mardi 31 mai 2022

AUKUS pokus et le QUAD à trois roues

En mars, alors que Washington, Tokyo et Canberra émettaient une ferme condamnation de l'intervention russe et voulaient l'inclure dans la déclaration finale, New Delhi refusait tout net, fissurant la (trop) belle unanimité.
Ce manque d'unité désole une revue impériale :

« L'invasion russe de l'Ukraine a révélé des fractures profondes qui ont porté un sérieux coup à la cohésion du QUAD et ont inévitablement mené à s'interroger sur son utilité. Si une position commune ne peut être trouvée sur l'Ukraine, qu'en sera-t-il si un conflit voit le jour à Taïwan, dans les îles Senkaku ou l'Arunachal Pradesh ? »

New Delhi pèse de tout son poids sur la feuille de route du QUAD, refusant depuis des années d'en faire une alliance militaire ouvertement tournée contre Pékin, voulant l'ouvrir au contraire sur d'autres domaines (économique, humanitaire). Ça n'est pas du tout, mais alors pas du tout ce qu'avaient prévu les Américains, qui doivent se demander maintenant avec abattement pourquoi ils ont tant insisté pour y attirer l'Inde...

Est-ce la raison pour laquelle les stratèges du Potomac, revenant aux fondamentaux, ont sorti de leur chapeau AUKUS l'année dernière ?


Le titre sonne peut-être familièrement aux oreilles de certains... En mars 2019, dans un billet intitulé QUAD à trois roues, nous revenions sur les heurs et malheurs de l'organisation :

Mauvaise nouvelle pour l'empire, une de plus : tonton Sam a eu un accident de QUAD. Aux dernières nouvell

es, il boîte bas et a le moral dans ses rangers. Le fidèle lecteur, lui, était prévenu. Il y a cinq mois, nous écrivions, après la très importante visite de Vladimirovitch à New Delhi :

Poutine et Modi ont, dans leur déclaration finale, insisté à plusieurs reprises sur la "nécessité de consolider le monde multipolaire et les relations multilatérales". Ils ont même évoqué l'idée d'une architecture de sécurité régionale dans la zone indo-pacifique. Décodage : l'unipolarité américaine est rejetée. En un mot :

Pour Moon of Alabama et l'excellent Bhadrakumar, Modi a signé la fin du QUAD. Quézako ? (...)

Pour faire simple, le QUAD est la troisième chaîne de containment de la Chine, composé de puissances économiques importantes, en arrière ligne, inféodées aux États-Unis : Japon, Australie et, du moins dans les rêves des stratèges US, Inde. Cette alliance informelle, créée au milieu des années 2000, a traversé diverses vicissitudes et connaît un regain de forme avec la sinophobie primaire du Donald, pour une fois d'accord avec son Deep State. D'aucuns voient dans le QUAD le prémisse d'une OTAN indo-pacifique.

Il y a deux mois, Modi avait déjà mis le holà, montrant ainsi de profondes divergences entre l'Inde et les deux autres valets de l'empire. Son idée de sécurité régionale, avancée lors du sommet avec Poutine, semble enfoncer un clou dans le cercueil du QUAD.

Bingo ! L'amiral Phil Davidson, chef du commandement indo-pacifique de la flotte américaine, vient de reconnaître que le QUAD est mis en sommeil pour une durée indéfinie. En cause, le refus entêté de New Delhi d'en faire une alliance anti-chinoise, c'est-à-dire un outil de l'impérialisme US dans la région. Et le bonhomme de continuer : "Nous avons remis le sujet sur la table à plusieurs reprises mais le patron de la marine indienne, l'amiral Sunil Lanba, nous a très clairement fait comprendre que le QUAD n'avait pas de potentiel dans l'immédiat". En décodé : nous ne sommes pas intéressés.

A la Chine maintenant de faire preuve d'intelligence et de renvoyer l'ascenseur à New Delhi, en cessant par exemple de prendre constamment parti pour le Pakistan dans sa guéguerre avec l'Inde. Les toutes dernières déclarations de Pékin, plus équilibrées et appelant les deux frères ennemis au dialogue, vont dans ce sens.

Une fois n'est pas coutume, les dirigeants chinois firent ensuite preuve d'une vision assez court-termiste, s'obstinant à disputer à l'Inde quelques arpents de neige himalayens, poussant ainsi cette dernière à réchauffer ses relations avec le QUAD.

De là à ce que l'alliance soit mijotée à point, il y avait tout de même un pas et c'est l'affaire ukrainienne qui a mis fin à la cuisson. En mars, alors que Washington, Tokyo et Canberra émettaient une ferme condamnation de l'intervention russe et voulaient l'inclure dans la déclaration finale, New Delhi refusait tout net, fissurant la (trop) belle unanimité.

Ce manque d'unité désole une revue impériale : « L'invasion russe de l'Ukraine a révélé des fractures profondes qui ont porté un sérieux coup à la cohésion du QUAD et ont inévitablement mené à s'interroger sur son utilité. Si une position commune ne peut être trouvée sur l'Ukraine, qu'en sera-t-il si un conflit voit le jour à Taïwan, dans les îles Senkaku ou l'Arunachal Pradesh ? »

New Delhi pèse de tout son poids sur la feuille de route du QUAD, refusant depuis des années d'en faire une alliance militaire ouvertement tournée contre Pékin, voulant l'ouvrir au contraire sur d'autres domaines (économique, humanitaire). Ça n'est pas du tout, mais alors pas du tout ce qu'avaient prévu les Américains, qui doivent se demander maintenant avec abattement pourquoi ils ont tant insisté pour y attirer l'Inde...

Est-ce la raison pour laquelle les stratèges du Potomac, revenant aux fondamentaux, ont sorti de leur chapeau AUKUS l'année dernière ?

Alliance stratégique qui ne se cache pas derrière son petit doigt, ne comportant que des alliés anglo-saxons "sûrs" (mais pas la Nouvelle-Zélande qui refuse l'accès de navires nucléaires dans ses eaux territoriales), elle vise ouvertement à contrer le dit expansionnisme chinois.

Cette exclusivité anglo-saxonne a tourmenté la France (dindon dans l'affaire ses sous-marins), laissé l'Inde perplexe et le Japon dans l'expectative (Tokyo ne veut pas y entrer tout en assurant de son soutien).

Et si AUKUS a des ambitions plus grandes que celles du statique QUAD, des problème se posent déjà. L'Australie est un peu/beaucoup/passionnément à la ramasse en terme de matériel ; l'absence de membre asiatique teinte l'organisation d'illégitimité (mais, à part le Japon à terme, on ne voit pas trop qui pourrait entrer dans cette alliance ouvertement anti-chinoise) ; la non-nucléarisation du Pacifique sud et de l'Asie du Sud-est risque d'être remise en cause (le MAE chinois n'a pas perdu de temps en déclarant que AUKUS violait le traité de Rarotonga de 1985).

Comme si ça ne suffisait pas, une dispute inédite vient d'éclater entre Londres et Washington. En cause, le rachat par des intérêts US de la très stratégique compagnie anglaise Ultra Electronics, spécialiste de l'équipement de communication des sous-marins. La perfide Albion renâcle et les Américains mettent la pression, arguant qu'ils facilitent l'accès de leur marché de défense aux entreprises britanniques.

Si le gouvernement Johnson n'accepte pas la réciprocité, tonton Sam menace de mesures de rétorsion : limitation du partage du renseignement voire « remise en cause de partenariats futurs ».

On n'imagine évidemment pas que AUKUS soit sur la sellette - rappelons que contrairement à ce que croient les naïfs, les intérêts économiques ou énergétiques de l'empire se rangent toujours derrière ses intérêts stratégiques, non l'inverse. L'affaire montre cependant que les bisbilles existent au sein de l'alliance trilatérale naissante et que son chemin ne sera pas semé que de roses...

30 Mai 2022

Chroniques du Grand Jeu

1 commentaire:

  1. Heureusement que l'Inde ne se laisse pas embarquer dans une alliance contre la Chine. Ces deux pays sont des puissances qui disposent de l'armement nucléaire. A part créer des conflits, mettre du désordre dans ce bas monde, que fait l'Amérique pour le bien de l'humanité, rien.

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