L’Égypte souhaite affaiblir l’Éthiopie dans le but ultime de la « balkaniser », ou du moins de la fragmenter en une multitude de petits États de facto indépendants qui pourraient être divisés et gouvernés, tandis que l’Arabie saoudite souhaite infliger une nouvelle défaite symbolique aux Émirats arabes unis après les avoir chassés du Yémen du Sud.
L'accusation du Soudan selon laquelle l'Éthiopie et les Émirats arabes unis auraient attaqué son principal aéroport lundi depuis Bahir Dar, capitale de la région Amhara, voisine de l'Éthiopie, a provoqué une vive réaction diplomatique de la part de cette dernière. L'Éthiopie a rappelé au Soudan son soutien continu aux mercenaires du Front de libération du peuple du Tigré (FLPT), ancien noyau dur de la coalition au pouvoir qui a déclenché le conflit du Nord de 2020-2022, ainsi qu'à d'autres forces hostiles à l'Éthiopie. Le Soudan a également été accusé d'agir sur ordre de ses protecteurs.
La dynamique régionale s'est considérablement complexifiée depuis la fin du conflit susmentionné, mais les lecteurs peuvent consulter ces trois analyses ( ici , ici et ici) pour mieux la comprendre. En résumé, l'Égypte, rivale de l'Éthiopie, est le principal soutien du Soudan et de l'Érythrée, elle aussi rivale de l'Éthiopie, tandis que l'Égypte et la Turquie aspirent au même rôle vis-à-vis de la Somalie. Ces trois pays ont des différends avec l'Éthiopie ; une guerre par procuration sur trois fronts, orchestrée par l'Égypte, ne peut donc être exclue.
L'Arabie saoudite s'est récemment imposée comme le deuxième soutien du Soudan et a ravivé sa rivalité avec les Émirats arabes unis, l'un des principaux partenaires stratégiques de l'Éthiopie. Les Émirats arabes unis sont accusés d'être le principal soutien des Forces de soutien rapide (FSR), groupe rebelle et autre acteur du conflit soudanais, tandis que l'Éthiopie et le Soudan du Sud voisin sont également accusés de les aider. Tous trois nient ces allégations. Al Jazeera a rapporté mi-avril que le conflit soudanais est désormais dans une impasse militaire .
Compte tenu des craintes de l'Éthiopie face à une guerre par procuration sur trois fronts orchestrée par l'Égypte, il est peu probable qu'elle permette que son territoire serve de base arrière aux attaques des RSF au Soudan, ce qui rendrait inévitable ce scénario catastrophe, d'autant plus que cela risquerait de diviser ses forces engagées sur le front érythréen. Le moment choisi par le Soudan pour formuler cette accusation est également suspect, puisqu'il intervient juste après le retrait des Émirats arabes unis de l'OPEP, dominée par l'Arabie saoudite. L'Égypte et l'Arabie saoudite, comme on le voit, ont donc leurs raisons d'opposer le Soudan à l'Éthiopie.
L'Égypte entend diviser les forces de son rival éthiopien du front érythréen, tandis que l'Arabie saoudite entend punir son rival émirati pour son retrait de l'OPEP en créant des difficultés à son partenaire stratégique éthiopien. L'Érythrée, principal soutien du TPLF grâce à l'appui financier et militaire égyptien, exerce désormais une influence sur le Soudan et ne manquera jamais une occasion de dresser quiconque contre son rival éthiopien. L'Éthiopie, pays enclavé, est par ailleurs plus vulnérable que jamais dans le contexte de la crise énergétique mondiale.
Du point de vue de l'Égypte et de l'Arabie saoudite, les éléments se sont donc mis en place pour opposer leur allié soudanais à l'Éthiopie, qui entretient des relations correctes avec l'Arabie saoudite. Cependant, cette dernière privilégie toujours sa rivalité avec les Émirats arabes unis à ses liens avec l'Éthiopie. Cette analyse ne signifie pas qu'une guerre éthio-soudanaise orchestrée par ces deux pays soit imminente, ni même le pire des scénarios d'un conflit sur trois fronts. Elle montre simplement qu'ils ont perçu une opportunité de promouvoir leurs intérêts face à leurs rivaux respectifs via le Soudan et qu'ils l'ont saisie sans tarder.
L'Égypte souhaite affaiblir l'Éthiopie dans le but ultime de la « balkaniser », ou du moins de la fragmenter en une multitude d'États de facto indépendants, susceptibles d'être divisés et gouvernés. De son côté, l'Arabie saoudite cherche à infliger une nouvelle défaite symbolique aux Émirats arabes unis après les avoir récemment chassés du Yémen du Sud . Si ces puissances vont trop loin ou perdent le contrôle de la dynamique militaro-stratégique, un conflit régional majeur pourrait éclater ; les enjeux sont donc extrêmement élevés. Le moment serait opportun pour la Russie, la Chine ou les États-Unis de proposer une médiation.
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