samedi 25 novembre 2023

Assassinat de JFK : Pourquoi la recherche se focalise sur la CIA

La théorie de la CIA n’est pas complètement fausse. En réponse à la question «Qui a tué JFK ?» nous pouvons bien sûr inclure à la fois la CIA et le Mossad, ainsi que Johnson, le FBI, le Pentagone, la mafia, les exilés cubains anti-Castro, les barons du pétrole texans, et que sais-je encore. Il est en effet possible que des personnes liées à tous ces groupes aient été impliquées.
Mais la question importante est la suivante : quel groupe a été l’initiateur et le moteur de l’opération, et a entraîné les autres ? Qui a conçu l’intrigue bien avant que d’autres ne s’y impliquent ?  Qui, dans la répartition des tâches, connaissait le plan dans sa globalité ? Non pas qui a tiré sur Kennedy, mais qui tirait les cordes principales ? 
Tout cela donne un sens particulier au texte que Robert Zimmerman, alias Bob Dylan, sioniste discret mais fervent (voir ici), a consacré à l’assassinat de Kennedy, «Murder Most Foul» :
«Être conduit à l’abattoir comme un agneau sacrificiel
… Tu as des dettes impayées, nous sommes venus les recouvrer
On va te tuer avec haine, sans aucun respect
… Nous avons déjà quelqu’un ici pour prendre ta place».

I say Dimona, you say Auschwitz

La récente biographie de Dick Russell, «The Real RFK Jr. : Trials of a Truth Warrior», évoque la quête de vérité de Robert Kennedy Jr. sur les assassinats de son père et de son oncle. Dans le chapitre 28, Russell raconte comment Bobby Jr. fut initié à la contestation de thèse officielle par le livre de James Douglass, «JFK and the Unspeakable : Why He Died and Why It Matters», publié en 2008 (traduction française : «JFK et l’Indicible», 2013, éditions Demi-Lune).1

Cela illustre l’impact remarquable du livre de Douglass, qui a reçu le soutien de certains des plus éminents chercheurs sur l’assassinat de JFK, dont le cinéaste Oliver Stone. C’est aujourd’hui le livre le plus populaire sur cette affaire. Il est représentatif de l’école dominante, qui incrimine principalement la CIA et des éléments du Pentagone – je la nommerai la «théorie de la CIA» pour faire court – mais l’auteur, théologien catholique et militant pacifiste, donne à son livre une saveur spirituelle et une dimension mythique.

Le livre de Douglass m’a profondément marqué lorsque je l’ai lu pour la première fois en 2011. J’ai incité les éditions Demi-Lune à le traduire, et je le recommande toujours vivement. Mais, en l’espace d’un an, je me suis rendu compte que deux gros dossiers sont absents de son enquête : Johnson et Israël. C’est une caractéristique commune à la plupart des ouvrages ou films de cette école, comme le récent documentaire de Oliver Stone écrit par James DiEugenio, que j’ai critiqué ici.

La théorie de la CIA repose principalement sur les preuves de son implication dans la manipulation de Lee Harvey Oswald. Mais lorsqu’on parle de la CIA, il faut d’abord comprendre qu’il s’agit d’une énorme bureaucratie divisée en départements étanches. La plupart des adeptes de la théorie de la CIA s’accordent sur le fait que les ficelles qui ont manipulé Oswald pour en faire le patsy idéal provenaient du bureau du chef du contre-espionnage, James Jesus Angleton. Mais Angleton n’était certainement pas «la CIA» ; il dirigeait plutôt une «seconde CIA au sein de la CIA», comme l’a écrit Peter Dale Scott2. John McCone, nommé à la tête de la CIA par Kennedy en novembre 1961, n’avait aucune idée de ce que fabriquait Angleton, et Richard Helms, le supérieur immédiat d’Angleton, le laissait libre de tout contrôle. Selon Tom Mangold, un des ses biographes, l’équipe de Angleton «possédait sa propre caisse noire secrète, que Angleton contrôlait étroitement», un arrangement «qui donnait à Angleton une autorité unique pour diriger ses propres petites opérations sans supervision excessive».3

Mais il est inconcevable que Angleton ait orchestré lui-même l’assassinat de Kennedy. Or s’il n’obéissait pas aux ordres de son supérieur Richard Helms – et il n’existe aucun élément de preuve démontrant que Helms était au courant de l’assassinat -, sous quelle direction ou sous quelle influence opérait-il ? La réponse est simple : Angleton dirigeait aussi le «bureau israélien» de la CIA, qui lui donnait l’exclusivité des contacts avec le Mossad. Dans une récente biographie, Jefferson Morley a montré qu’il avait avec les chefs du Mossad des contacts plus intimes qu’avec sa propre hiérarchie. Meir Amit, chef du Mossad de 1963 à 1968, l’a décrit comme «le plus grand sioniste» à Washington, tandis que Robert Amory, chef de la direction du renseignement de la CIA, l’a qualifié d’«agent israélien coopté»4. Après sa mort en 1987, selon le Washington Post, cinq anciens chefs du Mossad et du Shin Bet et trois anciens chefs des renseignements militaires israéliens ont assisté à une cérémonie «pour rendre un dernier hommage à un membre bien-aimé de leur fraternité secrète». Entre autres services rendus à Israël, «Angleton a aidé Israël à obtenir des données techniques sur le nucléaire».5

James Douglass ne mentionne jamais la connexion israélienne de Angleton. Il ne mentionne jamais non plus la connexion israélienne de Jack Ruby, bien que Seth Kantor l’ait bien documentée dans son livre «Who Was Jack Ruby ?» écrit en 1978. Jack Ruby, de son vrai nom Jacob Rubenstein, n’était pas de la «Mafia» de Chicago, comme on le répète toujours. Comme son mentor Mickey Cohen, il était lié à la fois à Meyer Lansky (chez du réseau juif qui dominait le Syndicat du crime) et à Menahem Begin (ancien terroriste en chef de l’Irgoun).

Bien entendu, Douglass ne signale jamais les nombreux autres indices d’une implication d’Israël, comme le fait qu’avant d’être retrouvé «suicidé» en 1977, George De Mohrenschildt, le «contact» d’Oswald à Dallas, se plaignait que «les juifs» et «la mafia juive» voulaient sa peau, comme l’indique le rapport de police et comme l’a confirmé sa femme ; ou que Ruth Paine, qui fit engager Oswald au Texas School Book Depository, avait été membre dirigeante de la communauté juive d’Indianapolis et parlait le yiddish (tout cela est détaillé dans mon livre «Qui a maudit les Kennedy ?»).

J’ai correspondu avec Douglass et lui ai demandé pourquoi il n’évoquait pas la détermination de Kennedy à contrecarrer les ambitions nucléaires d’Israël. L’effort de Kennedy pour conduire le monde vers le désarmement nucléaire constitue le thème central de son livre. Or l’opposition résolue de Kennedy au projet nucléaire militaire secret d’Israël est la manifestation la plus dramatique de cet effort. Pour quelle raison Douglass a-t-il choisi de ne pas en parler ? Douglass m’a répondu qu’il ne voyait aucune raison de soupçonner Israël, et donc d’en parler dans son livre. Il a ajouté un témoignage personnel sur la manière dont l’écrivain juif André Schwarz-Bart, auteur du roman «Le Dernier des Justes» (1959) «a contribué à me libérer de l’héritage si meurtrier de la chrétienté et à me donner une perspective juive que j’avais besoin de voir depuis un wagon approchant d’Auschwitz».

Ce témoignage m’a semblé totalement hors de propos, mais très révélateur. Si je dis «Dimona», Douglass me répond «Auschwitz», voulant signifier, je suppose, que les juifs ne devraient pas être soupçonnés puisqu’ils sont, par essence, des victimes innocentes qui ont déjà été trop souvent soupçonnées à tort des pires crimes (par les chrétiens). Je ne devrais pas partager le contenu d’une lettre personnelle, mais je le fais ici parce que la référence de Douglass à Shwarz-Bart n’est pas confidentielle (il a écrit des articles sur lui) et parce qu’elle est d’intérêt public, en tant qu’explication de la censure que les auteurs sur l’assassinat de JFK s’imposent à eux-mêmes concernant Israël en général, et Dimona en particulier. On peut dire de Douglass et des théoriciens de cette même école ce que Stephen Green a écrit à propos de Johnson après novembre 1963 : «il ne voyait pas Dimona, n’entendait pas Dimona, et ne parlait pas de Dimona».6

Douglass a gardé le silence sur l’intransigeance de Kennedy à propos du projet secret d’armement nucléaire d’Israël, alors même que cela aurait renforcé sa thèse principale sur la détermination de Kennedy à arrêter et inverser la prolifération nucléaire. Douglass n’a pas voulu donner à ses lecteurs la moindre chance de commencer à imaginer qu’Israël avait un rôle quelconque dans le problème de Kennedy avec la course à l’armement nucléaire. C’est qui m’a amené à dire qu’Israël est le véritable «indicible» dans «JFK et l’Indicible», et c’est ce qui m’a motivé à écrire «The Unspoken Kennedy Truth» (Qui a maudit les Kennedy ? en version française).

La théorie de la CIA comme bouclier pour Israël

Une preuve supplémentaire que certains défenseurs de la théorie de la CIA sont moins intéressés à rechercher la vérité qu’à couvrir les crimes d’Israël m’est parvenue il y a quelques semaines, sous la forme d’un e-mail de Benjamin Wecht, fils de Cyril Wecht et administrateur de son colloque annuel sur l’assassinat de JFK à Pittsburgh : «Je vous écris pour vous informer que l’affiche que vous avez proposée pour présentation ici le mois prochain a été rejetée, car elle ne répond pas aux normes académiques de cette institution et, en outre, elle adopte une position qui, à notre avis, serait particulièrement incendiaire – voire perturbatrice – à ce moment et à cet endroit». C’était en réponse à une proposition d’affiche pour la «poster session» du colloque (voir mon affiche ici en haute résolution). Je n’étais pas surpris que Wecht considère comme «incendiaire» et «perturbateur» d’accuser Israël du crime du siècle. Cyril Wecht, père de Benjamin et président du colloque, est un médecin légiste (forensic pathologist) bien connu des chercheurs sur JFK, parce qu’il dénonce sans relâche le mensonge de la «balle unique» (mieux connue sous le nom de «balle magique»), sur laquelle s’appuie la conclusion du Rapport Warren qu’Oswald était le seul tireur. C’est un certain Arlen Specter qui, au sein de Commission, a imposé cette théorie impossible. Or devinez quoi : Cyril Wecht est un «ami proche» de Arlen Specter, qu’il a soutenu publiquement dans sa campagne pour le Sénat en 2004 et à nouveau 2010. Qu’on y réfléchisse bien : pourquoi quelqu’un qui prétend dénoncer l’un des plus gros mensonges de l’histoire est-il l’ami de celui qui a inventé ce mensonge et bâti sa carrière sur lui, et pourquoi veut-il qu’un menteur professionnel soit sénateur américain ? La réponse est simple : Wecht et Specter sont tous deux de fervents sionistes, ce dont ils ne se sont d’ailleurs jamais cachés : l’un accuse la CIA, tandis que l’autre accuse Oswald, parce que ce sont deux manières de protéger Israël.7,8

Entendons-nous bien : la théorie de la CIA n’est pas complètement fausse. En réponse à la question «Qui a tué JFK ?» nous pouvons bien sûr inclure à la fois la CIA et le Mossad, ainsi que Johnson, le FBI, le Pentagone, la mafia, les exilés cubains anti-Castro, les barons du pétrole texans, et que sais-je encore. Il est en effet possible que des personnes liées à tous ces groupes aient été impliquées. Mais la question importante est la suivante : quel groupe a été l’initiateur et le moteur de l’opération, et a entraîné les autres ? Qui a conçu l’intrigue bien avant que d’autres ne s’y impliquent ?  Qui, dans la répartition des tâches, connaissait le plan dans sa globalité ? Non pas qui a tiré sur Kennedy, mais qui tirait les cordes principales ? 

Les dizaines de chercheurs qui ont monté le dossier contre la CIA à partir des années 1960 ont fait un travail précieux pour prouver que la théorie officielle était fausse. C’est une grande réussite. Cependant, leur théorie générale faisant de la CIA le principal coupable doit désormais être reconnue comme un échec. Vince Salandria, l’un des premiers critiques de la Commission Warren, considéré comme un maître par de nombreux chercheurs et par Douglass lui-même (qui lui a dédié son livre), fut désillusionné par sa propre théorie de la CIA, déclarant franchement au journaliste d’investigation Gaeton Fonzi en 1975 : «J’ai bien peur que nous ayons été induits en erreur. Tous les critiques [de la Commission Warren], moi-même compris, ont été induits en erreur très tôt. (…) Les intérêts de ceux qui ont tué Kennedy transcendent désormais les frontières nationales et les priorités nationales. Il ne fait aucun doute que nous avons affaire à une conspiration internationale».9

La CIA est profondément compromise, mais les cerveaux de l’opération sont ailleurs. Et si la CIA est compromise, c’est avant tout parce que les conspirateurs-en-chef avaient besoin qu’elle le soit pour que le gouvernement américain soit obligé de couvrir l’affaire dans sa totalité. Cela leur permet aussi d’utiliser les accusations contre la CIA (partiellement valides) pour détourner les soupçons de leur propre groupe. C’est pourquoi les sayanim israéliens travaillant dans l’information, l’édition ou le cinéma ont diligemment maintenu la théorie de la CIA vivante dans l’opinion publique, dans une stratégie pré-planifiée de «divulgation limitée» (limited hangout). Dans mon livre, je donne de nombreux exemples d’agents de désinformation sionistes plantant des panneaux indicateurs pour orienter les sceptiques vers la CIA et la Mafia, plutôt que vers le Mossad et la Mishpucka («la famille» en yiddish, nom que donnent les gangsters juifs à leur propre réseau). L’exemple classique est Arnon Milchan, producteur du film d’Oliver Stone JFK qui, de son propre aveu, a été un agent israélien particulièrement impliqué dans l’espionnage et la contrebande au profit du programme nucléaire israélien. 

Le coup d’État invisible

Pourquoi la CIA voudrait-elle tuer Kennedy ? Pourquoi ne pas simplement lui faire perdre les élections de 1964 ? La CIA avait sûrement les moyens de le faire, si son contrôle sur les médias était aussi grand qu’on nous le dit. D’autant que Kennedy avait certaines vulnérabilités bien connues. La CIA avait-elle un besoin urgent et impératif de tuer Kennedy, qui ne pouvait pas attendre un an de plus ? Non. Au cours de l’année de campagne qui commençait, Kennedy n’allait pas faire quoi que ce soit qui puisse donner à ses ennemis une raison de l’accuser d’apaiser les communistes (comme son père avait voulu apaiser les Nazis). Concernant le Vietnam par exemple, Kennedy a déclaré à son proche assistant Kenny O’Donnell : «Si j’essaie de me retirer complètement du Vietnam maintenant, nous allons avoir une nouvelle campagne à la Joe McCarthy sur les bras. Mais je pourrai le faire après être réélu. Donc il faut à tout prix que je sois réélu»10. Il a signé, le 11 octobre 1963, une directive prudente (NSAM 263) prévoyant le retrait de «1000 militaires américains d’ici la fin de 1963» et «d’ici la fin de 1965 (…) de la majeure partie du personnel américain»11. Mais si Kennedy était défait électoralement en 1964, cette directive aurait été facilement annulée, et elle l’a d’ailleurs été par Johnson. 

Lorsqu’on a dressé la liste des suspects, ceux qui ont profité du crime, il faut éliminer ceux qui aurait simplement pu s’assurer que JFK ne soit pas réélu en 1964. Il ne reste que deux suspects. Seuls Lyndon Johnson et David Ben Gourion avaient un besoin urgent et impératif de se débarrasser de Kennedy : Johnson parce que les Kennedy était sur le point de le détruire politiquement pour l’éliminer du second mandat, et Ben Gourion, en raison de la détermination de Kennedy de faire échouer son programme d’arme nucléaire à Dimona. 

La recherche sur l’assassinat de JFK doit partir du postulat qu’il s’agissait d’un coup d’État. Beaucoup d’auteurs ont tendance à minimiser le fait primordial que l’assassinat a entraîné un changement de président. Alors répétons l’évidence : ceux qui ont assassiné Kennedy voulait mettre Johnson au pouvoir. C’est pourquoi vaincre Kennedy électoralement n’était pas une option : Johnson serait tombé avec Kennedy (de surcroît, sa corruption épique était sur le point d’être exposée au grand jour). La mort de Kennedy était la seule chance pour Johnson de devenir président – et peut-être d’éviter la prison. Mais Johnson ne pouvait agir seul, alors je reformule : la mort de Kennedy était le seul moyen pour les conspirateurs de mettre Johnson aux commandes du pays. Le but de l’assassinat de Kennedy n’avait rien à voir avec Cuba ; il s’agissait simplement de remplacer Kennedy par Johnson. Ce fut une réussite, pas un échec.

Pouvons-nous identifier ces conspirateurs ? S’ils avaient besoin de Johnson comme président en 1963, ce sont probablement eux qui avaient au préalable forcé Kennedy, par le chantage, à prendre Johnson comme vice-président en 1960, afin que, si et quand cela serait nécessaire, ils puissent remplacer Kennedy par Johnson. Parmi ceux qui ont intrigué pour cela en 1960 se trouvait le chroniqueur du Washington Post, Joseph Alsop, qui se considérait comme «l’un des plus fervents partisans américains de la cause israélienne», comme on l’apprend dans l’hommage nécrologique du New York Times (ici). Arthur Schlesinger Jr. nous apprend que Kennedy a pris sa décision après une conversation à huis clos avec Alsop et son patron Philip Graham12. Après l’assassinat de Kennedy, Alsop fut le premier à exhorter Johnson à créer une commission présidentielle pour convaincre le public que Oswald avait agi seul. Son argument principal : «On ne doit pas imposer au ministre de la Justice [Robert Kennedy] la tâche pénible d’examiner les preuves concernant l’assassinat de son propre frère».13

Il fallait que ce soit un «coup d’État invisible» pour que les Américains soient persuadés que rien ne changerait sauf le président et que, dans de nouvelles circonstances, Johnson agirait comme Kennedy l’aurait fait. Il y a une chose que Johnson a inversée, mais les Américains n’ont commencé à s’en apercevoir que trente ans plus tard : cela concernait les relations des États-Unis avec Israël et avec les ennemis d’Israël. Johnson était absolument indispensable, non pas pour la CIA, mais pour Israël : aucun autre président ne serait allé aussi loin que Johnson pour soutenir l’invasion israélienne de l’Égypte et de la Syrie en 1967. Aucun autre président américain, pas même Truman, n’aurait laissé Israël s’en sortir avec le massacre de l’USS Liberty. Johnson ne les a pas seulement laissés s’en tirer, il les a aidés à le faire14. Johnson était l’homme d’Israël.

Il y a une seconde faille dans la théorie de la CIA. Presque unanimement, de Mark Lane à James Douglass, les avocats de cette théorie affirment que l’assassinat a été conçu comme une opération sous fausse bannière visant à blâmer Castro et/ou les Soviétiques et à justifier des représailles à leur encontre. C’est une hypothèse logique, basée sur deux faits incontestables. Premièrement, on avait taillé au coupable prédéterminé un costume de communiste pro-Castro, dont la fabrication incluait des visites et des appels téléphoniques d’un faux d’Oswald aux ambassades soviétique et cubaine à Mexico fin septembre et début octobre 1963. Deuxièmement, nous savons qu’envahir Cuba pour renverser le régime pro-soviétique de Castro était l’obsession de la CIA depuis la fin des années 50. 

Ces deux faits – le profil pro-castriste du pigeon Oswald et les plans de guerre anticastristes de la CIA – conduisent à la conclusion trop évidente que le but de la fusillade de Dallas était de forger un faux prétexte pour riposter contre Cuba. Et pourtant, il n’y a pas eu d’invasion de Cuba après l’assassinat de Kennedy. Ce fait est embarrassant pour les chercheurs de cette école, car cela signifie que le plan de la CIA a échoué. Ils créditent généralement Johnson pour avoir fait échouer ce plan diabolique. Voici comment on peut résumer la théorie de Douglass, par exemple : la CIA a assassiné Kennedy sous le faux drapeau communiste de Cuba, avec le présupposé que Johnson allait riposter contre Castro. La CIA a travaillé les médias dans ce sens. Mais Johnson, bien que surpris le 22 novembre, a rapidement réagi et a pris le contrôle de toutes les enquêtes et même de la couverture médiatique, pour faire échouer le plan de la CIA.

Si les conspirateurs pensaient que l’arrestation d’Oswald et la publicité de ses liens avec Cuba et l’Union soviétique entraînerait une guerre contre Cuba et peut-être contre l’Union soviétique, ils ont dû être terriblement déçus. Et cependant, il n’y a aucun signe de tension entre la CIA et le Bureau Ovale après novembre 1963. Allen Dulles lui-même, le directeur de la CIA limogé par Kennedy après la Baie des Cochons, a rejoint la Commission Warren chargée par Johnson d’éteindre les rumeurs d’un complot communiste. Les grands médias se sont rapidement mis au pas et la conspiration communiste a complètement disparu de l’actualité. Tirez votre propre conclusion quant à la crédibilité de ce scénario. Cela se résume à ceci : pensez-vous que le plan des conspirateurs a échoué ou qu’il a réussi ? S’il a réussi, alors ce n’était pas le plan de la CIA tel que le voient Douglass et la plupart de ses confrères. C’était le plan de quelqu’un d’autre.

David Ben Gourion

«Imaginez le détective Columbo enquêtant sur l’assassinat du président Kennedy. Il voudrait sûrement savoir si Kennedy s’était disputé avec quelqu’un peu avant sa mort. Dans un scénario décent, il mettrait alors la main sur une correspondance récemment déclassifiée qui montre, selon les mots de Martin Sandler, éditeurs de «The Letters of John F. Kennedy» (2013), qu’«un violent désaccord s’était développé entre le Premier ministre israélien David Ben Gourion, qui croyait que la survie de sa nation dépendait de sa capacité nucléaire, et Kennedy, qui y était farouchement opposé. En mai 1963, Kennedy écrivit à Ben Gourion pour lui expliquer pourquoi il était convaincu que la poursuite par Israël de l’arme nucléaire constituait une menace sérieuse à la paix mondiale».15

Le 12 mai, Ben Gourion supplia Kennedy de reconsidérer sa position sur Dimona : «Monsieur le Président, mon peuple a le droit d’exister (…) et cette existence est en danger»16. En lisant dans cette même lettre une référence bizarre au «danger qu’une seule balle puisse mettre fin à la vie et au régime [d’un roi]»17, Columbo se demanderait si c’était une menace voilée. En lisant la lettre suivante de Kennedy (15 juin), il constaterait que Kennedy est resté ferme et a insisté pour une visite immédiate «au début de l’été» pour «résoudre tous les doutes quant au caractère pacifique du projet Dimona». Kennedy a clairement indiqué que l’engagement américain envers Israël pourrait être «sérieusement compromis» en cas de refus.

Intrigué par le fait que les archives ne contiennent aucune réponse de Ben Gourion, Columbo apprend bientôt que Ben Gourion a démissionné en recevant la lettre de Kennedy. «Beaucoup pensent que sa démission était due en grande partie à son différend avec Kennedy au sujet de Dimona», écrit Martin Sandler. L’insinuation est que la démission de Ben Gourion faisait partie d’un changement de méthode pour éliminer l’obstacle Kennedy. Ben Gourion confia le problème aux sionistes les plus durs qui avaient toujours prôné l’assassinat et le terrorisme, ceux qu’il avait marginalisés en 1948 mais qui étaient de retour dans l’arène politique et le poussaient depuis sa droite. Il démissionna à la fois pour laisser la main aux assassins, et pour préserver sa place dans l’Histoire au cas où les choses tourneraient mal. 

Il faut bien comprendre la situation de Ben Gourion : «l’Égypte, l’Irak et la Syrie venaient de former la République Arabe Unie et proclamaient la «libération de la Palestine» comme l’un de ses objectifs. Ben Gourion écrivit à Kennedy que, tels qu’il connaissait les Arabes, «ils sont capables de suivre l’exemple des Nazis». Prétendre qu’il ne s’agissait là que de rhétorique serait méconnaître l’importance de l’Holocauste dans la psychologie juive. Aux yeux de Ben Gourion, les Arabes ne comprenaient que la force, et la nécessité pour Israël de disposer de la dissuasion nucléaire n’était pas négociable».

La doctrine nucléaire israélienne n’a d’ailleurs pas changé depuis. Elle a deux faces complémentaires : la bombe atomique pour Israël, pas de bombe atomique pour les Arabes ou les Iraniens. Quiconque s’oppose à l’un de ces deux principes stratégiques menace l’existence d’Israël et doit être éliminé. Ronen Bergman donne de nombreux exemples dans son livre «Lève-toi et tue le premier. L’histoire secrète des assassinats ciblés commandités par Israël» (2019). Voici un extrait de la façon dont Meir Dagan, nommé par Ariel Sharon au Mossad en 2002 pour «perturber le projet d’armes nucléaires iranien, que les deux hommes considéraient comme une menace existentielle pour Israël».

«Dagan agit de plusieurs manières pour accomplir cette tâche. Le moyen le plus difficile, mais aussi le plus efficace, pensait Dagan, était d’identifier les principaux scientifiques iraniens en matière de technologie nucléaire et de missiles, de les localiser et de les tuer. Le Mossad identifia quinze de ces cibles, et réussit à en éliminer six».18

Ben Gourion confia donc le problème Kennedy à ceux qui avaient toujours eu recours à ces méthodes anciennes et éprouvées. Yitzhak Shamir fut peut-être en charge de l’opération. Resté discret depuis sa participation à l’assassinat en 1948 du médiateur de l’ONU, le comte Folke Bernadotte, Shamir avait été autorisé à réintégrer le Mossad en 1955, où il avait formé une équipe spécialisée dans l’assassinat avec d’anciens membres du Léhi (ou Stern Gang). Cette unité fut active jusqu’en 1964, l’année qui suivit l’assassinat de JFK. Elle mena environ 147 attentats contre des ennemis présumés d’Israël, ciblant particulièrement «les scientifiques allemands travaillant au développement de missiles et d’autres armes avancées pour l’Égypte»19. Comme je l’ai déjà signalé (ici), Yitzhak Shamir justifiait ses méthodes par la Torah, «dont la moralité surpasse celle de tout autre corps de lois dans le monde». Un tel psychopathe biblique n’aurait eu aucun scrupule à assassiner Kennedy.

Yitzhak Shamir deviendra Premier ministre en 1983, juste après Menahem Begin, un autre terroriste responsable de l’attentat à la bombe contre l’hôtel King David en 1946. De toute évidence, l’assassinat de Kennedy a profondément changé non seulement l’Amérique, mais aussi Israël. En réalité, aucune mort n’a eu un effet aussi profond sur l’histoire du monde que celle de Kennedy.

Abraham Feinberg

Le problème Kennedy avait une autre dimension que, dans mon scénario, Columbo découvrirait en empruntant le livre «The Samson Option» de Seymour Hersh dans sa bibliothèque locale. Il y apprendrait qu’en 1960, Kennedy avait été approché par le financier sioniste Abraham Feinberg, dont la mission, écrit Hersh, était «d’assurer le soutien continu du Parti démocrate à Israël» (en d’autres termes, acheter des candidats démocrates). Après la nomination de Kennedy par les démocrates, Feinberg organisa une rencontre entre le candidat et un groupe de donateurs juifs dans son appartement new-yorkais. Le message de Feinberg était, selon ce que Kennedy rapporta à Charles Bartlett : «Nous savons que votre campagne est en difficulté. Nous sommes prêts à payer vos factures si vous nous laissez contrôler votre politique au Moyen-Orient». Kennedy fut profondément choqué et décida que «s’il parvenait un jour à devenir président, il ferait quelque chose à ce sujet»20. Entre-temps, il empocha 500 000 dollars juifs et récolta 80 pour cent des votes juifs. Une fois au pouvoir, il fit de Myer (Mike) Feldman son conseiller pour le Moyen-Orient. Selon Alan Hart, «c’était une dette politique qui devait être payée. La nomination de Feldman était l’une des conditions du financement de la campagne par Feinberg et ses associés»21. Kennedy savait que Feldman était un espion israélien à la Maison-Blanche. «J’imagine que Mike organise une réunion des sionistes dans la salle du cabinet», a-t-il dit un jour à Charles Bartlett22. Kennedy pensait peut-être qu’il y avait un avantage à savoir qui l’espionnait, mais il sous-estimait probablement l’ampleur de l’espionnage israélien dans la Maison-Blanche. Il sous-estimait également à quel point Feinberg et ses amis sionistes le tenaient pour redevable.

Kennedy n’a jamais cédé sa politique au Moyen-Orient à Israël. L’ancien diplomate américain Richard Curtiss fait remarquer dans son livre «A Changing Image : American Perceptions of the Arab-Israeli Dispute» : «Il est surprenant de voir, avec le recul, qu’à partir du moment où Kennedy est entré en fonction en tant que candidat d’un parti fortement dépendant du soutien juif, il a commencé à (…) développer de nouvelles et bonnes relations personnelles avec des dirigeants arabes»23. Le paradoxe n’échappait pas à Feinberg. Kennedy devait être puni. Compte tenu de la circonstance aggravante de la politique d’apaisement de son père pendant la Seconde Guerre mondiale, une punition biblique s’imposait.

Feinberg était une figure puissante à laquelle les chercheurs sur l’assassinat de JFK devraient accorder davantage d’attention. Fondateur de l’organisme de levée de fonds Americans for Haganah, il était aussi profondément impliqué dans le réseau israélien de contrebande d’armes aux États-Unis, dont Jack Ruby avait fait partie, et il était également très impliqué dans la quête israélienne de la bombe nucléaire24. C’est Feinberg qui organisa la seule rencontre entre Ben Gourion et Kennedy, à New York le 30 mai 1961, lorsque Ben Gourion supplia pour la première fois Kennedy de détourner son regard de Dimona25. Commentant cette réunion, Feinberg déclara à Hersh que Ben Gourion n’éprouvait que mépris pour Kennedy, et avait une haine viscérale pour son père26. Il faut également noter que Feinberg avait collecté des fonds pour Johnson depuis sa première élection volée au Sénat en 1948.27

Tout cela donne un sens particulier au texte que Robert Zimmerman, alias Bob Dylan, sioniste discret mais fervent (voir ici), a consacré à l’assassinat de Kennedy, «Murder Most Foul» :

«Être conduit à l’abattoir comme un agneau sacrificiel
… Tu as des dettes impayées, nous sommes venus les recouvrer
On va te tuer avec haine, sans aucun respect
… Nous avons déjà quelqu’un ici pour prendre ta place
».

Pour en savoir plus, lire mon livre «Qui a maudit les Kennedy ?» (éditions KontreKulture) ou visionner le film : «Israël et le double assassinat des Kennedy».

par Laurent Guyénot

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