Transcription des principaux extraits de l’interview de Mohammad Marandi dans l’émission Rock the Cradle, animée par Sharmine Narwani, le 24 janvier 2026.
- Pourquoi Trump hésite à attaquer l’Iran ?
- L’Iran est ciblé à cause de son soutien à la Palestine
- L’évolution des alliances en Asie occidentale (Moyen-Orient)
- Les relations de l’Iran avec la Russie et la Chine
Pourquoi Trump hésite à attaquer l’Iran ?
Sharmine Narwani : […] Nous accueillons le Dr Mohammed Marandi, universitaire, intellectuel et analyste politique iranien, professeur de littérature anglaise et d’orientalisme à l’Université de Téhéran.
Mais il est bien plus que cela. Mohammed apparaît souvent comme un véritable correcteur de désinformation à lui seul lorsque les médias dominants et certains acteurs politiques malveillants s’en prennent à la République islamique d’Iran. Lorsque les tambours de la guerre se font entendre, on le retrouve sur la plupart des grandes chaînes et dans l’ensemble des médias indépendants [anglophones] pour rétablir les faits.
Mohammed Marandi, bienvenue dans Rock the Cradle. Entrons directement dans le vif du sujet.
Un fait assez étonnant s’est produit la semaine dernière. Les États-Unis semblaient prêts à bombarder l’Iran, pour des raisons totalement incompréhensibles pour toute personne dotée de bon sens, puis ils ont brusquement renoncé. Certes, nous savons que ce retrait est probablement temporaire, mais selon vous, pourquoi Trump et Netanyahou ont-ils soudainement fait marche arrière alors qu’ils semblaient déterminés à passer à l’action ?
Dr Mohammed Marandi : C’est difficile à dire. Comme vous l’avez souligné, il est tout à fait possible qu’ils frappent, et l’Iran se prépare au pire. Mais il semble que plusieurs éléments aient conduit les États-Unis à revoir leurs calculs.
D’abord, les émeutiers n’ont pas réussi à maintenir le chaos. Ils n’ont pas réussi à plonger durablement le pays dans une situation de désordre.
Les États-Unis ont alors manipulé la monnaie, comme l’a reconnu il y a quelques jours le secrétaire américain au Trésor à Davos. Lorsque la monnaie a chuté de 30 à 40 %, nous avons vu apparaître des manifestations pacifiques de commerçants et d’hommes d’affaires. Il ne s’est rien passé : la police n’est pas intervenue, il n’y a eu ni arrestations ni harcèlement. Cela a duré quelques jours, et les manifestations n’étaient pas très importantes.
Le secrétaire au Trésor, Scott Bessent, s’est vanté que les sanctions américaines avaient volontairement provoqué la dévaluation de la monnaie iranienne et que « c’est pour cela que les Iraniens sont descendus dans la rue… C’est de la diplomatie économique, sans tirer un seul coup de feu ». L’une des confessions les plus révélatrices de la guerre menée par les États-Unis contre l’Iran.
Puis, le troisième jour, des émeutiers très bien organisés et très bien entraînés sont apparus. Ils ont commencé à opérer dans différentes villes, dans plusieurs quartiers, y compris dans les grandes agglomérations. Jeudi et vendredi soir, la situation a dégénéré.
Les émeutiers ont commencé à tuer de nombreux policiers. Entre 300 et 400 policiers et volontaires ont été assassinés. De nombreux civils innocents ont été massacrés. Quinze personnes ont été brûlées vives. Il y a eu des décapitations.
Ils ont détruit des centaines de bus publics à travers le pays, ainsi que de nombreux camions de pompiers à Téhéran. Un quart des ambulances ont été détruites. Ils ne voulaient pas que les blessés soient transportés à l’hôpital, ni que les incendies soient maîtrisés, car leur objectif était le chaos. Une infirmière a été brûlée vive dans une clinique qu’ils avaient incendiée. Des marchés entiers ont été détruits dans plusieurs villes. C’était véritablement horrible.
Puis les autorités iraniennes ont coupé Internet jeudi soir, une décision inattendue, à mon sens. Ensuite, elles ont fait quelque chose d’encore plus remarquable : elles ont réussi à accéder au réseau Starlink, à identifier les personnes qui l’utilisaient et à exploiter cette connexion à leur propre avantage.
Ces deux mesures, la coupure d’Internet et la prise de contrôle de Starlink, ont anéanti les émeutiers, les émeutiers professionnels et les terroristes. En l’espace de 28 heures, tard dans la nuit de vendredi, la situation est redevenue calme, bien que les dégâts matériels et humains aient été considérables.
Je pense que le fait que tout se soit terminé dès le vendredi soir, il y a deux semaines (le 9 janvier), a pris les États-Unis de court. Ils espéraient que les troubles se prolongeraient, et des frappes aériennes contre l’Iran semblaient imminentes. C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles elles n’ont finalement pas eu lieu.
La seconde raison est la grande manifestation anti-émeutiers qui s’est tenue dans tout le pays le lundi suivant, pas ce lundi-ci, mais le précédent (12 janvier). Une mobilisation pro–République islamique, pro-Constitution, pro-institutions de l’État, opposée aux émeutes et au terrorisme.
Ces rassemblements ont été exceptionnels. À Téhéran, on comptait entre 2,3 et 3 millions de personnes. J’y étais. Lorsque je suis parti après la fin du rassemblement, les gens affluaient encore, bloqués dans les embouteillages. Beaucoup ont réussi à venir, mais cela a été très difficile. Il m’a fallu plusieurs heures pour arriver sur place, et autant pour rentrer.
Mais beaucoup de gens sont venus alors que c’était un jour ouvrable. Beaucoup, notamment dans le secteur privé (des travailleurs, des gens de la classe ouvrière) ont dû poser un jour de congé, faire des sacrifices, simplement pour être présents et prendre position politiquement.
Je pense donc que ces chiffres, et le fait que les médias internationaux étaient présents, tels que CCTV, CGTN, RT, Al Jazeera en anglais et en arabe, Al-Mayadeen, entre autres, les médias turcs, et bien sûr les médias iraniens, tous assurant une couverture en continu tout au long de la journée, signifiaient que les Américains ne pouvaient rien dissimuler, même si Musk et d’autres tentaient apparemment de masquer la réalité de ce rassemblement extraordinaire dans l’ensemble des villes iraniennes. Ce n’était pas un événement localisé : cela s’est produit dans tout le pays.
Je pense aussi que Trump a probablement été informé du soutien populaire dont bénéficie l’État en Iran, ainsi que de l’effondrement de ces groupes terroristes. Ces deux éléments ont sans doute pesé dans la balance. Je crois que c’est très probablement le cas.
Mais il existe également un troisième facteur : dans les messages échangés entre l’Iran et les États-Unis, les Iraniens ont clairement fait savoir qu’ils ne feraient preuve d’aucune retenue en cas d’attaque contre l’Iran. Or les capacités iraniennes en matière de missiles et de drones sont considérables. L’Iran est aujourd’hui bien mieux préparé qu’il ne l’était durant la guerre des douze jours. Mais surtout, ses capacités face aux États-Unis sont bien supérieures à celles qu’il possède face au régime israélien.
Pourquoi cela ? D’abord parce que l’Iran a remporté la guerre des douze jours. C’est précisément pour cette raison que le régime israélien a cherché un cessez-le-feu. Mais, depuis toujours, les capacités militaires iraniennes ont été conçues en direction des États-Unis, et non d’Israël. Depuis l’invasion de l’Afghanistan et de l’Irak par les États-Unis, et depuis que Washington a commencé à menacer l’Iran, celui-ci a entrepris de construire des bases souterraines de missiles et de drones à travers tout le pays. L’accent a toutefois été mis tout particulièrement sur le golfe Persique et l’océan Indien.
L’Iran dispose donc de beaucoup plus de missiles et de drones à courte et moyenne portée que d’armes à longue portée. En conséquence, la puissance de feu qu’il peut déployer dans le golfe Persique et de l’autre côté du golfe est bien plus importante, immensément plus importante que celle qu’il peut projeter vers la Palestine occupée.
Or, le golfe Persique est l’une des régions les plus vulnérables du globe, peut-être la plus vulnérable. On y trouve de petites monarchies familiales arabes, qui pourraient être balayées très facilement, et d’où proviennent d’immenses quantités de pétrole et de gaz. En cas de guerre, ces flux s’arrêteraient, y compris dans le Caucase, en Irak et dans la péninsule arabique. Cela provoquerait un effondrement économique mondial.
L’Iran ne souhaite pas cela. L’Iran ne veut pas d’une dépression mondiale pire que celle de 1929. Mais s’il s’agit d’une guerre existentielle, alors il n’y a pas d’autre choix, d’autant plus que ces régimes arabes du golfe Persique, ces dictatures familiales, hébergent des bases américaines, ce qui les rend complices.
C’est pourquoi, à mon avis, les États-Unis réfléchissent très sérieusement à ce qu’ils veulent faire. Mais il faut garder à l’esprit que la Maison-Blanche est remplie de partisans inconditionnels d’Israël, tout comme l’appareil gouvernemental américain et le régime de Washington. Pour eux, les intérêts du peuple américain comptent peu, pas plus que ceux des Canadiens, des Européens ou de qui que ce soit d’autre. Ce sont les intérêts du régime israélien qui priment.
Ainsi, même s’il semblerait rationnellement insensé d’attaquer l’Iran pour toutes les raisons que j’ai évoquées, en raison de la nature même de Washington, de la Maison-Blanche et de Trump, je pense qu’une attaque contre l’Iran demeure tout à fait plausible.
Sharmine Narwani : Vous soulevez un point extrêmement important, et je pense que la plupart des téléspectateurs et des lecteurs n’en ont pas pleinement conscience. Nous avons écrit à ce sujet, mais c’est quelque chose qu’il faut répéter encore et encore, tant c’est fondamental pour comprendre la montée en puissance militaire stratégique de l’Iran au fil des décennies.
L’Iran a planifié une guerre directe avec une superpuissance : les États-Unis. Lorsque les gens s’interrogeaient sur les opérations « Promesse véridique » 1, 2 et 3, ils se demandaient si l’Iran pouvait vaincre Israël. Ce qu’ils n’ont pas compris, c’est que ce n’était pas l’objectif central de l’Iran.
L’Iran s’est préparé, et a structuré son appareil militaire en conséquence, en prévision d’une guerre potentielle avec les États-Unis, si ces derniers venaient à attaquer directement l’Iran. Et pas seulement pour un affrontement bref : il s’agit d’une guerre de longue durée. Des responsables iraniens ont déclaré : « Nous sommes prêts à nous battre pendant des mois et des mois. » Israël, lui, n’a pas tenu plus de quelques jours.
Les stratèges militaires américains le savent parfaitement. Ils savent que c’est ainsi que l’Iran raisonne, et que tout ce qu’il a construit militairement depuis des décennies visait avant tout les États-Unis. C’est un point fondamental.
Et pour ceux qui douteraient encore des capacités iraniennes, il suffit d’imaginer ce qu’un pays comme l’Iran, un État de puissance intermédiaire, a dû prévoir et accumuler comme arsenal pour pouvoir affronter, sur la durée, la première puissance militaire mondiale.
Cela dit, je voudrais revenir sur un point que vous avez mentionné. C’est un sujet très présent sur les réseaux sociaux : Starlink. Starlink était censé être l’atout maître des bellicistes occidentaux, leur permettant de coordonner des opérations dans des États adversaires, même en cas de coupure d’Internet. Nous allons afficher un tweet à l’écran, provenant du Global Insight Journal, qui dit : « L’Iran porte un coup dur à Musk et à Israël. Starlink passe d’un outil de communication à un piège de traçage. » Il cite ensuite, selon les médias militaires iraniens, ce qui suit : « Dans le cadre d’un scénario soigneusement exécuté, nous avons coupé Internet en Iran, laissé Starlink temporairement opérationnel pour l’utiliser comme outil de traçage, surveillé les utilisateurs, les avons identifiés et arrêtés, puis avons définitivement fermé Starlink. » À votre connaissance, Mohammad, est-ce exact ? Que pouvez-vous nous dire à ce sujet ?
Dr Mohammed Marandi : Je ne suis pas un technicien. Ce que je peux dire, c’est que les Iraniens ont réussi, grâce à leurs jeunes ingénieurs et experts, à retourner Starlink à leur avantage. Cela n’a pas été un atout pour les émeutiers ni pour leurs commanditaires à l’étranger. Au contraire, c’est devenu un handicap pour eux.
L’Iran est ciblé à cause de son soutien à la Palestine
Sharmine Narwani : Très intéressant. Cette question mérite d’être longuement analysée, car elle montre que l’on a en réalité neutralisé un outil de communication vital sur lequel l’armée américaine comptait pour ses futurs conflits.
Revenons à la question de la guerre ou non. Je veux dire que, la semaine dernière, beaucoup de gens ont été très satisfaits de voir que la guerre semblait avoir été annulée. Mais pour ceux qui suivent de près l’Iran et cette région, il est clair qu’il ne s’agissait au mieux que d’une accalmie temporaire.
Aujourd’hui, de nombreux articles annoncent soudainement le retour de la guerre, avec diverses informations sur l’intensification des mouvements militaires américains et alliés en Asie occidentale. Qu’en est-il exactement ? Pensez-vous qu’il se passe quelque chose en coulisses, sur le plan diplomatique, qui expliquerait cette façade publique, peut-être créée pour exercer une pression : « Nous sommes de nouveau prêts à entrer en guerre, à moins que vous ne fassiez X et Y… » ?
Dr Mohammed Marandi : Il est évident que le régime jordanien est un outil des États-Unis et un atout pour le régime israélien et le sionisme. Personne n’est surpris que les États-Unis envoient beaucoup de matériel militaire en Jordanie, éventuellement pour l’utiliser contre l’Iran, car l’Iran est le seul véritable soutien du peuple palestinien.
Et c’est quelque chose que les gens doivent vraiment comprendre, en particulier certaines personnes, celles qui ont pris la décision catastrophique de soutenir la sale guerre en Syrie, pour quelque raison que ce soit. Après 2011, ces personnes ont été incitées à détester l’Iran et la Résistance par Al Jazeera, Al Arabiya et d’autres médias faisant partie du camp américain.
Je veux dire, aucune personne sensée ne croirait jamais que le Qatar est indépendant du camp américain, ni les actifs qataris, ni les actifs saoudiens, ni les actifs turcs. C’est tout simplement fantaisiste, et cela dure depuis très longtemps. Aucune de ces entités n’a jamais soutenu le peuple palestinien (la Résistance, la véritable Résistance) ni ne lui a fourni armes ou technologies. Certains de ces régimes et leurs partisans bien financés ont tenté de nier cela, mais c’est évident.
La raison pour laquelle les États-Unis ciblent le Hezbollah, AnsarAllah (au Yémen), la Résistance irakienne, la raison pour laquelle ils ont détruit la Syrie et la raison pour laquelle ils tentent aujourd’hui d’attaquer et de détruire l’Iran, c’est à cause de la Palestine. Il n’y a pas d’autre raison.
Et il y a une raison pour laquelle aucun de ces régimes régionaux n’est sanctionné par les États-Unis. Que ce soit le régime jordanien, le régime émirati ou le régime qatari : ils sont tous dans le camp américain. Ils ne s’apprécient peut-être pas entre eux, mais ils sont tous alignés sur Washington. Et bien sûr, la Turquie fait partie de l’OTAN.
Nous les avons tous vus en Égypte lorsque Trump s’y est rendu pour ce spectacle comique : tous littéralement à lui baiser les pieds et à lui embrasser la main. Trump a qualifié Erdogan d’« ami » toujours présent quand il en avait besoin. Erdogan avait la main sur sa poitrine. Ces images écœurantes qui sont sorties d’Égypte resteront gravées dans les mémoires pendant des années, je pense.
Mais le fait est qu’aucune de ces entités n’a jamais été sanctionnée. Elles continuent toutes soit à transporter du pétrole, soit à commercer, soit à entretenir des liens politiques [avec Israël]. Elles n’ont rien fait de concret pour soutenir le peuple palestinien.
L’Iran est donc ciblé à cause de la Palestine. Il n’y a pas d’autre raison à cela.
Si l’Iran se comportait comme la Turquie, les Émirats, l’Égypte, la Jordanie ou le Qatar, il n’y aurait ni sanctions ni problème avec lui. Bien sûr, tous ces pays sont intrinsèquement faibles, et l’Iran le serait également, car il deviendrait un simple pion des États-Unis.
Nous nous souvenons qu’en 2014 – je pense que c’était en 2014, je peux me tromper – après le coup d’État, Erdogan avait arrêté un pasteur américain, jugé et condamné. Trump a menacé la Turquie, l’économie s’est très rapidement détériorée, et Erdogan a dû le livrer aux États-Unis. Cela montre à quel point les États-Unis sont puissants et profondément influents sur toutes ces entités.
La raison pour laquelle l’Iran est ciblé, c’est donc à cause de la Palestine. La Syrie a été détruite pour aider Israël. Et ceux qui croyaient au discours du Qatar, à celui d’Erdogan ou à celui de l’Arabie saoudite à l’époque – et l’Arabie saoudite est aujourd’hui un peu différente, les politiques de Mohammed ben Salmane ayant évolué par rapport à celles d’alors, ce qu’il convient de noter –, en tout cas, la Syrie a été détruite et affaiblie pour soutenir Israël et affaiblir la Résistance. Aujourd’hui, les États-Unis s’opposent à l’Iran pour Israël. Il n’y a pas d’autre raison.
Si l’on examine cela de manière rationnelle, les États-Unis n’entreraient pas en guerre avec l’Iran en raison d’une sorte de Destruction Mutuelle Assurée (MAD). Si l’économie mondiale s’effondrait, les États-Unis ne pourraient pas soutenir un conflit contre l’Iran. La guerre se terminerait très rapidement, car l’économie américaine s’effondrerait, tout comme celles du reste du monde. Des millions de personnes émigreraient d’Amérique latine et d’Afrique. Ce serait dévastateur.
Mais à cause d’Israël, à cause du régime israélien, Washington pourrait tout à fait sacrifier l’économie américaine pour accomplir ce que les sionistes veulent. Pour l’instant, en coulisses, rien ne se passe. Il n’y a pas de négociations entre l’Iran et les États-Unis, car ces derniers ont posé des conditions préalables que l’Iran juge totalement inacceptables.
Des messages circulent néanmoins dans les deux sens, et l’Iran a averti que, [en cas d’attaque], il faudrait s’attendre à une guerre totale. Pourquoi ? Parce qu’une attaque contre l’Iran constituerait une menace existentielle et que l’Iran n’aurait d’autre choix que de lancer une offensive générale.
Et aucun des pays de la région ne se tiendra aux côtés de l’Iran, tout comme ils ne se sont jamais tenus aux côtés des Palestiniens, à l’exception de l’Axe de la Résistance. Et cela est très important. Le Yémen, par exemple, est aujourd’hui beaucoup plus fort qu’il ne l’était il y a quelques mois et se prépare également à la prochaine phase de la guerre.
Ensuite, il y a l’Irak. Après les élections, nous avons vu que les alliés de la Résistance ont remporté des victoires. Ils ont obtenu de bien meilleurs résultats lors des récentes législatives que par le passé. L’Irak ne restera donc pas les bras croisés et ne permettra pas aux États-Unis de mener une attaque contre l’Iran, car il sait qu’au final, ce serait son tour, avec un changement de régime en perspective.
Les États-Unis sont donc vulnérables sur tous les fronts. L’Iran et ses alliés se préparent au pire scénario. Mais je crois que si une guerre éclatait, les États-Unis seraient vaincus. Ce serait dévastateur pour tous, et des pays comme les Émirats, le Qatar et d’autres dictatures arabes s’effondreraient également.
Je pense qu’en Irak, tous les Occidentaux devraient probablement partir dès maintenant. Et dans la région du Golfe, tout le monde devrait partir. Tous ceux qui peuvent le faire devraient partir. Car en cas de guerre, ces territoires n’auraient plus d’avenir.
Espérons que cela n’arrivera pas. Mais, comme je l’ai dit, les États-Unis ne sont pas un acteur rationnel. Trump n’est pas un acteur rationnel. Tout est donc possible. En réalité, beaucoup de scénarios sont tout à fait plausibles.
L’évolution des alliances en Asie occidentale (Moyen-Orient)
Sharmine Narwani : Dans le contexte de ce que vous venez d’exposer, j’aimerais discuter de la situation régionale avec vous. Vous êtes récemment intervenu dans de nombreuses émissions où l’accent était mis sur l’Iran, encore et toujours l’Iran. Mais d’autres développements dans la région influencent l’Iran et la possibilité d’une guerre, ou le fait qu’elle soit aujourd’hui écartée.
Je pense qu’il est important d’évoquer les remaniements massifs récents en Asie occidentale. Cela a essentiellement commencé avec l’Arabie saoudite contre les Émirats arabes unis. Nous avons observé les premiers signes lorsque Mohammed ben Salmane aurait demandé l’intervention de Trump après que les Forces de soutien rapide au Soudan (FSR) ont commencé à progresser, semant un terrorisme et une violence contre les civils d’une ampleur inédite dans cette région depuis longtemps. Mohammed ben Salmane aurait alors demandé à Trump d’y mettre fin.
Les FSR sont bien sûr soutenus par les Émirats arabes unis, qui ont des objectifs géopolitiques au Soudan qui ne correspondent pas forcément à ceux des autres acteurs. Le Soudan constitue, par exemple, un important gisement d’or dont les Émirats arabes unis sont devenus l’un des principaux négociants. Il fait également partie des réseaux logistiques des Émirats à travers l’Afrique du Nord, la Corne de l’Afrique et la péninsule arabique. Les Saoudiens voulaient freiner les gains et les agressions des Émirats au Soudan, et Trump est intervenu pour annoncer un accord de paix. Cela doit être l’un des huit accords de paix dont il se vante, car nous n’arrivons pas à identifier la plupart des autres.
Ensuite, nous avons vu réapparaître les forces soutenues par les Émirats, leurs mandataires, cette fois dans le sud du Yémen : des sécessionnistes cherchant à créer un Yémen du Sud distinct du Nord, s’étendant jusqu’à Hadramout. Cela a franchi une ligne rouge pour l’Arabie saoudite. Je pense qu’à partir de la deuxième année de la guerre au Yémen, la divergence d’intérêts entre les Émiratis et les Saoudiens est devenue évidente, même pour les Saoudiens. Cette nouvelle agression a suscité une réaction vigoureuse de Riyad, suivie peu après par la reconnaissance du Somaliland par Israël. […] Ce conflit entre Émirats et Arabie saoudite a-t-il offert une opportunité à l’Iran ? […] Ce réalignement change-t-il soudainement la donne ?
Dr Mohammed Marandi : La région est très complexe, avec de nombreux acteurs, et beaucoup de choses évoluent. Mais une chose est certaine : la crainte du régime israélien s’est intensifiée.
La Turquie, qui se comportait très différemment par le passé, s’est rapprochée de l’Iran. Pourquoi ? Parce que ce qu’ils ont fait à travers la « guerre sale » menée par les États-Unis en Syrie a consisté à détruire un pays avec l’aide du Qatar, du régime jordanien et de tous les autres mandataires américains dans la région, sans oublier les Israéliens. Ils ont détruit un pays puissant qui se dressait entre la Turquie et le régime israélien. Aujourd’hui, la Turquie est beaucoup plus vulnérable.
Vous vous souvenez de ce que j’ai dit à propos du pasteur américain arrêté et de la facilité avec laquelle Trump a pu, pendant son premier mandat, le faire libérer : cela illustre la vulnérabilité de la Turquie face aux États-Unis sous Erdogan.
Ils sont donc inquiets, car les Israéliens ont pris des mesures pour s’aligner avec la Grèce et, plus récemment, avec Chypre, ce qui est honteux : aucun pays, quels que soient ses différends avec la Turquie, ne devrait s’allier à un régime génocidaire. Le comportement de la Grèce et de Chypre est méprisable, tout comme celui de l’Occident dans son ensemble.
Quoi qu’il en soit, la Turquie se trouve dans une situation beaucoup plus difficile. Beaucoup de mes amis en Turquie, dont certains au sein du parti au pouvoir, ont déclaré que toute l’aventure syrienne a été une catastrophe pour le pays. Ils le disent depuis des années. Peu après la chute du gouvernement syrien et la montée d’Al-Qaïda en Syrie, certains sont devenus plus ambivalents, voire positifs. Mais aujourd’hui, ils reconnaissent à nouveau que tout cela n’a été que mauvaises nouvelles.
La Turquie est donc dans une situation différente. Le Qatar, après avoir été bombardé, est devenu plus inquiet. Il en va de même pour toute la région, car chacun voit désormais que le régime israélien peut frapper et attaquer n’importe qui. L’Arabie saoudite, si l’on regarde la carte du « Grand Israël », verrait de larges portions de son territoire intégrées dans ce projet. La Jordanie disparaîtrait entièrement. Ces pays s’inquiètent donc, et le public aussi.
Il existe une autre variable, par exemple pour les Émirats. Les Émirats sont un allié du régime israélien et probablement de loin le plus grand facilitateur de ce régime dans la région. Même si l’on peut soutenir que ce qu’Erdogan a fait en Syrie place la Turquie en seconde position. À l’intérieur des Émirats, malgré le caractère dictatorial et le contrôle strict, car toutes les communications sont surveillées par l’État (WhatsApp, Telegram…), tout est contrôlé. C’est une dictature.
Si vos téléspectateurs s’en souviennent, lors du siège imposé au Qatar par les Émirats et l’Arabie saoudite, toute personne tenant des propos positifs sur le Qatar risquait dix ans de prison et une amende de 100 000 dollars. Juste pour avoir dit quelque chose de positif sur le Qatar. Voilà le type de régime que sont les Émirats.
Mais les Émirats sont devenus arrogants. Que ce soit au Soudan, en Somalie, au Yémen ou ailleurs, à un moment où l’Arabie saoudite et d’autres s’inquiètent de plus en plus du régime israélien, ils constatent que l’allié le plus proche d’Israël se comporte également de manière menaçante à leur égard.
Les Émirats sont un pays profondément corrompu. Et ce que vous avez dit à propos des ressources naturelles n’est qu’une partie du problème. Les Émirats, comme le Qatar et d’autres, exportent cette idéologie takfirie. Ils ont soutenu Boko Haram et d’autres groupes similaires à travers l’Afrique. Les Émirats exploitent ces situations sur le continent : des entreprises s’installent dans des pays en décomposition, s’emparent des terres et les exploitent. Les populations locales ne reçoivent rien et deviennent une main-d’œuvre quasi esclave.
L’or est l’une des matières premières extraites de ces pays. Mais, à l'image d'Israël, les Émirats constituent également une plaque tournante pour toutes sortes d’opérations de blanchiment d’argent, liées aussi bien à l’exploitation minière qu’au trafic de drogue. Le trafic de drogue afghan a toujours transité par les Émirats. Sous l’occupation américaine, la production de drogue en Afghanistan a explosé, et tout cet argent est passé par les Émirats.
Tout récemment, le président colombien a déclaré que les véritables responsables du trafic de drogue en Amérique latine vivaient dans des demeures luxueuses à proximité de l’ONU, à New York. J’ajouterais qu’ils vivent aussi à Los Angeles. Les responsables du trafic de drogue dans notre région vivent à New York, à Los Angeles, mais aussi à Dubaï. Les Émirats sont donc à l’origine d’une grande partie de ce qui se passe.
Comme je l’ai dit, l’Arabie saoudite et d’autres pays de la région craignent de plus en plus le régime israélien. Cela crée des tensions. Nous l’avons déjà vu, notamment au Yémen, mais aussi sur d’autres fronts.
Cela signifie-t-il que l’Arabie saoudite va fondamentalement se tourner vers l’Iran ? Je ne pense pas qu’aucun des pays du Golfe persique, en Asie occidentale, que ce soit la Turquie, l’Égypte ou d’autres, quitte le camp américain. Ce sont des entités structurellement liées aux États-Unis, indépendamment de leur rhétorique. Elles peuvent avoir des divergences entre elles, ou même avec la Maison-Blanche, mais elles appartiennent au camp américain. Ce que nous avons vu en Égypte le montre clairement : elles s’y sont toutes rendues pour blanchir le rôle de Trump dans l’holocauste de Gaza. Cela montre sans ambiguïté où elles se situent.
Cela ne signifie pas pour autant qu’elles n’ont aucune marge de manœuvre. Elles sont inquiètes. Elles tentent donc d’améliorer leurs relations avec l’Iran, la Russie et la Chine. Mais il n’existe aucune possibilité qu’un de ces pays choisisse la Chine plutôt que les États-Unis, et encore moins la Russie ou l’Iran. Il existe une certaine marge de manœuvre, mais il ne faut pas s’attendre à des changements majeurs.
Cela dit, les évolutions constatées sont importantes. Les Émirats, en particulier, se trouvent dans une situation très difficile, ce qui est une très mauvaise nouvelle pour le régime israélien. Tout le monde sait que le régime israélien nourrit des ambitions qui englobent l’Irak, la Syrie, le Liban, l’Égypte, mais aussi l’Arabie saoudite.
Et ce ne sont pas seulement les gouvernements qui s’en inquiètent, mais aussi les populations. Même si celles-ci ont peu de moyens de s’exprimer, car ces pays sont extrêmement autoritaires. L’Occident aime qualifier l’Iran d’autoritaire, mais en Iran, on peut dire ce que l’on veut en public. Dans un taxi, dans un bus, dans le métro ou sur un campus, les gens parlent librement. Dans les autres pays du Golfe, en revanche, c’est clairement impossible. Cela dit, les gens expriment leurs inquiétudes en privé. Et aux Émirats, la population est très mécontente de la situation.
La situation actuelle est bien pire que lors du Printemps arabe, lorsqu’un jeune homme s’est immolé par le feu en Tunisie et que toute l’Asie occidentale et l’Afrique du Nord ont été secouées par un véritable séisme. Aujourd’hui, la situation économique est pire dans toute la région. La situation politique est pire. Le prix du pétrole a baissé. Les pays de la région alignés sur les États-Unis disposent de beaucoup moins de ressources qu’auparavant. Nombre de mégaprojets ne fonctionnent pas.
Nous sommes donc dans une situation extrêmement dangereuse, et cela ne concerne pas uniquement l’Iran et les États-Unis. Si une guerre éclatait entre l’Iran et les États-Unis, elle pourrait déclencher une chaîne d’événements incontrôlables. Comme je l’ai dit, je ne pense pas que beaucoup de ces régimes y survivraient. Les Émirats, je ne pense pas qu’ils tiendraient. Je ne pense pas que le Qatar tiendrait non plus. Beaucoup de choses pourraient se produire, de profonds bouleversements pourraient avoir lieu. Mais à l’heure actuelle, selon moi, le principal perdant est clairement les Émirats arabes unis.
Sharmine Narwani : Je pense que, pour de nombreux pays, il ne s’agit absolument pas de choisir entre les États-Unis et la Russie ou la Chine. Aujourd’hui, des analystes financiers des grandes banques occidentales parlent ouvertement de « réduction des risques » vis-à-vis des États-Unis. Car imaginons que Trump mette à exécution sa menace d’imposer des sanctions à certains pays européens, alliés, membres de l’OTAN : cela aurait un effet de contagion majeur sur l’ensemble des marchés financiers mondiaux.
L’idée que ces pays puissent simplement saisir les avoirs du Venezuela, de l’Iran ou de la Russie pose question. Pourquoi, dès lors, ne pas saisir les avoirs danois ? Ou belges ? Ou français, d’ailleurs ? Ce concept de « désengagement du risque américain » existe désormais en Europe même, sans parler du Golfe. Et je me demande si nous pouvons encore analyser la situation avec les mêmes grilles de lecture qu’auparavant. Peut-être assistons-nous à des transformations beaucoup plus profondes.
Je veux dire : que recherchent les gens aujourd’hui ? Que recherchent les Saoudiens aujourd’hui ? Mohammed ben Salmane a son projet Neom, qui repose essentiellement sur la croissance économique et le développement, mais avant tout sur la sécurité. La sécurité est la priorité numéro un, n’est-ce pas ? Or les États-Unis, comme vous l’avez vous-même souligné, ne sont plus les garants de la sécurité de leurs alliés dans la région. Alors à quoi servent-ils ? Pourquoi, dès lors, ne faudrait-il pas se tourner vers la Russie ou la Chine pour d’autres choses ?
Dr Mohammed Marandi : Je pense qu’il ne faut pas confondre deux choses distinctes. Dans l’état actuel des choses, ces entités ne vont pas abandonner les États-Unis. Elles font pleinement partie de la sphère d’influence américaine.
Il faut aussi garder à l’esprit que tous ces princes, leurs élites, leurs enfants, vont étudier aux États-Unis. Et l’on peut imaginer combien d’entre eux ont été impliqués dans toutes sortes d’affaires avec je ne sais combien d’Epstein. Les Américains disposent d’une quantité considérable d’informations sur tous les acteurs clés de la région du Golfe. Ils y sont profondément impliqués depuis des décennies. Dans ces conditions, je ne vois pas de rupture soudaine avec les États-Unis.
Cela dit, comme je l’ai déjà mentionné, il y a des évolutions. L’Arabie saoudite est préoccupée. Le Qatar est inquiet. La Turquie est inquiète. Et c’est une bonne chose, car cela peut produire des changements, mais il faut rester dans une perspective relative. Si un bouleversement majeur de l’équilibre mondial devait se produire, alors oui, tout changerait. Cela ne concernerait pas seulement notre région : cela affecterait le Niger, le Nigeria, l’Argentine, la Bolivie. Ce serait une toute autre dynamique.
Et ce n’est pas impossible, notamment si les États-Unis entraient dans une phase de déclin économique grave. Dans ce cas, on pourrait effectivement assister à de profonds changements. Mais à l’heure actuelle, je ne pense pas qu’il soit réaliste d’imaginer que les dirigeants de ces pays souhaitent faire de la Chine, et encore moins de la Russie ou de l’Iran, leur principal allié ou protecteur.
Encore une fois, cela ne signifie pas qu’il ne se passe rien. Mais les Émirats, en particulier, sont les grands perdants de cette séquence : ils ont été trop ambitieux, trop liés au régime israélien, trop agressifs. Aujourd’hui, ils n’ont plus d’amis dans la région. Le régime israélien est radioactif. Et aux Émirats, dans des conversations très privées, les gens sont loin d’être satisfaits de la direction qu’a prise le pays sous Mohammed ben Zayed.
Je partage l’idée que les transformations mondiales en cours sont majeures. Et s’il devait y avoir une guerre, ce qui serait catastrophique, les changements qui en découleraient seraient immenses. Les États-Unis n’auraient plus d’empire. En réalité, je pense déjà que l’empire américain est en train de s’effondrer. Trump accélère cet effondrement bien plus vite que cela ne se serait produit autrement. Mais c’est un homme très dangereux. Il est profondément irrationnel. Et les personnes qui l’entourent sont des partisans inconditionnels d’Israël. Ainsi, même si l’effondrement rapide de l’empire américain peut sembler souhaitable en théorie, le monde traverse aujourd’hui une période extrêmement dangereuse. […]
Les relations de l’Iran avec la Russie et la Chine
Sharmine Narwani : Comme vous l’avez dit, beaucoup estiment que Gaza a fait tomber le masque de l’ordre fondé sur des règles. Je pense moi aussi qu’une guerre avec l’Iran ferait tomber un autre voile, tout comme l’invasion du Groenland ou d’autres événements qui s’enchaînent à un rythme de plus en plus rapide.
J’aimerais vous poser une question, même si je sais que vous n’avez peut-être pas beaucoup d’éléments ou que vous ne pouvez pas en dire beaucoup. De nombreux lecteurs et téléspectateurs se demandent pourquoi la Russie et la Chine n’aident pas davantage l’Iran. On sait que l’Iran entretient des relations stratégiques, formalisées, signées, avec ces deux pays, y compris sur le plan économique et peut-être militaire. Ils ont mené des exercices militaires conjoints.
Selon vous, y a-t-il eu une accélération de l’aide, du soutien ou de l’implication de ces deux grandes puissances, notamment depuis la guerre de juin ?
Dr Mohammed Marandi : Tout d’abord, lorsque je lis ce qui s’écrit en ligne sur l’Iran, la Chine et la Russie, je constate qu’une grande partie des informations est erronée.
D’abord, l’Iran ne reçoit pas d’aide à proprement parler. En réalité, les choses fonctionnent dans les deux sens : l’Iran achète ce dont il a besoin à la Russie et à la Chine. Il ne s’agit pas d’assistance.
Souvent, l’Iran est limité par ses capacités financières pour acquérir certains équipements. Ce n’est pas nécessairement parce que les Russes refusent de les fournir. Parfois, ils ne peuvent pas, parce qu’ils en ont eux-mêmes besoin. Parfois aussi, l’Iran n’en veut pas, car, contrairement à ce que l’on lit souvent, telle ou telle technologie ne correspond pas à ses besoins réels. Elle ne possède pas les capacités que l’Iran recherche. Avec un budget limité, l’Iran doit donc prioriser certains systèmes d’armement, qu’ils soient produits localement ou achetés à l’étranger.
Ainsi, lorsque certains s’interrogent sur l’absence de tel ou tel équipement ou sur le fait qu’il n’ait pas été fourni, il faut comprendre qu’il y a de nombreux paramètres en jeu. Les besoins de l’Iran ne sont pas ceux de la Russie. La guerre de l’Iran n’est pas celle de la Russie. Et il en va de même pour la Chine.
L’Iran et la Chine entretiennent des relations de plus en plus étroites. L’Iran et la Russie aussi. Je pense toutefois que les relations irano-russes se sont développées plus rapidement que celles entre l’Iran et la Chine. Cela s’explique par le fait que la Russie a été sanctionnée après la guerre en Ukraine. Les Russes se sont donc tournés vers l’Iran. Et aucune des deux parties ne craint les sanctions, puisque toutes deux ont déjà été sanctionnées de manière exhaustive. Il n’y a donc plus de crainte à ce niveau-là. Avant la guerre en Ukraine, les Russes hésitaient à travailler avec l’Iran, par peur des sanctions. Cette crainte n’existe plus aujourd’hui, et les deux pays peuvent donc coopérer pleinement.
Mais comme je l’ai déjà dit, il existe certains domaines dans lesquels les Russes disposent de capacités qui ne constituent pas nécessairement une priorité pour l’Iran. Prenons un exemple hypothétique – je ne pense à aucun système d’armement précis. Supposons que la Russie dispose d’un certain système de défense aérienne, appelons-le « système A ». Beaucoup diraient alors que l’Iran devrait l’acheter. Or les experts savent que si vous investissez une certaine somme dans ce système, vous obtiendrez tel résultat ; mais si vous utilisez cette même somme autrement, vous pourrez obtenir, au final, un bénéfice stratégique supérieur. Par exemple, en développant vos capacités offensives en matière de missiles. Cela peut, dans l’ensemble, l’emporter sur l’avantage défensif que vous pensez tirer de cette acquisition.
La guerre est une affaire complexe. Mais les relations entre ces trois pays ont évolué très rapidement, et il est juste de dire que les États-Unis ont été le principal catalyseur de ce rapprochement.
Après la guerre des douze jours, je peux affirmer avec certitude que les relations entre l’Iran et la Chine ont progressé beaucoup plus rapidement qu’auparavant, ce que je considère comme une excellente chose. Et j’ai toujours été un fervent défenseur de cette orientation.
Sharmine Narwani : Dans quels domaines, et de quelle manière, ces relations se sont-elles accélérées ?
Dr Mohammed Marandi : De manière générale, les relations entre l’Iran et la Chine progressent sur le plan économique et dans tous les autres domaines. Mais la Chine rencontre encore certaines difficultés dans ses relations avec l’Iran et la Russie, car de nombreuses entreprises chinoises ne sont pas sous sanctions. Elles doivent donc trouver des mécanismes leur permettant de commercer avec l’Iran et la Russie tout en évitant d’être elles-mêmes sanctionnées.
C’est pourquoi la relation sino-iranienne est différente de la relation russo-iranienne : l’Iran et la Russie sont entièrement sanctionnés. Après la guerre commerciale avec la Chine et après la guerre des douze jours, ces relations évoluent, mais il faudra du temps pour parvenir au niveau souhaité. Malheureusement, l’Iran est resté, à bien des égards, tourné vers l’Occident pendant des siècles, y compris après la révolution de 1979.
Aller dans la bonne direction et s’adapter à l’avenir – et l’avenir, c’est l’Asie – prendra du temps. Mais aujourd’hui, la motivation est bien plus forte qu’auparavant, aussi bien à Pékin qu’à Téhéran. […]
Note du Cri des Peuples : Pendant la guerre des douze jours, Vladimir Poutine a déclaré que l’Iran avait été réticent à établir une relation de défense intégrée avec la Russie, faisant vraisemblablement référence à la période durant laquelle le pays était dirigé par des réformistes pro-occidentaux :
Karim Talbi : La seconde partie de ma question concerne également l’Iran. Il existe un traité de partenariat stratégique entre la Russie et l’Iran. Bien qu’il ne prévoie pas d’obligations de défense de la part de la Russie, la question des armements demeure. Compte tenu de l’escalade actuelle, êtes-vous disposé à fournir à l’Iran de nouveaux types d’armes afin de lui permettre de se défendre contre les frappes israéliennes ?
Vladimir Poutine : Vous savez, nous avons autrefois proposé à nos partenaires iraniens une coopération dans le domaine des systèmes de défense aérienne. À l’époque, ils ont montré un intérêt limité, et la question en est restée là.
S’agissant du traité de partenariat stratégique que vous mentionnez, celui-ci ne contient aucune clause relative à la coopération militaire. C’est le deuxième point.
Troisièmement, nos partenaires iraniens ne nous ont formulé aucune demande de ce type. Il n’y a donc, en réalité, rien à discuter.
Karim Talbi : Puis-je demander une précision ?
Vladimir Poutine : Oui, bien sûr.
Karim Talbi : Si je ne me trompe pas, la Russie a déjà fourni à l’Iran des systèmes S-300 ainsi que des S-200 modernisés, ce qui signifie qu’elle joue un rôle dans la défense aérienne iranienne.
Vladimir Poutine : Vous voyez, ce n’est pas exactement cela. Notre proposition était fondamentalement différente : il s’agissait de développer des systèmes intégrés, et non de simples livraisons ponctuelles. Nous avons effectivement évoqué cette question par le passé, mais la partie iranienne n’a pas manifesté d’intérêt particulier, et l’initiative a donc été abandonnée.
Quant aux livraisons spécifiques, oui, elles ont bien eu lieu à l’époque. Mais elles n’ont aucun lien avec la crise actuelle. Il s’agissait d’une coopération militaro-technique classique, conforme aux règles internationales. L’Iran ne nous a rien demandé qui soit contraire aux engagements de la Fédération de Russie, et nous n’avons jamais agi en dehors de ces cadres. Nous avons toujours respecté scrupuleusement les normes juridiques nationales et internationales.
Source : The Cradle 29 janvier 2026
Traduction : lecridespeuples.substack.com

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