samedi 16 janvier 2021

Le 10ème anniversaire du printemps arabe

Le 18 décembre 2010 est considéré comme le point de départ des émeutes, des troubles et des soulèvements au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, collectivement appelés le printemps arabe. La veille, un jeune vendeur de fruits du nom de Mohamed Bouazizi s’était immolé dans la ville tunisienne de Menzel Bouzaiane. Cette action, qui répondait à l’humiliation qu’il avait subie aux mains de la police, ont déclenché des émeutes et des protestations généralisées. Le 14 janvier 2011, le président tunisien Zine El Abidine Ben Ali [1] s’est enfui en Arabie Saoudite, et une période de transition sous contrôle militaire a été déclarée en Tunisie, où les événements eux-mêmes ont été qualifiés de deuxième révolution de jasmin. La révolution n’a pas été sans faire des victimes. Selon l’ONU, 219 personnes sont mortes dans le pays et 510 ont été blessées.

Fin décembre 2010, l’Algérie voisine a été le premier pays à être secoué par des manifestations de masse dans une réaction en chaîne de style printemps arabe. Le pays a été sauvé relativement facilement, le président ayant déclaré que l’état d’urgence serait levé.

À partir de janvier 2011, de plus en plus de pays ont été pris d’assaut par les protestations. Dans certains cas, elles ont été jugulées et ont pris fin, dans d’autres, des demandes de réforme ont été formulées et dans d’autres encore, les manifestations ont été brutalement réprimées. Dans des pays tels que la Libye, la Syrie et le Yémen, les manifestations se poursuivent.

Il est révélateur que des actes d’auto-immolation aient également été commis en Mauritanie, en Arabie Saoudite et au Maroc, mais les dictateurs de ces pays ont pu s’accrocher au pouvoir et même contribuer à la répression des tentatives de coup d’État dans les pays voisins, comme lorsque l’Arabie Saoudite a envoyé des troupes à Bahreïn.

Djibouti, la Somalie, le Koweït, le Sahara occidental, Oman et la Jordanie ont été les moins touchés, bien que la Jordanie ait connu un afflux de réfugiés syriens et que le sultan d’Oman ait transféré une partie de son pouvoir au parlement.

« Civil War » est un euphémisme pour ingérence occidentale dans les pays
qui résistent au « marché 
».

Les manifestations en Irak et au Liban sont difficiles à dissocier de la longue crise et des conflits qui sévissaient déjà dans ces pays. Pourtant, en ce qui concerne le reformatage du Grand Moyen-Orient par Washington, la détérioration de la situation dans ces pays était directement liée aux intérêts des États-Unis et d’Israël. En fait, des protestations ont éclaté à maintes reprises en Irak et au Liban. Les émeutes les plus récentes ont eu lieu en décembre 2020 au Kurdistan irakien pour le non-paiement des salaires des fonctionnaires.

Dans le sillage du Printemps arabe au Soudan, le Sud-Soudan a déclaré son indépendance à la suite d’un référendum en 2011. Le pays a été immédiatement reconnu par les observateurs occidentaux et a même été accepté comme nouveau membre des Nations unies. La région riche en pétrole s’est cependant avérée être enclavée, ce qui a déclenché un conflit au bout d’un certain temps entre les deux moitiés de ce pays autrefois uni.

La Libye est un cas difficile, car l’intervention des États-Unis et de l’OTAN, et la création ultérieure d’une « zone d’exclusion aérienne » sanctionnée par l’ONU au-dessus du pays, ont signifié la défaite militaire inéluctable du gouvernement du colonel Kadhafi, qui s’est produite assez rapidement. Mais les événements qui ont suivi ont révélé le caractère erroné de la stratégie sur laquelle s’appuyait l’Occident.

Il convient de mentionner que des fondations américaines et transnationales visant à promouvoir la démocratie étaient en activité dans de nombreux pays où le printemps arabe a débuté. Leurs militants, qui avaient été formés des années auparavant [dans des universités occidentales, NdSF], étaient à l’épicentre des événements et transmettaient les techniques de révolution colorée, qu’ils avaient développées dans la Communauté des États indépendants et les Balkans, à la population locale .

Le printemps arabe en Algérie

Il y a également eu une certaine ingérence des organisations financières « internationales ». En 2011, par exemple, l’agence de notation internationale Moody’s a abaissé la note des obligations d’État de l’Égypte dont la perspective a été ramenée de « stable » à « négative ».

Selon le FMI, le printemps arabe a causé des pertes de 55 milliards de dollars à la fin de 2011. Compte tenu de la chute du PIB et des coupes budgétaires des pays touchés, ce chiffre a augmenté de manière significative dans les années qui ont suivi. Le Yémen, la Syrie, l’Irak et la Libye ont subi les pertes les plus importantes.

Mais la tentative de remodeler la région et de lui imposer les normes de la démocratie occidentale a échoué. Cela est évident en Égypte, où l’armée a non seulement pris le contrôle total, mais a 1) également emprisonné l’éphémère président Mohamed Morsi, membre des Frères musulmans ; 2) condamné à mort de nombreux militants impliqués dans le renversement du président Moubarak ; et 3) a renforcé un certain nombre de lois.

Selon le Council on Foreign Relations, la démocratisation de la société n’a été réalisée qu’en Tunisie, bien que le pays ait également connu une hausse du chômage. Dans tous les autres pays touchés par le printemps arabe, la situation n’a fait qu’empirer. En conséquence, les objectifs dont les politiciens et les experts occidentaux ont parlé, ainsi que leurs partenaires et agents dans les pays arabes, n’ont pas été atteints. Le niveau de vie a également baissé en Libye, en Syrie et au Yémen. Il y a maintenant plus de 17 millions de réfugiés et de personnes déplacées à l’intérieur du pays, les plus grands nombres étant enregistrés en Syrie et au Yémen.

Il est important de noter que c’est grâce au Printemps arabe que l’émergence d’ISIS a été rendue possible en 2013. Les extrémistes ont d’abord essayé d’utiliser la situation à leur avantage. L’aile radicale des Frères musulmans l’a fait en Égypte et en Libye, tout en libérant leurs coreligionnaires de prison. En septembre 2011, le chef d’Al-Qaïda, Ayman al-Zawahiri, a déclaré « Nous sommes du côté du printemps arabe, qui apportera avec lui le véritable islam ».

Alors que les États-Unis s’intéressaient à la transformation démocratique de la région afin d’en tirer des dividendes à un moment donné dans le futur (le Printemps arabe a débuté sous l’administration de Barack Obama), un certain nombre de pays voisins ont directement bénéficié de ce qui se passait. Bien que la Turquie ait également été secouée par des manifestations durant cette période (elles ont commencé sur la place Taksim d’Istanbul en 2013) et que ce pays ait connu une tentative de soulèvement en 2016, le pays a occupé le nord de la Syrie. La Turquie a aussi constamment défendu ses intérêts en Libye, en signant un accord sur les frontières maritimes avec le gouvernement de l’Accord National qui lui donnera accès aux gisements d’hydrocarbures. Les ambitions de la Turquie en Méditerranée orientale se sont traduites par des relations tendues avec les États membres de l’UE, principalement la France et la Grèce, en 2020.

Printemps arabe en Syrie – Un homme se tient au sommet d’un
bâtiment et regarde la ville syrienne détruite de Kobane,
également connue sous le nom de Ain al-Arab, 2015

Les leçons du printemps arabe sont importantes pour comprendre les intérêts réels des États-Unis et de l’Occident. Seule la présence militaire de la Russie en Syrie a permis d’éviter un effondrement de type libyen dans le pays et de vaincre ISIS.

Israël a également profité de la situation. Outre l’ingérence régulière du pays en Syrie (sous forme de frappes aériennes) et ses tentatives d’influencer la situation au Liban (en faisant pression sur les pays européens, avec l’aide des États-Unis, pour qu’ils reconnaissent le Hezbollah comme une organisation terroriste), Israël a partiellement réussi à briser le blocus arabe.

Selon l’ancien premier ministre israélien Shlomo Ben-Ami, le terrain géopolitique du monde arabe continuera à évoluer en 2021. Cela sera en partie lié aux accords d’Abraham – l’établissement de liens diplomatiques, sous la médiation des États-Unis, entre Israël d’une part et le Bahreïn, les Émirats arabes unis, le Maroc et le Soudan d’autre part. Ben-Ami pense que dès que l’Arabie Saoudite suivra le mouvement, le conflit israélo-arabe se résoudra de lui-même, même si la question palestinienne restera sans solution.

L’administration Biden va probablement poursuivre la politique traditionnelle des Démocrates et essayer d’influencer les processus politiques au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Mais les actions de Washington seront compliquées par les conflits en cours en Libye et au Yémen, la présence de cellules terroristes en Syrie et en Irak, et l’intransigeance de la Turquie qui, suite à l’introduction de sanctions par les États-Unis, tentera de riposter.

Dix ans ont passé, mais le printemps arabe n’est toujours pas terminé.

Par Leonid Savin − Le 24 décembre 2020 − Source Oriental Review
Via le Saker Francophone

NOTES de H. Genséric

 [1] Le parti favorable à l'ex président Ben Ali caracole en tête :

36,9%, c’est ce que recueillerait le Parti destourien libre (PDL) à des législatives, selon le sondage de décembre 2020 de Sigma Conseil. Ennahdha, le parti islamiste des Frères Musulmans, cornaqués par le Qatar, et qui domine la scène politique tunisienne depuis la "révolution de la brouette" de 2011, arrive deuxième avec 17,2%. Une progression fulgurante pour le PDL, qui défend le bilan de l’ancien régime.

Abir Moussi, la pasionaria anti-Ennahdha – Jeune Afrique
«J’adhère aux idées modernes et progressistes du leader Bourguiba,
premier président de la République tunisienne
(de 1957 à 1987)»,
explique d’emblée Abir Moussi, présidente du PDL, avant d’ajouter:
«Zine el-Abidine Ben Ali  s’est inscrit dans sa continuité et n’a pas dévié.»

 

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Hannibal Genséric  

 

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