jeudi 26 février 2026

À qui ‘nos’ menteurs mentent-ils, et pourquoi ?

Prétendre que les dirigeants des post-démocraties occidentales mentent systématiquement sur ce qu’ils font et sur les raisons pour lesquelles ils le font ne vous aidera pas à vous faire des amis et à changer les mentalités.

Leur constante malhonnêteté est une évidence pour beaucoup depuis trop longtemps. N’oubliez jamais les conseils de Dale Carnegie et l’impératif de toujours faire preuve de pertinence.

Récemment, une idée intéressante m’est venue à l’esprit à ce propos.

C’est arrivé à l’automne dernier, le 25 octobre pour être précis. Je lisais le New York Post, comme il se doit pour garder l’esprit clair dans notre monde tourmenté, et je suis tombé sur un article d’opinion intitulé “La guerre des mots de Poutine”. C’est surtout le sous-titre qui m’a interpellé : “Ne croyez pas ses mensonges : la Russie n’est pas en train de gagner”.

Comment aurais-je pu ne pas continuer à lire ? Il était clair, le 25 octobre dernier déjà, que l’armée ukrainienne, infestée de nazis, était en train de perdre la guerre contre la Russie, et que le régime fasciste de Kiev s’enfonçait dans l’abîme. “Vlad” n’était pas le seul à observer, à l’époque, que la voie de la victoire était toute tracée pour la Russie.

Voici quelques extraits de la chronique de Jack Keane :

“Les Russes n’ont pris aucune grande ville ukrainienne depuis 2022. Ils se battent pour des champs et de petites villes, au prix de pertes extravagantes qu’ils ne peuvent assumer.

“Poutine n’est encore dans la course que grâce au soutien de la Chine, de la Corée du Nord et de l’Iran.

“... Les drones ukrainiens ont empêché les Russes d’utiliser leurs chars et leurs véhicules mécanisés à grande échelle.

“La plupart des soldats russes meurent en masse pour avancer de quelques mètres à la fois.

“Des documents du gouvernement russe ayant fuité indiquent que le pays a subi en moyenne 35 000 pertes par mois entre janvier et septembre 2025”.

Après avoir consacré près de 50 cm de colonne à ce sujet, la conclusion s’impose :

“La solution passera non seulement par des pressions économiques, mais aussi par un soutien militaire accru à l’Ukraine. Il faut forcer Poutine à mettre fin à cette guerre selon nos conditions, et non les siennes”.

Je laisse ces passages parler d’eux-mêmes, sauf pour dire que lorsqu’un auteur insiste sur la nécessité pour les vaincus de dicter les conditions de cessez-le-feu au vainqueur, il semble y avoir un certain décalage avec la réalité.

Cet article n’est pas l’œuvre d’un novice, aussi mince soient ses propos. Jack Keane est un général quatre étoiles à la retraite qui préside aujourd’hui l’Institute for the Study of War, un think tank régulièrement évoqué, composé de va-t-en-guerre influents, en activité ou à la retraite, comme David Petraeus et Stanley McChrystal.

Pour situer l’institut dans la constellation du Beltway, il a été fondé par Kimberly Kagan, la belle-sœur du célèbre néoconservateur Robert Kagan. Comme c’est souvent le cas dans ce genre de contexte, l’institut ne révèle pas ses sources de financement.

Pourquoi des individus aussi influents dans les cercles politiques colportent-ils non seulement des mensonges éhontés, mais surtout des mensonges éhontés dont quiconque de sensé et informé ne peut ignorer le caractère mensonger, et dont les colporteurs de ces mensonges savent qu’ils sont mensongers ?

Ces propos me rappellent, comme souvent ces derniers temps, une remarque d’Hannah Arendt lors d’une conversation avec un militant français pour la liberté d’expression, peu avant sa mort en décembre 1975.

“Si tout le monde vous ment tout le temps”, disait-elle à Roger Errera, “ce n’est pas vous qui finissez par croire aux mensonges, mais c’est plutôt que plus personne ne croit plus rien”.

Cinquante et un ans plus tard, il est temps d’approfondir la réflexion d’Arendt. À notre époque, où plus personne ne croit en rien, à qui nos menteurs mentent-ils, et pourquoi ?

Voilà le point intéressant. Dans la phase impériale déclinante de l’Amérique, les réalités conjurées sont préférables à la réalité. Le grincement de la roue de l’Histoire est devenu insupportable, à tel point que les tentatives désespérées pour le faire taire ne sont plus que le seul recours.

Dans l’empire du mensonge qui en résulte, que personne ne croie plus en rien n’a plus aucune importance. En d’autres termes, peu importe que l’Amérique se fraie un chemin dans le monde sur la base de mensonges sans fin. Les seuls à devoir croire à ces mensonges sont ceux qui les racontent, et l’essentiel est de faire semblant.

Maintenir la meta-réalité



Trump remet à Keane, du NYT, la Médaille présidentielle de la liberté à la Maison Blanche, le 10 mars 2020.

Sans vouloir entraîner les lecteurs dans un dédale de raisonnements alambiqués, je voudrais simplement rappeler que nous vivons à une époque où les discours sont extrêmement complexes. Pensez-vous que Jack Keane, lorsqu’il écrit un article d’opinion truffé de mensonges du début à la fin, pense aux lecteurs du New York Post ? Bien sûr que non.

Les seuls lecteurs qui comptent pour lui sont ses collègues idéologues, et personne d’autre. Il ne fait qu’entretenir la meta-réalité qui permet à l’empire de poursuivre ses activités incohérentes comme s’il s’agissait de comportements rationnels.

Depuis quelques années, on sait que la Russie remportera la victoire en Ukraine. Je me demande comment tous les Jack Keane de ce monde vont gérer la défaite d’une guerre qu’ils n’étaient tout simplement pas prêts à perdre. Maintenant, c’est clair : ils se sont réfugiés dans une sorte de psychose collective. Et c’est ainsi qu’ils survivent, solitaires, grâce à leurs fantasmes.

Dominic Lawson, issu d’une lignée de conservateurs éminents et quelque peu nobles, a publié un article de la même eau que celui de Jack Keane dans The Sunday Times le week-end dernier.

“Les événements récents contredisent l’opinion conventionnelle selon laquelle la Russie est en train de gagner”, écrit-il. Puis, il énumère, entre autres, une série de statistiques farfelues : “rien que l’année dernière, la Russie compterait près d’un demi-million de victimes”, etc.

Et puis une série d’affirmations audacieuses, lancées avec désinvolture, qui ne résistent pas à un examen même superficiel :

“L’empoisonneur du Kremlin n’a aucune intention d’accepter les conditions de paix qui lui sont proposées”. Ou encore :

“Les objectifs de Poutine sont revanchards et impliquent des guerres d’annexion plutôt que de défense. Bien sûr, en vertu de son affirmation absurde selon laquelle il ‘dénazifie’ l’Ukraine, ces objectifs sont et seront présentés comme visant à ‘défendre la mère patrie’”.

J’adore le mot “absurde” et les guillemets de ce passage.

Il n’y a qu’une seule façon pour Poutine de quitter l’Ukraine, titre cet article. Et la conclusion de Lawson, juste en dessous du sous-titre : “Seule la défaite pourra l’arrêter”.

Seule la défaite. C’est cela, et l’Ukraine marche vers la victoire.

De la fable à la thèse



Siège du Council on Foreign Relations à New York.

Ce genre de discours est actuellement légion, et leur prolifération va bon train. Qualifier ces contenus de propagande maladroite suffit-il ? Non, car cette méta-réalité se mue sous nos yeux en une vision du monde, une nouvelle approche géopolitique acceptable — même si cela n’a aucune importance que nous l’acceptions ou non.

Dans son édition de mars-avril, Foreign Affairs, l’organe officiel du Conseil des relations étrangères, a publié un article à ce sujet sous le titre “L’illusion multipolaire”.

Dans cet article, C. Raja Mohan, un professeur réputé d’une université privée de la région de New Delhi, affirme que le monde tel qu’il est plus ou moins universellement perçu depuis la chute du mur de Berlin en 1989 et la fin de la guerre froide n’est qu’une illusion, une tromperie collective :

“L’administration Trump s’est lancée dans l’affirmation sans équivoque de la puissance américaine en imposant des droits de douane exorbitants, en s’ingérant dans les affaires de pays tiers et en négociant des accords de paix et des accords commerciaux aux quatre coins du monde. La Chine et la Russie ont résisté à Washington sur certaines questions, mais n’ont pas été en mesure de contester de manière globale les initiatives des États-Unis pour remodeler les équilibres mondiaux.

“La réalité est que le monde demeure unipolaire. Les illusions de multipolarité n’ont pas créé d’ordre international plus équilibré. Au contraire, elles ont eu l’effet inverse : elles ont permis aux États-Unis de se libérer de leurs contraintes antérieures et de déployer leur puissance de manière encore plus agressive. Aucune autre puissance ou bloc n’a été en mesure de lancer un défi crédible ou de travailler collectivement pour contrer la puissance américaine. Mais contrairement à la période d’unipolarité qui a suivi la fin de la guerre froide, les États-Unis exercent désormais un pouvoir unilatéral dépourvu de toute forme de responsabilité”.

Le point de vue de Mohan sur l’extravagante irresponsabilité du régime de Trump ne pourrait être plus pertinent. Mais son argumentation constitue par ailleurs un fouillis ahistorique.

Il fait fi du climat de pessimisme qui anime les cercles politiques à Washington depuis la fin de l’empire, en 2001, et culmine avec les incohérences du régime Trump. Il semble également incapable de saisir la longue portée de notre époque, c’est-à-dire le processus graduel qui voit un ordre mondial en remplacer un autre.

L’article de Mohan mérite d’être lu. C’est le genre de fable élevée au rang de thèse. Simplicius fait une remarque similaire, sans utiliser cette expression, à propos de l’analyse de Mohan publiée ce week-end dans sa newsletter Substack et intitulée “La multipolarité, une ‘illusion’ face au nouvel impérialisme de Trump ?”

La réponse de Simplicius et la mienne sont les suivantes : l’illusion vaut pour ceux qui considèrent les actions du régime Trump comme autre chose qu’un château de cartes dressé sur l’illusion et le mensonge, dont Mohan est l’exemple parfait. On parle d’une période transitoire intrinsèquement instable, et non d’une ère.

Alors que la “gigantesque armada” de Trump se rassemble en Méditerranée, en mer Rouge et dans le golfe Persique, apparemment en prévision d’une nouvelle attaque contre l’Iran, le vice-président J. D. Vance parcourt le pays pour alerter sur la menace que l’Iran ferait peser sur la sécurité nationale des États-Unis.

Quant à Steve Witkoff, le magnat new-yorkais qui sert d’émissaire à Trump, il a affirmé ce week-end que la République islamique serait “probablement à une semaine” de disposer de l’essentiel pour se doter de l’arme nucléaire.

Ces déclarations sont tellement déconnectées de la réalité que même la presse israélienne n’a pas pris Witkoff au sérieux. Mais ces notions n’ont, une fois de plus, aucune importance pour l’Iran.

Witkoff et Vance peuvent mentir impunément, personne ne les croira, et ils savent qu’ils ne sont pas crédibles, mais peu leur importe. Ils se croiront, ou feront semblant de se croire, et la méta-réalité de notre époque continuera à prospérer.

En méditant sur ce phénomène, je songe aux historiens. Les mythes qui expliquent tant d’événements de la troisième décennie du XXIe siècle survivront-ils à leur examen minutieux ? L’empire du mensonge entrera-t-il dans l’histoire comme s’il existait vraiment ?


Par Patrick Lawrence pour Consortium News, le 25 février 2026

Traduit par Spirit of Free Speech

1 commentaire:

  1. À qui ‘nos’ menteurs mentent-ils, et pourquoi ?
    Sur la propagande, les narratifs et les mensonges.
     « Le but de la propagande moderne n’est pas seulement de désinformer ou de pousser à une opinion. » « L’objectif est d’épuiser votre esprit critique, d’anéantir la vérité. » - Garry Kasparov
    Gardez ceci présent en permanence dans votre esprit ainsi que cette vieille antienne jamais démentie : A quoi reconnait-on un politicien qui ment ? Quand ses lèvres bougent.
    Souvenez vous également des vertus du doute cartésien. On n'achète jamais chat en poche.

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