jeudi 13 février 2020

Le Songe de Scipion (1. Présentation)

À la fin du sixième et dernier livre du De Republica de Cicéron, le Songe de Scipion, sorte de mythe mêlant platonisme et stoïcisme aux connaissances scientifiques, explique la destinée des âmes vertueuses après la mort. Celles-ci jouissent d’une gloire éternelle et universelle dans le monde céleste, la Voie Lactée.1 


C’est dans la Rome troublée des années 50 avant notre ère, où les élections truquées succèdent aux assassinats politiques, comme celui de Clodius, que Cicéron composa, sous forme de dialogue, les six livres du De Republica. Dans un contexte où Cicéron voyait l’État romain (Res Publica) s’écrouler et glisser lentement vers un régime dictatorial2 ainsi que son influence politique diminuer, cet ouvrage exposait précisément une théorie de bonne organisation et de bonne gestion d’un État, sans doute sur le modèle de la République de Platon, dont on sait que Cicéron en possédait un exemplaire. Le De Republica serait plus tard complété par une œuvre à vocation plus pratique, Les lois (De legibus).
Composé de six livres, le De Republica est en réalité une discussion entre personnages illustres appartenant soit au parti conservateur, soit au parti progressiste. Cette scène se déroule durant les Feriae Latinae de 129 avant notre ère. Le dialogue commence par une justification du thème traité pour continuer par des considérations générales comme la définition du terme populus (le peuple) et de l’énumération des meilleures formes de gouvernement (monarchie, aristocratie et démocratie) auxquelles est opposé leur contraire (tyrannie, oligarchie et ochlocratie). Après un éloge de Caton l’Ancien, le deuxième livre se consacre à l’étude de la constitution de l’État romain en insistant sur la notion de justice. Cette notion est l’objet du troisième livre, où elle est présentée comme une vertu essentielle pour la bonne organisation d’un État. D’inspiration platonicienne, le quatrième livre est centré sur l’âme humaine. Toujours dans la mouvance platonicienne, Cicéron y explique vouloir expulser les poètes de la société idéale. Après une comparaison entre les vertus du passé et la décadence dont son temps est victime, Cicéron consacre le cinquième livre au princeps senatus, dont la fonction est de dominer la société. Sur ce point, il faut observer que Cicéron s’éloigne du modèle platonicien, qui préconise une société dirigée par une classe de philosophes. Continuation du cinquième livre, le sixième se concentre sur la figure du princeps senatus et de son apport pour sauver la Res Publica du chaos dans lequel elle est plongée. Ce livre se termine par un texte particulier, communément appelé Songe de Scipion (Somnium Scipionis).
Comparé au mythe d’Er le Pamphylien dans la République de Platon, le Songe de Scipion clôture donc le De Republica cicéronien. Si le reste de l’ouvrage est sous forme de dialogue, le Songe de Scipion est un monologue où Scipion le Jeune, également appelé Scipion Émilien (Publius Scipio Aemilianus Africanus Minor) raconte avoir rêvé, vingt ans plus tôt, durant un voyage en Afrique, chez le roi Massinissa, allié des Romains, de son grand-père adoptif, Scipion l’Africain (Publius Cornelius Scipio Africanus Maior), vainqueur des Carthaginois menés par Hannibal, à Zama, en 202 avant notre ère, et de son père naturel, Paul-Émile (Lucius Aemilius Paulus Macedonicus), vainqueur des Macédoniens du roi Persée, à Pydna, en 168 avant notre ère. Grands hommes qui ont contribué à asseoir la puissance romaine en Afrique du Nord et en Grèce, Scipion l’Africain et Paul-Émile vont expliquer à Scipion le Jeune le destin des âmes des hommes vertueux après la mort.
ciceronDans son rêve, élevé au-dessus de la Terre, Scipion Émilien se fait révéler par son grand-père son avenir militaire (destruction de Carthage et de Numance) et politique (deux consulats) et est enjoint à « pratiquer la justice et la piété, vertus qui, grandes envers les parents et les proches, sont suprêmes envers la patrie » (§ 16 : iustituam cole et pietatem, quae cum magna in parentibus et propinquis, tum in patria maxima est). En effet, en menant une telle vie, Scipion le Jeune assurera à son âme une place au ciel, auprès de celles d’autres hommes vertueux, dans un lieu appelée Voie Lactée (orbis lacteus) et décrit par Cicéron comme « dans une resplendissante blancheur, un cercle brillant parmi les flammes » (§ 16 : is splendissimo candore inter flammas circus elucens). La théorie de la Voie Lactée n’est pas une invention de Cicéron, mais est reprise des Grecs (§ 16 : « comme vous l’ont appris les Grecs » : ut a Grais accepistis). Si on en situe l’origine chez Pythagore, elle a été reprise notamment par les philosophes néo-platoniciens Porphyre (3e siècle de notre ère), qui la définit comme le lieu des âmes (τόπος ψυχῶν, topos psychôn), et Proclus (5e siècle de notre ère), dans son commentaire à la République de Platon.
Cette découverte de l’univers par Scipion le Jeune se poursuit par l’observation des neuf sphères s’englobant les unes les autres à la manière de poupées russes, à savoir la sphère céleste, dite aussi celle du dieu suprême, qui englobe Saturne, Jupiter, Mars, le Soleil, Vénus, Mercure, la Lune et, enfin, au cœur de ce système, la Terre, qui n’en est qu’une partie infime et bien insignifiante. Toutes ces sphères, excepté la Terre, qui est fixe, exécutent un mouvement circulaire « produisant des sons distincts par leurs sept intervalles » (§ 18 : septem efficiunt distinctos intervallis sonos). L’ensemble de ces sons crée une harmonie (sonitus), dont Scipion remarque le caractère « puissant et doux » à la fois (§ 18 : tantus et tam dulcis). Cette vision du cosmos révèle à Scipion toute la relativité et la vanité de la vie terrestre, et du territoire romain : il ne doit donc pas s’obstiner à chercher la gloire sur Terre, car « qui, dans les autres régions les plus reculées de l’Orient et du Couchant, du Nord ou du Sud, entendra ton nom ? » (§ 22 : quis in reliquis orientis aut obeuntis solis ultimis aut aquilonis astrive partibus tuum nomen audiet ?). En revanche, il doit adopter, sur Terre, un comportement qui lui confèrera la seule gloire universelle et éternelle, celle du monde céleste. À la mort, l’âme, alors libérée de la prison du corps, « s’envolera plus rapidement vers ce séjour et cette demeure qui est la sienne » (§ 28 : animus velocius in hanc sedem et domum suam pervolabit) : la Voie Lactée. C’est avec cette image et le réveil de Scipion que se termine, un peu abruptement, le Songe.
Dès l’Antiquité, ce texte truffé de réminiscences d’auteurs grecs comme Platon, Ératosthène, peut-être Posidonios, a bénéficié d’un certain succès. Si l’on a perdu la trace du De Republica, qui le contenait, dès la fin de l’Antiquité, le texte du Songe de Scipion, quant à lui, a eu une vie autonome, grâce au commentaire philosophique que lui consacra Macrobe, au4e siècle. Cela a permis de maintenir la connaissance de ce texte durant tout le Moyen Âge et même au delà, jusqu’à ce que, en 1815, le cardinal Angelo Mai découvre un exemplaire du De Republica à la Bibliothèque vaticane, dans un manuscrit palimpseste de Saint Augustin.
Par Nathan Carlig
Août 2013

Nathan Carlig est aspirant F.R.S. – FNRS au Centre de Documentation de Papyrologie Littéraire (CEDOPAL) de l'ULg.

1 L’édition à partir de laquelle nous citons les passages latins est celle de K. Ziegler, M. Tulli Ciceronis scripta quae manserunt omnia. Fasc. 39 : De Re Publica librorum sex quae manserunt, 2e éd., Leipzig, B.G. Teubner, 1929. La traduction française de ces passages est celle établie pendant le cours d’« Explication approfondie d’auteurs latins » durant l’année académique 2010-2011, sous la direction du Professeur Bruno Rochette.
2 Ce mot est à considérer dans son sens romain et non moderne. L’élection d’un dictateur à Rome était le recours ultime dans une situation grave pour l’État. Élu pour 6 mois, le dictateur, qui concentre nombre de pouvoirs décisionnels entre ses mains, avait pour mission de résoudre les différents problèmes auxquels était confronté l’État. On comprend donc le problème qui se poserait plus tard, lorsque Jules César serait élu dictateur à vie.
Sourcehttp://culture.uliege.be/jcms/prod_1340337/fr/le-songe-de-scipion

1 commentaire:

  1. Scipion le Romain qui a détruit Carthage vu la faute de Hanibal qui refusa d'écouter ses généraux de prendre Rome. La République en France est dans la déchéance comme Rome les Gilets Jaunes ne doivent rien lâcher pour renverser le criminel Macron.

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