mardi 1 novembre 2011

La contre-révolution islamiste

Révolte ou révolution inachevée ?

Une révolte est un acte spontané, qui naît d'une indignation, d'un ras-le-bol, d'un accès de désespoir. Elle est généralement anarchique, sans chef, sans mot d'ordre, et limitée localement. Pour qu’une révolte devienne une révolution, il faut que les exaspérations de départ trouvent un écho avec des aspirations plus profondes concernant l'ensemble du pays, et non plus une région limitée. C'est ce qui s'est passé en Tunisie, ou la révolte a commencé à Sidi Bouzid, loin de la capitale, avant d'essaimer dans tout le pays.
Mais la révolution prône aussi un changement radical d'hommes, d'institutions, de façon de penser. Pour prendre l'exemple de la révolution française, le soulèvement était prévisible et ses objectifs connus : l’égalité de tous, à travers l'abolition des privilèges, suppression des droits féodaux qui pesaient sur les paysans, fin de la monarchie absolue. Le modèle tunisien ne correspond pas à ce schéma, puisqu'il a débuté et perduré sans leader ni assise idéologique. Les institutions tunisiennes (administration, justice, organisation du pays, etc.) n’ont pas changé. Beaucoup des responsables nommés par l’ancien régime continuent à diriger tranquillement leurs départements. Selon ces critères, la révolution tunisienne est inachevée.

Scénario algérien 

"Le 26 décembre 1991, le FIS gagna le premier tour des élections à l'assemblée nationale algérienne. Avec 48 % des votes, il gagna 188 des 232 sièges avec un taux de participation de 38%. C'est-à-dire qu’avec 18% des voix algériennes, le FIS a raflé la majorité absolue au parlement. …Cette victoire du FIS était due à l’abstention massive des Algériens (62% n’ont pas voté), seuls les partisans du FIS et du FLN (peu nombreux) avaient voté. Vous remplacez FIS par Ennahda, FLN par RCD, et vous avez le même résultat aux prochaines élections d’octobre 2011. ». Ces prévisions, quasi mathématiques, se sont malheureusement réalisées.
En effet, examinons ce qui s’est passé lors des élections tunisiennes du 23 octobre 2011. Sur 7.569.824 électeurs, il y a eu 3.702.627 votants, soit 49%. Il y a donc 51% de Tunisiens qui ne se sont pas inscrits sur les listes électorales, et qui n’ont pas voté, c'est-à-dire la majorité. Parmi les votants, 41% ont voté pour Ennahda, c'est-à-dire que 20% des Tunisiens ont voté pour Ennahda (49% x 41%), lui donnant  une nette majorité relative. Le scénario algérien est reproduit presqu’à l’identique, avec ses cortèges de manipulation des gens illettrés, de clientélisme, et d’autres dépassements. Evidemment, pour faire bonne figure, vis-à-vis de nous-mêmes (autosatisfaction béate) autant que vis-à-vis de l’étranger, on feint de minorer ces irrégularités manifestes et graves.
Au vu de ces résultats, il n’y a pas de quoi être fier. En effet, les représentants des 20% de Tunisiens islamistes vont régenter le présent et l’avenir des 80% de la population non islamiste, pour une durée indéterminée. Nous sommes dans le cadre de la loi des 80/20, dite loi de Pareto. Cette « loi », bien qu'empirique, a été formalisée en mathématiques  par la distribution de Pareto. Cet outil mathématique d'aide à la décision détermine les facteurs (environ 20 %) cruciaux qui influencent la plus grande partie (80 %) de l'objectif. Citons d’autres exemples comme : 20 % des personnes imposables génèrent 80 % de la trésorerie publique ; et 20 % de la superficie tunisienne rassemble 80 % de la population.

Pourquoi la révolution a-t-elle  été défaite ?

La première raison est donc le refus de la majorité des Tunisiens d’aller s’inscrire sur les listes électorales, que nous avons appelé le syndrome algérien.
La deuxième raison revient au savoir-faire d’Ennahdha dans la manipulation des foules, surtout lorsqu’elles sont politiquement incultes. Dès le début, la révolution a dû faire face à une situation économique désastreuse, à l’insécurité, à la pagaille, aux agressions de toute nature et en tout lieu. En conséquence, les islamistes sont venus rassurer une population en perte de repères, et leur discours ultraconservateur qui consiste à dire "vous avez fait la révolution, maintenant on se remet au travail", a plu aux tenants de l’ordre, qui sont nombreux et divers : professions libérales (avocats, médecins, etc.), aux petits commerçants, aux hommes d’affaire et aux profiteurs de l’ancien régime. Ensuite, avec le slogan « voter Ennahda, c’est voter pour Allah et son Prophète», slogan accompagné de promesses mirifiques, ils ont convaincu les gens simples et démunis, ceux que Bourguiba appelait « les dessous de zéro », et qu’on appelle le « lumpen prolétariat » des grandes banlieues.
Ces élections démontrent aussi et surtout que la religion, utilisée comme arme politique en pays musulman, est une « arme de dissuasion massive », contre laquelle aucun parti politique normal ne peut lutter. L’observation d’Ibn Khaldoun, selon laquelle : « Les Arabes ne peuvent régner que grâce à quelque structure religieuse, de prophétie ou de sainteté » se vérifie encore et toujours, du Golfe arabo-persique à l’Océan Atlantique. On en est toujours au même constat : tant que nous n’aurons pas séparé le politique du religieux, nous ne serons jamais en démocratie. En autorisant des partis islamistes, nos dirigeants provisoires ont semé les grains de la contre-révolution et ont hypothéqué l’avenir démocratique du pays pour plusieurs générations.

Contre-révolution

L'expression contre-révolution désigne l’ensemble des moyens mis en œuvre pour s’opposer à une révolution, y compris des courants de pensée opposés. Elle inclut tout ce qui, après la révolution, tente d’en annuler, ou d'en limiter tout ou partie des effets, et même bien longtemps après.
Premier exemple. Lors de l’émission « mots croisés » d’Yves Calvi, sur France-2, ce lundi 31/08/2011, le représentant d’Ennahda, Abou Yaareb Marzouki, a déclaré que la révolution tunisienne était une « révolution spirituelle ». Cette affirmation est une contre-vérité flagrante. Cette déclaration a pour but de dévoyer cette révolution de ses objectifs initiaux, connus de tous, et qui n’avaient rien avoir avec des objectifs spirituels, autrement dit, religieux. Cette déclaration démontre que le mouvement islamiste Ennahdha est contre-révolutionnaire. Deuxième exemple : Lors de leurs manifestations de joie ou de colère, les militants islamistes n’arborent pas le drapeau tunisien, mais un drapeau venu d’ailleurs, ressemblant au drapeau saoudien. Ils signifient par là deux choses. Primo : leur allégeance à un pays étranger, qui héberge et protège ZABA et sa smala. Selon l’adage « l’ami de mon ami est mon ami », la conclusion est évidente. Deuxio : ils rejettent le drapeau national, rouge et blanc, symbole de la Tunisie révolutionnaire et de son armée. C’est donc un acte contre révolutionnaire.

A quoi s’attendre ?

Ce qu’on peut craindre d’Ennahda, ce n’est pas tant l’instauration d’un califat islamiste mais plutôt une continuité des régimes autoritaires habituels chez nous depuis des siècles et des siècles, une normalisation arabo-islamiste. En d’autres termes, un manque de volonté de réformes (progressistes et modernistes) et l’incapacité à rompre avec certains réflexes autoritaires, voire totalitaires. C’est donc son refus d’accepter les valeurs universelles (liberté de penser et de créer, égalité entre les hommes et les femmes, entre les religions et les croyances, entre les enfants adoptés et les autres, etc.), son refus de créer une véritable rupture avec la dictature bénaliste qui peuvent être un danger pour la démocratie tunisienne naissante (ou mort-née). On ne peut pas être démocrate quand on est l’allié direct ou indirect de ZABA et de ses protecteurs et amis. On constate le même phénomène en Egypte avec les Frères musulmans, qui font partie commune avec les anciens cadres du régime de Moubarak pour empêcher la modification de la Constitution. D’ailleurs, maintenant qu’Ennahdha et au pouvoir, elle devrait demander et obtenir l’extradition de ZABA, comme cadeau de la part de l’Arabie Saoudite. Wait and see.

Ennahdha est-il un parti d’extrême droite ?

Le terme « extrême droite » est employé pour désigner les mouvements politiques les plus àdroite. Examinons, pour cela, les caractéristiques communes à ces partis, définis dans Wikipédia (http://fr.wikipedia.org/wiki/Extr%C3%AAme_droite) :
  • « la haine du présent », considéré comme une période de décadence ;
  • « la nostalgie d’un âge d'or » ; les premiers siècles de l’Islam ;
  • « l'éloge de l’immobilité », conséquence du refus du changement ;
  • « l'anti-individualisme », conséquence des libertés individuelles et du suffrage universel ;
  • « l'apologie des sociétés élitaires », l'absence d’élites étant considérée comme une décadence ; Les élites étant    les cheikhs et les émirs, guides spirituels et temporels. Sous d’autres cieux, ce sont les ayatollahs.
  • « la nostalgie du sacré », qu'il soit religieux ou moral ;
  • « la peur du métissage génétique et de l’effondrement démographique » ;
  • « la censure des mœurs », phobie de la mixité, habits étranges venus d’ailleurs;
  • « l'anti-intellectualisme », les intellectuels, les philosophes, les artistes, etc., bref tous les rationalistes et les libres penseurs sont dangereux et doivent être sévèrement contrôlés.  
Selon ces critères, Ennahdha est un parti d’extrême droite, c'est-à-dire de la même famille que le Front National en France, le FPO en Autriche, la Ligue du Nord en Italie ou Le Vlaams Belang en Belgique et aux Pays-Bas. Dans tous ces pays européens où l’extrême droite locale est forte, le score nahdhaoui a été très fort. Ce qui a provoqué la joie (sarcastique) de Marine Le Pen, qui vient d’inviter ces électeurs islamistes binationaux d’être cohérents avec eux-mêmes et avec leur choix politico-religieux en abandonnant leur nationalité française d’une part, et en regagnant leur paradis islamique d’autre part.
Enfin, les Nahdhaouis invoquent à satiété l’exemple de la Turquie, où islamisme et démocratie barbotent en harmonie dans le bain de miel de la prospérité économique. C’est oublier la cure de laïcité imposée par Kemal Atatürk à son peuple, durant presqu’un siècle. C’est oublier l’éradication de toute référence à la langue arabe ou à la culture arabe. C’est oublier le rôle patriotique d’une armée kémaliste, gardienne de la république, et que les islamistes d’AKP au pouvoir essaient de mettre au pas, c'est oublier enfin que la Turquie est le premier pays musulman à avoir reconnu Israël, a des relation économiques et militaires avec ce pays et a contribué avec son armée à l'invasion de l'Irak.

Conclusion

Les régimes autoritaires arabes doivent se réjouir. Les monarchies pétrolières, alliées et protectorats des Anglo-américains, jubilent. Entre le score d’Ennahda en Tunisie, l’annonce de la chariaâ en Libye, et le raz-de-marée à venir des Frères musulmans en Egypte, le vent de la contre-révolution balaye tout sur son passage. Ce retour en arrière est le dernier cadeau empoisonné des dictatures déboulonnées. Après des décennies d’infantilisation politique, ce sont les forces de la réaction qui ont récolté, en premier, les fruits des révolutions.
Les masses tunisiennes et arabes, dégoûtées de la politique par cinquante ans de dictature et de misère, ne savaient plus à quel saint se vouer. Depuis des années, scotchées aux chaînes arabes ultra réactionnaires, notamment Al-Jazira, elles étaient prêtes à vendre leur âme au premier bonimenteur venu, pourvu qu’il sache manipuler les cordes sensibles. Ennahda en a bien profité, comme tous les démagogues ayant eu les moyens de faire campagne. A l’image de Hachemi Hamdi, ex-islamiste devenu bénaliste, et réciproquement, puis profiteur de la révolution, à la tête d’une télévision grotesque. Son score est encore plus affligeant et honteux pour tous les Tunisiens.

Enfin, je rends hommage à notre drapeau, symbole de la révolution, et à notre vaillante armée républicaine, qui, malgré son peu de moyens, a su éviter le pire au pays. Je leur dédie ce début de chant révolutionnaire italien, que mon fils, gamin de 4 ans, a appris tout seul en regardant la RAI italienne dans les années 70.
               Avanti o popolo. alla riscossa
               Bandiera rossa
               Bandiera rossa
               Avanti o popolo, alla riscossa
               Bandiera rossa trionfera.
Qu’on pourrait traduire (librement) par :
              Dans les usines et sur la terre
              Sont ceux qui peinent et qui espèrent.
              Allons, c’est l’heure, à la rescousse.
              Notre bannière triomphera.
              Bannière rouge, tu triompheras
              Et la révolution nous libérera.
Hannibal GENSERIC