L'État islamique s’est imposé dans l’imaginaire occidental comme une apparition démoniaque : barbes, drapeaux noirs, vidéos d’exécutions, pick-up dans le désert, décapitations diffusées en haute définition, femmes réduites en esclavage, villes capturées, pétrole de contrebande et un théâtre de l’horreur servi en temps réel à une civilisation déjà incapable de distinguer l’information de la propagande et une opération psychologique médiocre. La version officielle exigeait des explications simples, et elles ont été fournies avec l’habituel empressement : des fanatiques religieux surgis de nulle part, cédant collectivement à la folie, défiant le monde libre, puis combattus par ces mêmes puissances qui, indignées par tant de barbarie, ont repris leur rôle favori de pompiers pour éteindre un incendie qui se déclare toujours à proximité de leurs propres allumettes.
La réalité a tendance à être moins hollywoodienne et bien plus indécente.
Le premier document démystifiant ce fantasme n’est ni une brochure clandestine ni un délire hallucinatoire issu des confins d’internet. Il s’agit d’un rapport de la RAND Corporation rédigé en 2008 pour l’armée américaine sous le titre Unfolding the Future of the Long War. La stratégie y apparaît avec le sang-froid propre aux laboratoires impériaux : diviser pour régner, exploiter les fractures entre les groupes salafistes-djihadistes, déploiement d’opérations secrètes, d’opérations d’information, une guerre non conventionnelle et des forces locales, mobiliser les djihadistes nationalistes contre les transnationaux, et tirer parti de la guerre entre sunnites et chiites en prenant le parti des régimes sunnites conservateurs contre les mouvements chiites alignés sur l’Iran. Tout y est. Ce n’est pas un complot, mais une recommandation stratégique émanant d’une institution financée par l’État sécuritaire américain lui-même. Le think tank ne l’a pas imaginé. Il l’a facturé.
La doctrine était d’une simplicité désarmante : lorsque l’ennemi principal est l’axe Iran-Syrie-Hezbollah, toute force capable de l’affaiblir devient un atout. Le djihadiste cesse d’être une menace absolue et devient une ressource tactique. Le fanatique devient une arme. La milice un mandataire. La frontière un corridor. La guerre civile un laboratoire. Le nombre de victimes civiles, des dommages collatéraux gérables par conférence de presse.
Puis vint la Syrie.
Washington a présenté la guerre contre Assad comme une tragédie morale, la démocratie contre la dictature, le peuple contre le tyran, le printemps contre l’hiver [1] . Pendant ce temps, en coulisses, le discours était tout autre : changement de régime, isoler l’Iran, contenir la Russie, fragmenter le Levant, redessiner le corridor énergétique et exploiter de manière calculée les divisions confessionnelles. Les câbles diplomatiques de WikiLeaks ont déjà révélé l’obsession américaine d’exploiter les vulnérabilités internes du gouvernement syrien, notamment les craintes sunnites face à l’influence iranienne comme instrument de déstabilisation. En 2012, un rapport de l’Agence de renseignement de la Défense (DIA) indiquait que les groupes salafistes radicaux [sunnites] constituaient les forces centrales de l’insurrection syrienne, qu’Al-Qaïda en Irak figurait parmi les acteurs concernés, et que l’émergence d’une principauté salafiste dans l’est de la Syrie était envisagée. Le rapport notait également que cet objectif correspondait aux intérêts des puissances soutenant l’opposition, puisqu’il isolerait le régime syrien. En termes moins bureaucratiques, le monstre est apparu avant même d’avoir reçu un nom, un drapeau et une capitale improvisée. La paperasserie a précédé l’atrocité.
Puis vint la fiction des rebelles modérés.
Pendant des années, la presse occidentale a ânonné la formule avec la soumission liturgique de ceux qui apprennent leur catéchisme par cœur. Les modérés, c’étaient les groupes armés recevant des armes, une formation, de l’argent, une couverture diplomatique et une façade sémantique. Les modérés, ce sont les combattants qui, sur le terrain, se battent souvent aux côtés de factions djihadistes, leur cèdent des arsenaux, leur vendent du matériel, changent de drapeau au gré des flux financiers et traitent la frontière entre opposition civile et milice islamiste [sunnite] comme une abstraction maintenue pour la consommation des spectateurs de CNN. Le programme de la CIA connu sous le nom de Timber Sycamore [2] a officialisé ce mécanisme. Le journalisme américain lui-même a fini par reconnaître l’existence du programme secret d’armement et de formation des rebelles anti-Assad, lancé sous Obama et abandonné par Trump en 2017. Al Jazeera et le New York Times ont rapporté que les armes envoyées par la CIA et l’Arabie saoudite en Jordanie pour les rebelles syriens ont été volées par des agents des services du renseignement jordaniens et vendues au marché noir, inondant la région de fusils, de mortiers et de grenades propulsées par fusée.
Tel est le miracle moral de l’empire : il arme le chaos, perd le contrôle des armes, accuse le chaos armé et réclame un budget supplémentaire pour le combattre.
Le MI6 apparaît dans l’intrigue comme il apparaît toujours, élégant, indirect, nimbé d’un brouillard institutionnel, en vieille main impériale rompue à l’art de sous-traiter le sale boulot à une distance confortable. Londres a appris avant Washington que la manière la plus efficace de gérer les incendies coloniaux est de choisir quelles tribus recevront le kérosène.
Et Israël ?
Cher lecteur, voici une partie de l’histoire qu’il convient généralement de traiter avec des gants plus épais que la réalité ne le justifie. L’appareil sécuritaire israélien a opéré en Syrie selon ses propres objectifs stratégiques : repousser les forces iraniennes loin de la frontière, contenir le Hezbollah, contrôler la zone du Golan et s’assurer que l’effondrement de la Syrie favorise la géométrie stratégique de Tel-Aviv. Foreign Policy a rapporté qu’Israël a armé et financé au moins douze groupes rebelles dans le sud de la Syrie, avec des transferts comprenant armes, argent liquide, véhicules et versements mensuels aux combattants. Le Times of Israel a noté que le chef d’état-major de l’armée israélienne de l’époque, Gadi Eisenkot, a reconnu qu’Israël a fourni des armes légères aux groupes rebelles syriens dans le Golan. Qu’on parle de l’armée israélienne, du Mossad, de la sécurité des frontières, du renseignement militaire ou de l’écosystème des opérations extérieures israéliennes, le nom administratif importe moins que la fonction stratégique : exploiter la décomposition de la Syrie pour empêcher la consolidation des ennemis d’Israël près de la frontière. Le djihadisme, lorsqu’il est dirigé contre Damas, Téhéran ou le Hezbollah, cesse d’être une simple menace et devient une variable opérationnelle.
C’est ainsi que l’enfer s’est doté d’une chaîne d’approvisionnement.
L’État islamique n’avait pas besoin d’être créé autour d’une table avec un procès-verbal, un tampon, du café froid et la signature d’un directeur. Les États intelligents créent rarement leurs monstres de cette manière. Ils créent des contextes. Ils suppriment les barrières. Ils font circuler l’argent. Ils ouvrent le passage. Ils arment des intermédiaires. Ils ignorent les rapports. Ils renomment les extrémistes. Ils transforment les fanatiques en opposants. Ils transforment l’opposition en mandataires. Ils transforment les mandataires en entités territoriales. Et lorsque la créature se libère de sa laisse, ils passent à la phase deux : la guerre contre le terrorisme, les bombardements humanitaires, le budget d’urgence, l’expansion de la surveillance intérieure, les nouvelles bases, les nouveaux contrats, les nouvelles justifications.
L’Empire qualifie cela d’erreur.
Erreur est le terme utilisé lorsque la vérité pourrait être jugée devant les tribunaux.
Ce que la Syrie a révélé, c’est l’anatomie morale de la politique étrangère occidentale : la défense de la démocratie comme packaging, le sectarisme comme méthode, le terrorisme comme outil intermittent, l’allié régional comme blanchisseur opérationnel, le think tank comme laboratoire de doctrine et la presse comme service de relations publiques du désastre. Le carnage syrien a également mis à nu les convergences cyniques entre Washington, Londres, Tel-Aviv, Riyad, Doha, Ankara et Amman. Chacun a suivi son propre agenda. Les Américains voulaient remodeler l’équilibre régional. Les Britanniques voulaient préserver la pertinence de l’empire. Les Israéliens voulaient repousser l’Iran et le Hezbollah. Les monarchies du Golfe voulaient éliminer l’influence chiite. La Turquie voulait étendre sa profondeur stratégique et écraser les Kurdes quand cela l’arrangeait. Le résultat a été une succession de cadavres, de réfugiés, de villes rasées, de filles vendues, de minorités massacrées, de chrétiens expulsés, de yézidis réduits en esclavage et de toute une génération ensevelie sous les décombres d’un scénario présenté au public comme une croisade démocratique.
L’État islamique a été le produit fini de cette ingénierie : un califat de complaisance, nourri par les contradictions de ses ennemis et par l’hypocrisie de ses protecteurs indirects. Le drapeau était noir. Le carburant, géopolitique.
C’est sans doute ce qui constitue précisément la plus grande obscénité du XXIe siècle. Ceux-là mêmes qui ont appris au monde à craindre le terrorisme ont su en tirer parti. Quand il est utile, il est armé par des mandataires. Quand il devient gênant, on lui envoie des drones. Quand il disparaît, il devient la preuve même du succès. Et quand il refait surface, il sert d’argument pour tout recommencer.
L’establishment occidental n’admettra jamais sa pleine responsabilité, car pour cela, il faudrait démonter tout l’autel : la CIA, le MI6, le Mossad, le Pentagone, le Foreign Office, les think tanks, les fonds du Golfe, la presse atlantiste, les diplomates, les ONG de façade, les entreprises de reconstruction et les grands prêtres de l’ordre international fondé sur des règles.
Cet ordre a engendré le califat, puis a pris la pose pour des photos sur ses ruines.
Rien de tout cela n’est dû au hasard.
C’est une méthode.
Par Marcos Paulo Candeloro, le 7 mai 2026
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[1] Le
10ème anniversaire du printemps arabe
- Tunisie.
Aujourd’hui, Fête de la Révolution – Aux sources des vrais objectifs de la
Révolution
- «
Printemps arabe » – Dix ans après… Ne me parlez plus de jasmin !
- Un
document secret américain confirme : le « printemps arabe » est une
manipulation US
- Le 3
février 2011, entre la chute de Ben Ali et l’imminence de celle de Moubarak, le
sénateur américain John McCain fit une étonnante déclaration en pleine
ébullition de la rue arabe : « Ce virus se répand à travers le Moyen-Orient » [1]. Il ne parlait pas du virus d’Ébola ou de celui du
SIDA, mais du fameux et fumeux « printemps » arabe. Cette comparaison
« épidémiologique » n’est, à vrai dire, aucunement fortuite de la
part de ce spécialiste de l’« exportation » de la démocratie. Un
document américain secret, rendu récemment public par un think tank,
révèle que le «printemps arabe» est loin d'être un mouvement spontané de
populations avides de changements politiques, mais bel et bien une
"reconfiguration" mûrement réfléchie et orchestrée par
l'administration américaine, dont les principaux collaborateurs et harkis sont
les Frères Musulmans (Tunisie, Libye, Égypte, Soudan, Syrie, Irak, Yémen,
etc.).
«
Printemps arabe » , CIA et cyber-collabos
- Depuis la découverte de l’implication américaine dans la
préparation et la conduite du « printemps arabe », les journalistes
d'investigation et les chercheurs parviennent progressivement à
reconstituer le puzzle et à remonter les filières. Dans une analyse
scientifique détaillée, le chercheur Yves-Marie Peryry apporte
sa contribution très éclairante.
- Emails
Clintoniens. Ben Ali, Kadhafi et Moubarak ont été "dégagés" par Washington
parce qu’ils voulaient remplacer le dollar par le Dinar-or !
- Les
‘‘Printemps’’ n’ont généré que le chaos, la mort, la haine, l’exil et la désolation
dans plusieurs pays arabes
[2] Opération
Timber Sycamore, ou comment la CIA a armé les djihadistes en Syrie
- Opération
“Timber Sycamore” : la guerre secrète de la CIA en Syrie
- Comment
les États-Unis et Israël ont discrètement ranimé les héritiers d’Al-Qaïda en
Syrie par Robert Inlakesh
Hannibal Genséric
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