mercredi 16 août 2023

Best Of Tunisie ( volet 8): la chute du « parrain », Kamel Eltaief

Dans sa recherche compulsive de traitres à la patrie et … à sa cause,  le président Kaïs Saïed s’en prend à des oligarques, souvent originaires de la puissante région du Sahel, qui ont dominé la politique tunisienne depuis l’indépendance. C’est ainsi que dans un climat populiste anti élites et anti étranger, le président tunisien fait incarcérer Kamel Eltaief, le « vice Roi » du régime  pendant la dictature du général Ben Ali (1987-2011) , était incarcéré en février 2023. Cette fin d’une long règne au cœur du pouvoir, a certainement comblé beaucoup de ses détracteurs qui, par peur de ses réseaux au sein du ministère de l’Intérieur, n’osaient guère s’en prendre à ce Talleyrand tunisien.

Malgré son statut de « vice roi » durant la dictature de l’ex président Ben Ali, son ami d’enfance, du moins jusqu’au mariage en 1992 de ce dernier avec Leila Trabelsi, qui scella sa disgrâce, Kamel Eltaïef était parvenu à se refaire une place au soleil avec le printemps tunisien.

Dès la nomination de Beji Caïd Essebsi comme chef de gouvernement en mars 2011, cet homme d’affaires roué et sans états d’âme, devient un des hommes de l’ombre les plus influents du sérail tunisien. L’ami Eltaïef, d’une totale vulgarité, sans dessein pour la Tunisie ni la moindre subtilité politique, reste d’une efficacité redoutable (1). On le craignait ou en avait besoin, c’était selon !

Un natif du Sahel

Les seules constantes dans le brillant parcours de ce natif du Sahel, la terre natale de Bourguiba, le père fondateur, et la plus riche région de Tunisie qui fournit au pays l’essentiel de ses élites politiques et économiques, auront été un formidable cynisme, un opportunisme jamais démenti, une détestation constante des islamistes comme seule ligne politique et des liens anciens et confiants avec de nombreux hauts gradés de la police.

Durant les années de la transition démocratique tunisienne, Beji et Eltaief ont noué une solide alliance. L’ami Kamel, qui recevait beaucoup dans ses locaux de la Soukra, une banlieue de Tunis, faisait et défaisait les carrières. Il ne négligeait aucune journaliste influent et s’assurait, via des amis fidèles et quelques gâteries, la bienveillance de nombreux médias, dont la chaine tunisienne « Nessma TV », les sites « Tunisie Numérique » ou « Kapitalis », tous deux très regardés, ou encore à Paris le journal « Jeune Afrique », qui reprenait fidèlement ses éclairages.

L’ami Kamel a su longtemps placer ses fidèles au palais de Carthage, comme le conseiller spécial du président Beji l’ancien homme de gauche Noureddine Ben Ticha, qui lui devait à peu près tout. Cet homme de réseaux sut toujours favoriser de bons relais  au sein du ministère de l’Intérieur, sa vraie maison de rattachement, en soutenant par exemple l’ancien patron de la Garde Nationale devenu brièvement ministre, l’ambitieux Lotfi Brahem, avec qui Mondafrique a eu un sérieux contentieux.

Des menaces jamais abouties

Seulement voila, l’activisme de Kamel Eltaief lui a valu souvent des menaces judiciaires toujours brandies, jamais abouties. Moncef Marzouki alors président de la transition tunisienne, a cherché, avec l’aval du mouvement islamiste Ennahdha qui régnait en maître absolu sur le moindre recoin du pays, à le mettre sous les verrous. En vain.

Plus tard, le « parrain » tunisien avait suscité l’ire de celui qui était alors le Premier ministre du président Beji, le frondeur Youssef Chahed. Quand l’ami Eltaïef apprit qu’il était dans le collimateur du chef de gouvernement, il va réagir, et vite, en mobilisant les puissants réseaux. Kamel Eltaief bat discrètement le rappel de ses troupes au sein du parti au pouvoir, Nida Tounes,au profit d’un Chahed qu’il cherche à rallier. Ce qu’il réussit brillamment à faire, sans se fâcher pour autant avec le Président Beji. 

Son habileté diabolique, ses liens constants avec les Américains et une capacité de séduction auront jusqu’à présent préservé Kamel Eltaief des foudres de la justice. L’arrivée au pouvoir d’un Kaïs Saied, très éloigné par son parcors et sa formation des hommes du Sahel, signe le déclin de l’ex bras droit de Ben Ali, puis désormais sa chute.

Pour ce parrain tunisien emprisonné, qui pourrait être désigné par le régime tunisien comme le symbole des errements passés, une page est apparemment tournée.

(1) L’auteur de ces lignes verra  les exemplaires du livre co signé avec Jean Pierre Tuquoi et publié en 1999, « Notre ami Ben Ali », caviardé en Tunisie lorsque l’ouvrage est autorisé en Tunisie en 2011. Le livre a été en effet censuré  sur l’intervention discrète de Kamel Eltaïef, des passages qui décrivaient le rôle que ce dernier avait tenu lors de l’avènement de l’ancien président, le général Zine Ben Ali, aujourd’hui décédé

https://mondafrique.com/presidentielles-tunisie-volet-1-la-cinglante-defaite-du-sahel/

Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)

2 commentaires:

  1. Depuis la destitution du Bey par Bourguiba, c'est la mer des requins. Une République mafieuse de plus dans ce bas monde.

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  2. La fleur se flétrit et l'on y peu rien.

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