Scipion, comme ton aïeul qui nous écoute, comme moi qui t’ai donné le jour, pense à vivre avec justice et piété, pense au culte que tu dois à tes parents et à tes proches, que tu dois surtout à la patrie. Une telle vie est la route qui te conduira au ciel et dans l'assemblée de ceux qui ont vécu, et qui maintenant, délivrés du corps, habitent le lieu que tu vois.
XI. Mon père me montrait ce cercle qui brille par son éclatante blancheur au milieu de tous les feux célestes, et que vous appelez, d’une expression empruntée aux Grecs, la Voie lactée. Du haut de cet orbe lumineux, je contemplai l’univers, et je le vis tout plein de magnificence et de merveilles. Des étoiles que l’on n’aperçoit point d’ici-bas parurent à mes regards, et la grandeur des corps célestes se dévoila à mes yeux ; elle dépasse tout ce que l’homme a jamais pu soupçonner. De tous ces corps, le plus petit, qui est situé aux derniers confins du ciel, et le plus près de la terre, brillait d’une lumière empruntée ; les globes étoilés l’emportaient de beaucoup sur la terre en grandeur. La terre elle-même me parut si petite, que notre empire, qui n’en touche qu’un point, me fit honte.
XII. Comme je la regardais attentivement : Eh bien ! mon fils, me dit-il, ton esprit sera-t-il donc toujours attaché à la terre ? Ne vois-tu pas dans quel temple tu es venu ? Ne vois-tu pas le monde entier renfermé dans neuf cercles ou plutôt dans neuf sphères qui se touchent ? La première et la plus élevée, celle qui embrasse toutes les autres, est le ciel lui-même, le Dieu suprême, qui modère et contient tout. Au ciel sont fixées toutes les étoiles qu’il emporte éternellement dans son cours. Plus bas roulent sept globes, entraînés par un mouvement contraire à celui du ciel. À la première de ces sphères est attachée l’étoile de Saturne ; au-dessous brille cet astre propice au genre humain, et que nous nommons Jupiter ; puis l’on rencontre Mars à la lueur sanglante, et que la terre redoute ; ensuite, vers la moyenne région, le soleil, chef, roi, modérateur des autres astres, âme du monde, régulateur des temps, et dont le globe, d’une grandeur prodigieuse, pénètre et remplit l’immensité de sa lumière. Il est suivi des deux sphères de Vénus et de Mercure, qui semblent lui faire escorte ; enfin l’orbe inférieur est celui de la lune, qui roule enflammée aux rayons du soleil. Au-dessous d’elle il n’est plus rien que de mortel et de corruptible, à l’exception des âmes données à la race des hommes par un bienfait divin. Au-dessus de la lune, tout ce que tu vois est éternel. Le neuvième globe est celui de la terre, placée au centre du monde et le plus loin du ciel ; elle demeure immobile, et tous les corps graves sont entraînés vers elle par leur propre poids.
XIII. Je contemplais toutes ces merveilles, perdu dans mon admiration. Lorsque je pus me recueillir : Quelle est donc, demandai-je à mon père, quelle est cette harmonie si puissante et si douce, au milieu de laquelle il semble que nous soyons plongés ? — C’est l’harmonie, me dit-il, qui, formée d’intervalles inégaux, mais combinés avec une rare proportion, résulte de l’impulsion et du mouvement des sphères, et qui, fondant les tons graves et aigus dans un commun accord, fait de toutes ces notes si variées un mélodieux concert. De si grands mouvements ne peuvent s’accomplir en silence ; et la nature a voulu qu’aux deux extrémités de l’échelle d’harmonie retentît d’un côté un son grave, et de l’autre une note aiguë. Ainsi la plus élevée des sphères, celle du firmament étoilé, dont la course est la plus rapide de toutes, fait entendre un son éclatant et aigu, tandis que l’orbe inférieur de la lune murmure un son grave et sourd : pour la terre, elle demeure immobile au centre du monde, invariablement fixée dans ce profond abîme. Les huit globes intermédiaires, parmi lesquels Mercure et Vénus ont la même vitesse, produisent sept tons sur des modes différents, et ce nombre qui les règle est le nœud de presque toutes choses. Les hommes qui ont su imiter cette harmonie par les sons de la lyre et les accords de la voix se sont ouvert la route vers ces régions célestes, leur ancienne patrie, aussi bien que tous les nobles génies qui ont fait luire au milieu des ténèbres de la vie humaine quelque rayon de la lumière divine. Mais les oreilles des hommes remplies de cette harmonie, ne savent plus l’entendre, et véritablement vous n’avez pas de sens plus imparfait que celui-là, vous autres mortels. C’est ainsi qu’aux lieux où le Nil se précipite des plus hautes montagnes, près de ces cataractes, comme on les nomme, des peuplades entières assourdies par ce fracas terrible ont perdu le pouvoir d’entendre. L’éclatant concert du monde entier est si prodigieux, que vos oreilles se ferment à cette harmonie, comme vos regards s’abaissent devant les feux du soleil, dont la lumière perçante vous éblouit et vous aveugle. — Dans le ravissement où me jetait ce langage, je reportais cependant quelquefois mes regards sur la terre.
XIV. Je le vois, dit l’Africain, tu contemples encore la demeure et le séjour des hommes. Mais si la terre te semble petite, comme elle l’est en effet, relève tes yeux vers ces régions célestes ; méprise toutes les choses humaines. Quelle renommée, quelle gloire digne de tes vœux, peux-tu acquérir parmi les hommes ? Tu vois quelles rares et étroites contrées ils occupent sur le globe terrestre, et quelles vastes solitudes séparent ces quelques taches que forment les points habités. Les hommes, dispersés sur la terre, sont tellement isolés les uns des autres, qu’entre les divers peuples il n’est point de communication possible. Tu les vois semés sur toutes les parties de cette sphère, perdus aux distances les plus lointaines, sur les plans les plus opposés : quelle gloire espérer de ceux pour qui l’on n’est pas ?
XV. Tu vois ces zones qui paraissent envelopper et ceindre la terre ; les deux d’entre elles qui sont aux extrémités du globe, et qui de part et d’autre s’appuient sur les pôles du ciel, tu les vois couvertes de frimas ; la plus grande de toutes, celle qui est au milieu, est brûlée par les ardeurs du soleil. Deux seulement sont habitables : la zone australe où se trouvent les peuples vos antipodes, et qui est tout entière un monde étranger au vôtre ; et celle où souffle l’aquilon, et dont vous ne couvrez encore qu’une si faible partie. Toute cette région que vous habitez, semblable à une bande étendue, mais étroite, forme une petite île, baignée par cette mer que vous appelez l’Atlantique, la grande Mer, l’Océan ; et, malgré tous ces grands noms, tu vois que c’est à peine un lac médiocre. Mais au milieu même de ces terres connues et fréquentées par les hommes, dis-moi si ton nom ou celui de quelqu’un de nous a jamais pu voler au delà du Caucase, ou franchir les flots du Gange ? Aux extrémités de l’orient et du couchant, aux derniers confins du septentrion et du midi, quel homme entendra jamais prononcer le nom de Scipion ? Retranche toutes les contrées ou votre gloire ne pénétrera pas, et vois dans quelles étroites limites est renfermé pour elle cet univers qu’elle croit remplir. Ceux mêmes qui parlent de vous en parleront-ils longtemps ?
XVI. Quand même les races futures répéteraient à l’envi les louanges de chacun de nous, quand même notre nom se transmettrait dans tout son éclat de génération en génération, les déluges et les embrasements qui doivent changer la face de la terre à des époques immuablement déterminées, ôteraient toujours à notre gloire d’être, je ne dis pas éternelle, mais durable. Et que t’importe d’ailleurs d’être célébré dans les siècles à venir, lorsque tu ne l’as pas été dans les temps écoulés, et par ces hommes tout aussi nombreux et incomparablement meilleurs ?
XVII. Apprends enfin que, parmi ceux qui peuvent être informés de notre gloire, il n’en est pas un dont l’esprit soit capable d’embrasser les souvenirs d’une année. Les hommes mesurent vulgairement l’année par la révolution du soleil, c’est-à-dire d’un seul astre. Mais lorsque tous les astres reviendront en concours au point d’où ils étaient partis, et ramèneront après de longs intervalles la même disposition de toutes les parties du ciel, alors sera véritablement accomplie une année du monde ; et j’ose à peine dire combien cette année renferme de vos siècles. Le soleil disparut jadis aux yeux des hommes et sembla s’éteindre, lorsque l’âme de Romulus pénétra dans nos temples célestes. Eh bien ! lorsque le soleil s’éclipsera de nouveau au même point du ciel et dans les mêmes conjonctures, toutes les planètes et toutes les étoiles se trouvant rappelées dans la même position, une année sera complètement résolue. Mais sache que la vingtième partie de cette année véritable n’est pas encore écoulée.
XVIII. C’est pourquoi, si tu désespères de revenir dans ce séjour, où se trouvent tous les biens des grandes âmes, poursuis cette ombre qu’on appelle la gloire humaine, et qui peut à peine durer quelques jours d’une seule année. Mais si tu veux porter tes regards en haut et les fixer sur ton séjour naturel et ton éternelle patrie, ne donne aucun empire sur toi aux discours du vulgaire ; élève tes vœux au-dessus des récompenses humaines ; que la vertu te montre le chemin de la véritable gloire, et t’y attire par ses charmes. C’est aux autres à savoir ce qu’ils devront dire de toi : ils en parleront sans doute ; mais la plus belle renommée est tenue captive dans ces bornes étroites où votre monde est réduit ; elle n’a pas le don de l’immortalité, elle périt avec les hommes et s’éteint dans l’oubli de la postérité.
XIX. Lorsqu’il eut ainsi parlé, Ô Scipion, lui dis-je, s’il est vrai que les services rendus à la patrie nous ouvrent les portes du ciel, votre fils, qui depuis son enfance a marché sur vos traces et sur celles de Paul-Émile, et n’a peut-être pas manqué à ce difficile héritage de gloire, veut aujourd’hui redoubler d’efforts, à la vue de ce prix admirable. — Courage ! me dit-il, et souviens-toi que si ton corps doit périr, toi, tu n’es pas mortel ; cette forme sensible, ce n’est pas toi ; ce qui fait l’homme, c’est l’âme, et non cette figure que l’on peut montrer du doigt. Sache donc que tu es dieu ; car c’est être dieu que d’avoir la vigueur, de sentir, de se souvenir, de prévoir, de gouverner, de régir et de mouvoir le corps qui nous est attaché, comme le Dieu suprême gouverne le monde. Semblable à ce Dieu éternel qui meut le monde, en partie corruptible, l’âme immortelle meut le corps périssable.
XX. Ce qui se meut toujours est éternel ; ce qui ne communique le mouvement qu’après l’avoir reçu, dès qu’il cesse de se mouvoir, doit infailliblement cesser de vivre. L’être qui se meut lui-même est donc le seul qui ne cesse jamais de se mouvoir, puisqu’il ne s’abandonne jamais lui-même. De plus, il est pour les autres êtres la source et le principe du mouvement. Or, un principe n’a pas d’origine : car c’est du principe que tout vient, et lui-même ne peut venir de rien autre ; car s’il était produit, il ne serait pas principe ; s’il n’a point d’origine, il ne doit pas avoir de fin ; car un principe détruit ne pourrait être reproduit par un autre, ni faire sortir de lui-même un autre principe ; car il faut que le principe préexiste à tout ce qui est produit. Ainsi le principe du mouvement est dans l’être qui se meut lui-même ; or, un tel être ne peut avoir d’origine, ni de fin ; car s’il périssait jamais, le ciel s’écroulerait, la nature entière s’arrêterait, sans pouvoir retrouver une force qui lui rendît sa première impulsion.
XXI. Il est donc évident que l’être qui se meut lui-même est éternel ; et maintenant comment pourrait-on nier que cette faculté de se mouvoir soi-même ne soit un attribut de l’âme ? L’être qui reçoit l’impulsion du dehors est inanimé ; mais l’être animé se meut par sa vertu propre, et par un principe intérieur qui appartient essentiellement à l’âme. Si donc, parmi tous les êtres, l’âme seule porte en elle le principe de son mouvement, il est certain qu’elle n’a point eu d’origine, et qu’elle est éternelle.
Exerce-la cette âme, aux fonctions les plus excellentes. Il n’en est pas de plus élevées que de veiller au salut de la patrie. L’âme accoutumée à ce noble exercice s’envole plus facilement vers sa demeure céleste ; elle y est portée d’autant plus rapidement qu’elle se sera habituée, dans la prison du corps, à prendre son élan, à contempler les objets sublimes, à s’affranchir de ses liens terrestres. Mais lorsque la mort vient à frapper ces hommes vendus aux plaisirs, qui se sont faits les esclaves infâmes de leurs passions, et, poussés aveuglément par elles, ont violé toutes les lois divines et humaines, leurs âmes, dégagées du corps, errent misérablement autour de la terre, et ne reviennent dans ce séjour qu’après une expiation de plusieurs siècles.
À ces mots il disparut, et je m’éveillai.

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