jeudi 25 février 2021

Israël est un État d’apartheid, par Gideon Levy

Ne parlez pas d’ « apartheid en Cisjordanie », mais d’apartheid tout court.
Pendant ses 73 années d’existence, Israël n’a été une démocratie que pendant six mois. Six mois, et pas un jour de plus. Ce fait choquant, que la plupart des Israéliens et une bonne partie du monde répriment et que les chercheurs de vérité n’ont aucun moyen de nier, doit résonner dans chaque leçon d’instruction civique et dans chaque débat en Israël.

Mur de séparation entre l’Etat juif d’Israël
et les « territoires palestiniens » sous occupation militaire.

Toutes les absurdités sur le fait que « Bibi détruit la démocratie » ignorent ce fait éternel : ce n’est que pendant six mois que l’État a traité tout le peuple sous son pouvoir de manière démocratique, au moins pour sauver les apparences. Tout au long de ses décennies d’existence, Israël a traité une partie de ses sujets de manière tyrannique. C’est pourquoi il n’a rien à voir avec la démocratie.

Le 21 octobre 1948, Israël a placé ses citoyens arabes sous un gouvernement militaire. Le 1er décembre 1966, le Premier ministre Levi Eshkol a levé cette disgrâce. Six mois plus tard, en juin 1967, la tyrannie militaire est revenue définir Israël lorsque ses territoires nouvellement occupés ont été placés sous un régime militaire.
Cette situation s’est poursuivie jusqu’à ce jour et sa fin n’est nulle part en vue. Il ne reste plus que le costume.

Aujourd’hui, celui-ci commence lui aussi à s’effilocher : c’est un long processus. Les racines du mensonge de la démocratie sont profondes.

Le groupe de défense des droits B’Tselem a publié la semaine dernière un document de position révolutionnaire, franchissant le Rubicon : il affirme que le régime de suprématie juive n’existe pas seulement dans les territoires occupés, où B’Tselem documente les crimes depuis la fondation du groupe, mais dans tout le pays, de la Méditerranée au Jourdain.

Quelques jours auparavant, l’écrivain américain Nathan Thrall, qui vit à Jérusalem, avait publié un article éclairant et stimulant dans la London Review of Books, intitulé « The Separate Regimes Delusion » [Le délire des régimes séparés]. Thrall n’hésite pas à critiquer les organisations soi-disant sionistes-libérales et de gauche, de Meretz et Peace Now à Yesh Din et Haaretz. Toutes croient qu’Israël est une démocratie et s’opposent à l’annexion [de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est, NdT] parce qu’elle pourrait saper leur fausse croyance que l’occupation a lieu quelque part ailleurs, en dehors d’Israël, et n’est que temporaire. La séparation entre territoires sous occupation et Israël est toujours valable à leurs yeux, donc ils mènent les gens en bateau.

La conclusion des deux documents est la même : il est impossible de parler plus longtemps de « l’apartheid dans les territoires ». Il est impossible de séparer les territoires et Israël, et il est impossible de considérer l’occupation comme temporaire. La conclusion : Israël est un État d’apartheid. Tout comme en Afrique du Sud, il était ridicule de parler de démocratie, même si des élections y avaient lieu, il est ridicule de considérer Israël comme une démocratie.

Si une partie est une tyrannie, le tout est une tyrannie. Il est impossible de contester le fait que dans les territoires occupés, il existe deux systèmes de droits et de lois basés sur la séparation des nationalités. Aucun fait n’est plus certain.

Le caractère temporaire de l’occupation est également un argument périmé. C’est pourquoi nous devons arrêter de vouloir terrifier les gens et de prétendre que la droite nous mène à l’apartheid. L’apartheid règne ici depuis 1948. Ce n’est qu’alors que nous pourrons reconnaître que c’est l’occupation qui définit le régime israélien – pas la Haute Cour de justice, pas les élections et pas les libertés pour les Juifs, et aussi un peu pour les citoyens non juifs. La suprématie juive est dans tout, comme le dit B’Tselem. Il est impossible de séparer le « bon » Israël de la « mauvaise » occupation, comme l’affirme Thrall.

Apprenez à le connaître : l’apartheid. Un État d’apartheid. Nous vivons dans un tel État, nous en faisons partie, nous y sommes associés.

C’est notre pays.

Paru le 17 janvier 2021 sur Haaretz sous le titre Not ‘Apartheid in the West Bank.’ Apartheid
Traduction : Tlaxcala
Source: https://www.haaretz.com/opinion/.premium-not-apartheid-in-the-west-bank-apartheid-1.9457619

Pourquoi Israël rejoint l’« OTAN arabe » du Pentagone

L’inclusion d’Israël dans le CENTCOM [Commandement central des USA, responsable des opérations au Moyen-Orient, en Asie centrale et du Sud, NdT] va nuire davantage à la cause palestinienne, creuser un fossé entre les États arabes et mettre l’Iran sous pression

Sans la fanfare habituelle associée à une décision aussi importante, le Pentagone a annoncé le mois dernier une réorganisation majeure pour amener Israël – pour la première fois – au sein de son commandement militaire au Moyen-Orient, aux côtés des États arabes.
Jusqu’à présent, Israël relevait du commandement européen de l’armée US, ou EUCOM, plutôt qu’au commandement du Moyen-Orient, connu sous le nom de Commandement central, ou CENTCOM. Cette décision a en fait mis fin à la croyance traditionnelle selon laquelle l’inclusion d’Israël dans le CENTCOM augmenterait les frictions entre les USA et les États arabes, et rendrait ces derniers plus réticents à partager des renseignements ou à coopérer avec le Pentagone.
Ces préoccupations ont été ressenties avec une acuité particulière lorsque les USA ont envoyé de nombreux soldats en Irak et en Afghanistan. En 2010, David Petraeus, alors commandant du CENTCOM, avait exprimé la crainte que le prix d’une collusion militaire trop ouverte avec Israël puisse être exigé des forces US stationnées dans la région.
Mais l’objectif de longue date d’Israël est de forcer le Pentagone à restructurer le CENTCOM, et la pression des groupes de pression pro-israéliens à Washington s’est accrue au cours des derniers mois de l’administration Trump. Cette décision ressemblait beaucoup à un « cadeau d’adieu » fait à Israël par le président Donald Trump au moment de son départ.

La « normalisation » militaire

Le transfert officiel d’Israël au CENTCOM n’a pas encore eu lieu, mais le mouvement a été scellé la semaine dernière avec la première visite en Israël du général Kenneth McKenzie, l’actuel chef du CENTCOM, depuis l’entrée de Joe Biden à la Maison Blanche. Aux côtés du chef d’état-major militaire israélien, Aviv Kohavi, McKenzie a planté un arbre – officiellement pour marquer la fête juive de Tu Bishvat mais symboliquement pour illustrer une nouvelle ère dans leur partenariat stratégique.
Vendredi, après une réunion avec le généralaméricain, Benny Gantz, le ministre de la Défense israélien, a publié une déclaration louant la réorganisation du Pentagone, disant qu’elle « donnerait à Israël l’occasion d’approfondir la coopération avec de nouveaux partenaires régionaux et d’élargir les horizons opérationnels ».
La décision d’intégrer Israël au sein du commandement militaire américain au Moyen-Orient doit être considérée – du point de vue de Washington – comme le point culminant des efforts visant à pousser les États arabes à une « normalisation » publique avec Israël.
La normalisation militaire peut maintenant être ajoutée à la normalisation politique, diplomatique et économique qui a officiellement commencé en septembre dernier lorsque deux États du Golfe, les Émirats arabes unis et le Bahreïn, ont signé les accords dits d’Abraham avec Israël. Le Maroc et le Soudan ont également annoncé leurs propres accords de paix avec Israël, et d’autres États arabes devraient suivre le mouvement une fois que la poussière sera retombée avec l’arrivée de l’administration Biden.
Depuis la signature des accords d’Abraham, les Émirats arabes unis ont tissé des liens commerciaux solides avec Israël et ont contribué à la création de l’Abraham Fund, destiné à financer les infrastructures de l’occupation qu’Israël a utilisées pour priver les Palestiniens de leur statut d’État. Lorsque les vols vers Dubaï ont été lancés en novembre, les touristes israéliens ont afflué aux EAU pour profiter des nouvelles relations d’amitié et échapper aux restrictions du confinement pandémique dans leur pays.
En fait, il est largement rapporté que ces visites sont devenues l’un des principaux moyens par lesquels Israël a importé de nouvelles variantes du Covid-19. La semaine dernière, Israël a effectivement fermé ses frontières – sauf pour le général McKenzie – pour garder le virus sous contrôle.

Une confiance croissante

À première vue, le désir d’Israël de s’installer dans le CENTCOM – une sorte d’OTAN du Moyen-Orient couvrant plusieurs États arabes avec lesquels Israël entretient toujours des relations hostiles – semble contre-intuitif. Mais, en fait, Israël va réaliser des gains stratégiques majeurs.
Il alignera encore plus étroitement les intérêts de sécurité des USA dans la région sur ceux d’Israël, au détriment de ses voisins arabes. Il aidera Israël à poursuivre ses efforts pour écraser les ambitions nationales des Palestiniens, avec la coopération explicite ou implicite de nombreux États arabes. Cela accentuera les tensions politiques au sein du bloc des États arabes, l’affaiblissant encore davantage. Et cela aidera à faire pression sur les États arabes récalcitrants pour qu’ils se joignent au consensus plus large contre le seul ennemi régional important d’Israël qui subsiste : l’Iran.
Il est significatif que la préoccupation de longue date de Washington concernant le caractère nocif de la présence d’Israël au CENTCOM pour les relations des USA avec les États arabes, se soit apparemment évaporée.
Autrefois, les USA prenaient soin de se distancier d’Israël chaque fois que le Pentagone s’enlisait dans la région, qu’il s’agisse de la guerre du Golfe de 1990 ou de l’invasion et de l’occupation de l’Irak en 2003. Ces calculs ne semblent plus pertinents.
Cette initiative démontre que les USA sont de plus en plus convaincus que les États arabes – du moins ceux qui comptent pour Washington – ne craignent pas d’être perçus comme faisant un compromis militaire avec Israël, en plus de leur engagement politique et économique. Elle souligne le fait que les États du Golfe, riches en pétrole, sont désormais, avec Israël, les principaux moteurs de la politique étrangère américaine dans la région et suggère que le plus important, l’Arabie saoudite, attend le bon moment pour signer son propre accord avec Israël.

Sortir de l’ombre

Israël, devrait continuer à mener des exercices militaires en Europe avec les pays de l’OTAN, mais sera bientôt en mesure d’établir des relations directes similaires avec les armées arabes, en particulier celles qui se développent et se professionnalisent rapidement dans le Golfe grâce aux richesses pétrolières.
Il est probable que les officiers israéliens sortiront bientôt de l’ombre et formeront et conseilleront publiquement les armées émiratie et saoudienne dans le cadre de leur rôle conjoint au sein du CENTCOM. L’expertise particulière d’Israël, qui s’appuie sur des décennies de surveillance, de contrôle et de répression des Palestiniens, sera très recherchée par les États du Golfe qui craignent des dissidences ou des soulèvements internes.
Comme l’a fait remarquer l’universitaire israélien Jeff Halper, Israël a démontré son efficacité à traduire ses liens militaires et de sécurité avec les armées et les forces de police du monde entier en soutien diplomatique dans les organismes internationaux.
Il est peu probable que cela soit différent avec les pays du Moyen-Orient. Une fois qu’Israël sera devenu la cheville ouvrière d’armées plus professionnalisées dans la région, on peut s’attendre à ce que les États qui dépendent de son aide abandonnent encore plus la cause palestinienne.

Diviser pour régner au niveau régional

Un autre dividende pour Israël sera de compliquer les relations de Washington avec la région arabe.
Non seulement le CENTCOM exploite des bases importantes dans le Golfe, en particulier à Bahreïn et au Qatar, mais il mène la « guerre contre le terrorisme » proclamée, avec des opérations ouvertes ou secrètes dans plusieurs États arabes, dont l’Irak et la Syrie.
Il sera plus difficile pour les USA de se dépêtrer des opérations ouvertement belligérantes d’Israël, y compris les frappes aériennes, dans ces deux pays, qui sont menées en violation flagrante du droit international. Les tensions entre les USA et Bagdad se sont aggravées par le passé en raison des frappes aériennes israéliennes en Irak, avec des menaces de limiter l’accès des USA à l’espace aérien irakien.
Avec Israël au sein du CENTCOM, les USA et ses États arabes favoris sont également susceptibles d’être plus directement impliqués dans les grandes opérations militaires israéliennes contre les Palestiniens, comme les « guerres » à répétition contre Gaza.
Cela constituera un défi important pour les institutions de coopération de la région comme la Ligue arabe. Il est presque certain que cela creusera un fossé encore plus profond entre les États arabes pro-Washington et ceux qui sont accusés d’être du mauvais côté de la « guerre contre le terrorisme ». Il pourrait en résulter une politique régionale de diviser pour régner cultivée par Israël qui reflète les divisions paralysantes qu’Israël a générées pendant des décennies au sein de la direction palestinienne, le plus prononcées dans la scission entre le Fatah et le Hamas.

Le front anti-iranien

Le plus grand avantage pour Israël sera une alliance plus formelle avec les Etats arabes contre l’Iran et l’introduction d’Etats plus ambivalents dans l’orbite d’Israël.
Cela semble avoir été l’objectif de la réconciliation, récemment très médiatisée, entre les EAU et les Saoudiens d’un côté et le Qatar de l’autre, réalisée dans les derniers jours de l’administration Trump. L’une des principales causes du long blocus du Qatar était liée à son insistance à maintenir des liens politiques et économiques avec Téhéran.
L’objectif d’Israël est de forcer la main à l’administration Biden pour qu’elle poursuive la politique belliqueuse anti-iranienne de Trump, qui comprenait des sanctions agressives, des assassinats et la rupture de l’accord nucléaire de 2015 avec Téhéran signé par Barack Obama. Cet accord avait donné aux inspecteurs l’accès à l’Iran pour s’assurer qu’il ne développait pas une bombe nucléaire qui pourrait neutraliser l’influence stratégique qu’Israël tire de son arsenal nucléaire.
Au sein du CENTCOML, Israël pourra travailler plus étroitement avec les alliés du Golfe pour saboter toute tentative de Washington de relancer l’accord nucléaire avec Téhéran. Ce point a été souligné la semaine dernière lors d’une conférence sur la sécurité en ligne, organisée par l’université de Tel-Aviv, à laquelle ont participé deux ministres du Golfe.
Lors de cette conférence, Kochavi, le chef d’état-major d’Israël, a adressé une réprimande publique sans précédent à Biden à propos des récentes déclarations selon lesquelles il souhaitait relancer l’accord nucléaire. Kochavi a qualifié l’accord de « mauvais et erroné sur le plan stratégique et opérationnel », a affirmé que l’Iran lancerait des missiles nucléaires sur Israël dès qu’il en aurait, et a déclaré qu’une attaque menée par Israël en cavalier seul « doit être sur la table ».
Le ministre des Affaires étrangères du Bahreïn, Abdullatif Al Zayani, a fait remarquer qu’Israël et les Etats du Golfe auraient plus de chances d’empêcher toute conciliation des USA envers l’Iran s’ils parlaient d’une « voix unifiée ». Il a ajouté : « Une position régionale commune sur ces questions exercera une plus grande influence sur les USA ».
Ce point de vue a été repris par Anwar Gargash, le ministre des Affaires étrangères des EAU.

Le croque-mitaine du Moyen-Orient

Signe que l’administration Biden craint déjà d’être confrontée à une large alliance moyen-orientale contre l’Iran, le nouveau président a choisi comme secrétaire d’Etat, Antony Blinken, lequel a déclaré le mois dernier qu’il était « vital » de consulter Israël et les Etats du Golfe avant de revenir à l’accord avec l’Iran.
Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou, qui cherche désespérément à améliorer sa situation électorale et à détourner l’attention de son imminent procès pour corruption, a tout intérêt à ouvrir cette brèche.
Veiller à ce que l’Iran reste le principal croque-mitaine du Moyen-Orient – au centre de l’hostilité occidentale – est dans l’intérêt commun d’un Israël qui n’a pas l’intention de mettre fin à son obstruction de plusieurs décennies à l’État palestinien et des États du Golfe qui n’ont pas l’intention de mettre fin à leurs propres violations des droits humains et à la promotion de la discorde entre pays musulmans.
Mike Pompeo, le secrétaire d’État sortant de Trump, a posé une mine terrestre le mois dernier pour servir les intérêts israéliens et saoudiens en soulignant qu’un certain nombre de dirigeants d’Al-Qaïda ont trouvé refuge en Iran. Cela faisait écho à l’allégation – en l’occurrence totalement fantaisiste – de l’administration Bush sur des liens entre Al-Qaïda et Saddam Hussein, utilisée comme prétexte, avec les armes de destruction massive inexistantes, pour l’invasion et l’occupation de l’Irak en 2003.
Avec l’arrivée d’Israël au CENTCOM, le lobbying en faveur d’une répétition de cette erreur catastrophique ne peut que s’intensifier – et avec lui, les perspectives d’une nouvelle conflagration au Moyen-Orient.

Paru le 2 février 2021 sur le blog de Jonathan Cook sous le titre Why Israel is joining the Pentagon’s ‘Arab Nato’

Traduction: Tlaxcala

Source: https://www.jonathan-cook.net/2021-02-02/israel-pentagon-arab-centcom/

 

 

1 commentaire:

  1. LISEZ CELA HANNIBAL ! https://www.publicsenat.fr/article/societe/alexandre-adler-le-terme-corona-apparait-dans-un-rapport-de-la-cia-des-2005-181525

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