Alain Finkielkraut appelle les médias, les politiques et les intellectuels à se taire sur l’affaire Patrick Bruel au nom de la justice. Le même réflexe qu’au moment de l’affaire Polanski : défendre l’homme public, s’inquiéter du “tribunal populaire”, et laisser les femmes attendre gentiment que tout le monde soit prêt à les écouter. Tant que Patrick Bruel est présumé innocent, ses accusatrices sont présumées calomniatrices. Logique, non ?
Alain Finkielkraut demande le silence. Pas le sien, visiblement. Celui des autres.
Invité du Grand Rendez-vous Europe 1/CNews/Les Échos, l’essayiste a réagi aux accusations visant Patrick Bruel, après la plainte déposée par Flavie Flament, qui accuse le chanteur de viol lorsqu’elle avait 16 ans. Son message tient en une ligne : la justice doit faire son travail, donc tout le monde devrait se taire.
« Je voudrais nous inviter tous, intellectuels, journalistes, politiques, à nous taire. Des plaintes ont été déposées. À la justice, il revient maintenant de faire son travail. Ça prendra le temps qu’il faudra », a déclaré Alain Finkielkraut.
Sur le papier, l’argument paraît propre. Personne ne conteste que la justice doit travailler. Personne ne demande qu’un plateau télé remplace un tribunal. Mais dans cette affaire, le mot “silence” tombe quand même assez mal.
Patrick Bruel est visé par de nombreuses accusations de violences sexuelles. Environ trente femmes l’accusent de violences sexuelles, avec au moins huit plaintes enregistrées et plusieurs enquêtes ouvertes.
Ce n’est donc pas un témoignage isolé, sorti de nulle part, entre deux rumeurs de couloir. Les accusations viennent de femmes aux profils différents, dont certaines ont accepté de parler publiquement. Flavie Flament a annoncé avoir déposé plainte pour viol contre Patrick Bruel, pour des faits qu’elle situe en 1991, lorsqu’elle avait 16 ans. Le Monde cite aussi Daniela Elstner, directrice générale d’Unifrance, qui accuse le chanteur d’agression sexuelle et de tentative de viol lors du festival du film français d’Acapulco en 1997.
Mais Alain Finkielkraut, lui, voit surtout le danger du “tribunal populaire”. Il dit craindre que les médias remplacent la justice. Puis il lâche cette formule :
« S’il est présumé innocent, la ferme ! »
Voilà donc la méthode : au nom de la présomption d’innocence, on demande à tout le monde de fermer la porte, la fenêtre et la bouche. Les victimes présumées peuvent parler, bien sûr. Mais idéalement pas trop fort, pas trop longtemps, et surtout pas au moment où cela dérange.
Le problème, c’est que la parole publique n’est pas une condamnation judiciaire. Dire qu’une femme accuse n’est pas dire que l’homme est coupable. Rappeler qu’il y a plusieurs plaintes n’est pas organiser une exécution médiatique. Informer sur des témoignages nombreux, recoupés ou judiciairement déposés, ce n’est pas “piétiner” un artiste. C’est faire un travail d’information.
Et quand trente femmes parlent, on peut difficilement faire comme si l’on était face à un simple malentendu de vestiaire.
La défense de Finkielkraut rappelle un précédent. En 2009, au moment de l’affaire Roman Polanski, il avait déjà pris une position très contestée. Sur France Inter, il affirmait : « Polanski n’est pas pédophile », avant d’ajouter que la victime, âgée de 13 ans au moment des faits, n’était pas une fillette, une petite fille, une enfant :
« À 13 ans, ce n’est pas une fillette, une petite fille, une enfant […] Tout le monde fait fi avec une cruauté extrême de l’histoire de Roman Polanski. Souvenons nous quand même de ce qu’il a vécu. Il est un enfant du ghetto de Cracovie. Sa mère a été déportée et assassinée par les nazis. Il a vécu le cauchemar du communisme. »
Même refrain, autre dossier. Il y a toujours une bonne raison de demander du calme. Toujours une formule pour protéger l’homme célèbre du vacarme. Toujours une inquiétude sur la foule, les médias, Internet, les féministes, les excès. Les victimes, elles, arrivent souvent après dans la phrase. Quand elles y arrivent.
Dans le cas Bruel, Lio a tenu un discours beaucoup plus direct. Interrogée par La Dépêche du Midi, la chanteuse a déclaré : « Quant à Bruel, on le sait depuis des années… Qu’il aille se faire soigner ! » Des propos repris par RTL et Le Parisien.
Ce type de sortie choque certains. Mais elle dit aussi quelque chose du milieu du spectacle : l’idée que des comportements auraient circulé, que des femmes auraient parlé, que des signaux auraient existé, sans que cela n’empêche les carrières de continuer.
Patrick Bruel nie les faits. Il affirme n’avoir « jamais forcé » une femme, selon Le Parisien, et ses avocats contestent toute violence, contrainte ou brutalité. La présomption d’innocence doit évidemment être respectée. Mais elle n’oblige personne à applaudir en silence pendant que les procédures suivent leur cours.
C’est là que le discours de Finkielkraut coince. Il ne dit pas seulement : “attendons la justice”. Il dit : “taisez-vous”. Et ce n’est pas la même chose.
Attendre la justice, oui. Effacer la parole des femmes en attendant, non.
Finkielkraut voulait du silence. Raté. Les femmes parlent. Et cette fois, elles n’ont pas forcément envie de s’excuser de déranger.
mise à jour le 25/05/26
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Hannibal Genséric
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