Riyad a une méthode simple pour gérer les revendications des Houthis : annoncer que sa défense aérienne a intercepté un projectile, garder le silence sur le reste et espérer que le monde change de sujet. Aramco, entreprise qui publie ses résultats trimestriels au dixième de point près, se mure soudainement dans le silence dès qu’on lui demande si ses raffineries sont en feu.
Je vais donc tenter une approche différente.
Le temps de cette chronique, je vais ignorer complètement le gouvernement saoudien et Aramco et prendre pour argent comptant les propos du porte-parole militaire d'Ansar Allah, le général de brigade Yahya Saree. Non pas que Saree soit un modèle de précision – les porte-parole militaires, partout, y compris à Washington, ont tendance à exagérer leurs résultats – mais parce que cet exercice révèle ce que les Houthis pensent faire, leurs objectifs et ce que l'Arabie saoudite risque de perdre, même si la moitié de leurs affirmations s'avère exacte. Depuis le 10 octobre, la réponse est sans appel : beaucoup.
La liste cible
Entre le 10 et le 29 octobre, Saree a publié au moins huit
communiqués revendiquant des frappes à l'intérieur du royaume. À leur lecture,
un schéma se dégage. Il ne s'agit pas d'un harcèlement aléatoire, mais d'une
campagne visant trois objectifs : la capitale, la chaîne d'exportation du
pétrole et les bases aériennes qui pilotent la guerre au Yémen.
L'aéroport international Roi Khaled de Riyad est mentionné dans
sept de ces déclarations, les 10, 11, 12, 19, 24, 26 et 29 octobre. Saree l'a
qualifié de « cible militaire » et a demandé aux compagnies aériennes et aux
voyageurs de l'éviter. Les Houthis ont également revendiqué l'aéroport
international Roi Fahd de Dammam, l'aéroport d'Abha à trois reprises et
l'aéroport de Najran à trois reprises également.
Sur le plan énergétique, les Houthis affirment avoir attaqué à
trois reprises le complexe d'Aramco à Yanbu, à deux reprises l'oléoduc
Est-Ouest et ses stations de pompage, à deux reprises la raffinerie de Ras
Tanura, à deux reprises la raffinerie de Rabigh, et une fois l'usine de
traitement d'Abqaiq, le champ pétrolier de Shaybah et le siège d'Aramco à
Dhahran. Ghawar, le plus grand champ pétrolier du monde, figurait également sur
la liste du 10 octobre.
Sur le plan militaire, ils revendiquent la base aérienne Roi
Khalid à Khamis Mushait à quatre reprises, un quartier général militaire à
Najran, des avions de transport à l'aéroport de Najran, un camp de forces
navales saoudiennes, des sites radar à Jabal al-Hisn, Jabal al-Rahmah et Bir
Askar, et, à deux reprises, le ministère saoudien de la Défense à Riyad.
Relisez bien ce dernier point. Les Houthis affirment avoir frappé à deux
reprises le bâtiment d'où serait dirigée la guerre saoudienne au Yémen.
Chaque maillon
de la chaîne
Voici de quoi inquiéter sérieusement les ministres saoudiens du
pétrole. En observant les cibles énergétiques sur une carte, on comprend que
les Houthis ne se contentent pas d'attaquer les installations pétrolières. Ils affirment
viser chaque maillon de la seule chaîne d'approvisionnement qui reste à
l'Arabie saoudite.
Le détroit d'Ormuz étant fermé à la navigation, les exportations
du royaume dépendent d'une voie unique. Le pétrole brut provient des gisements
de Ghawar et de Shaybah, à l'est du pays. Il est traité à Abqaiq, une
raffinerie d'une capacité de 7 millions de barils par jour, véritable plaque
tournante du système pétrolier saoudien. Il est ensuite acheminé sur 1 200
kilomètres vers l'ouest, à travers le désert, par l'oléoduc Est-Ouest, qui ; lorsqu’il fonctionne à pleine
capacité, transporte (7 millions de barils par jour,
grâce à un réseau de stations de pompage. Enfin, il est chargé sur des
pétroliers à Yanbu, sur la mer Rouge, qui transportait jusqu'à 5 millions de
barils de pétrole brut par jour.
Les Houthis affirment avoir attaqué les champs en amont, Abqaiq
au stade du traitement, les stations de pompage au milieu et Yanbu à la sortie.
Il ne s'agit pas d'une liste de cibles, mais d'un schéma. Mon ami Karl Miller,
qui suit la situation de près depuis la région, m'a indiqué il y a quelques
semaines que quatre des onze stations de pompage de cet oléoduc avaient été
gravement endommagées et étaient hors service. Les dernières déclarations des
Houthis laissent penser qu'ils comptent mener à bien leur projet.
En faisant des
calculs
Alors, quelle est sa valeur ? Le Brent se négociait aux
alentours de 115 $ le baril le 28 octobre, le lendemain de la frappe de Ras Tanura par les Houthis. Faisons quelques calculs.
Si les frappes revendiquées sur l'oléoduc, les
stations de pompage et Yanbu ont réduit de moitié les exportations de la mer
Rouge, l'Arabie saoudite perd environ 2,5 millions de barils par jour. À 115
dollars le baril, cela représente environ 290 millions de dollars par jour,
soit près de 8,6 milliards de dollars par mois. Si Yanbu était
complètement fermé, la perte s'élèverait à environ 575 millions de dollars par
jour, soit plus de 17 milliards de dollars par mois. Ce ne sont pas des sommes
négligeables, même pour un pays connu pour avoir acheté un club de football sur
un coup de tête.
Ajoutons à cela les raffineries. Ras Tanura a une capacité
d'environ 550 000 barils par jour. Rabigh, d'environ 400 000. Yanbu
en abrite trois autres. Si l'on prend ces affirmations pour argent comptant, les Houthis ont
attaqué des installations représentant une capacité de raffinage de plus d'un
million de barils par jour. Il ne s'agit pas seulement d'un manque à gagner pour Aramco.
C'est du diesel, du kérosène et de l'essence que le monde, déjà en pénurie de
ces trois ressources, ne peut plus acheter à l'Arabie saoudite, et que ce pays
pourrait être contraint d'importer. Pour un État pétrolier, acheter des
produits raffinés à l'étranger, c'est comme pour une boulangerie acheter son
pain au supermarché.
Et puis il y a Abqaiq. On connaît la chanson. En septembre 2019,
une frappe de drones et de missiles sur Abqaiq et Khurais a interrompu du jour
au lendemain la production de 5,7 millions de barils par jour, soit la moitié
de la production saoudienne. Si l'affirmation des Houthis du 29 octobre contre
Abqaiq est ne serait-ce que partiellement fondée, ils n'ont plus besoin de
frapper quoi que ce soit d'autre. Abqaiq est un point de passage crucial au
sein même du point de passage.
Les véritables
dégâts sont politiques
Les pertes de pétrole sont importantes, mais temporaires. Les
oléoducs sont réparés. Les raffineries redémarrent. Les dégâts politiques subis
par le prince héritier Mohammed ben Salmane sont bien plus difficiles à
réparer.
MBS a tout misé sur Vision 2030, la promesse de faire de
l'Arabie saoudite un pôle mondial des affaires, du tourisme, du sport et de
l'investissement. Or, la réussite de chacun de ces secteurs repose sur un seul
élément : la perception d'un royaume sûr. Les Houthis s'attaquent
directement à cette perception, ce qui explique pourquoi l'aéroport de la
capitale est leur cible principale. Comment présenter Riyad comme le Dubaï de
demain quand les Houthis interdisent aux compagnies aériennes du monde entier
d'y atterrir ? L'aéroport Roi Khaled a été fermé du 11 au 18 octobre. Le
lendemain de sa réouverture, l'Arabie saoudite a reporté à 2027 la Future
Investment Initiative, le « Davos du désert » auquel devaient participer Larry
Fink de BlackRock et Jamie Dimon de JPMorgan. Rien de tel pour donner l'impression
d'être « ouvert aux affaires » que d'annuler son principal congrès d'affaires.
Considérons maintenant
les affirmations militaires.
L'Arabie
saoudite a signé en mai 2025 un contrat d'armement de 142 milliards de
dollars avec Washington, le plus important de l'histoire, venant
s'ajouter à des décennies de fourniture de missiles Patriot, de F-15 et de tout
autre matériel que l'argent peut acheter. Si l'on en croit Saree, les Houthis,
mouvement qui contrôle le pays le plus pauvre du monde arabe, ont attaqué à
plusieurs reprises la principale base aérienne du sud, le réseau radar censé
les repérer et le ministère de la Défense dans la capitale. C'est une
humiliation qu'aucune opération de communication ne saurait masquer. Elle
soulève une question embarrassante dans toutes les capitales du Golfe : à quoi tout
cet argent a-t-il servi ?
Cela explique aussi la course diplomatique dont j'ai parlé la
semaine dernière. Les nouveaux alliés de Riyad, le Pakistan et la Turquie, ont
clairement indiqué qu'ils n'interviendraient pas au Yémen. Le ministre saoudien
de la Défense s'est rendu à Téhéran. Selon certaines informations, non
confirmées par Riyad, un acompte d'un milliard de dollars aurait été versé pour
apaiser les tensions. Les pays qui remportent des guerres n'envoient pas leurs
ministres de la Défense auprès du protecteur du camp adverse avec un chéquier.
Les petits
caractères
Pour être juste, j'ai dit que je croirais Saree sur parole, et
sa parole présente une particularité curieuse. Le 31 octobre, après que la coalition
dirigée par l'Arabie saoudite a affirmé avoir abattu un drone houthi au-dessus
de Médine, Saree l'a nié avec indignation. Les Houthis, a-t-il déclaré,
n'avaient « mené aucune opération dirigée vers l'intérieur du territoire
saoudien ». Ainsi, Ansar Allah revendique sans hésiter le ministère de la Défense, Abqaiq et
l'aéroport de Riyad, mais refuse d'attaquer les villes saintes. Ce n'est pas
de la modestie, c'est une question de communication. Les Houthis veulent que le
monde musulman voie une guerre contre la maison des Saoud, et non contre les
lieux saints de l'islam.
Ce qui m'amène à l'essentiel.
Même
si Saree exagère de moitié, et c'est possible, l'Arabie saoudite mène
actuellement une guerre qu'elle ne peut gagner sur le terrain, qu'elle ne peut stopper
dans les airs et dont elle ne peut se permettre de continuer à perdre de
l'argent à la pompe. Les Houthis n'ont pas besoin de détruire Aramco. Il leur suffit
de convaincre les compagnies aériennes, les assureurs et les investisseurs du
monde entier que le royaume est une zone de guerre. À en juger par les éléments
actuels, ils y parviennent plutôt bien.
À Riyad, un porte-parole d'Aramco rédige une nouvelle
déclaration qui ne dit rien. À Sanaa, Yahya Saree dresse une nouvelle liste de
cibles. Je sais laquelle je lirais en premier.
Par

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