vendredi 29 janvier 2016

La cinquième colonne chez Poutine

Quoi qu’il arrive à l’avenir, Poutine a déjà assuré sa place dans l’Histoire comme l’un des plus grands dirigeants que la Russie a jamais eu. Non seulement il a réussi à littéralement ressusciter la Russie en tant que pays, mais, en un peu plus d’une décennie, il l’a fait revenir à un statut de puissance mondiale capable de défier avec succès l’Empire anglo-sioniste. Le peuple russe a clairement reconnu cet exploit et, selon de nombreux sondages, il lui accorde un soutien incroyable de 90%. Et pourtant, il y a un problème crucial que Poutine a échoué à traiter : la véritable raison qui sous-tend l’apparente incapacité du Kremlin de réformer significativement l’économie russe.

Comme je l’ai décrit plusieurs fois par le passé, lorsque Poutine est arrivé au pouvoir en 1999-2000, il héritait d’un système complètement conçu et contrôlé par les États-Unis. Pendant les années Eltsine, les ministres russes avaient moins de pouvoir que les conseillers occidentaux qui ont transformé la Russie en une colonie étasunienne. En fait, pendant les années 1990, la Russie était au moins aussi contrôlée par les États-Unis que ne le sont l’Europe et l’Ukraine aujourd’hui. Et les résultats ont été vraiment catastrophiques : la Russie a été pillée de ses richesses naturelles, des milliards de dollars ont été volés et dissimulés sur des comptes offshores occidentaux, l’industrie russe a été détruite, une vague de violence, de corruption et de pauvreté sans précédent a plongé tout le pays dans la misère et la Fédération de Russie s’est presque disloquée en de nombreux petits États. C’était, à tous points de vue, un cauchemar absolu, une horreur comparable à une guerre majeure. La Russie était au bord de l’explosion et il fallait faire quelque chose.
Les deux centres de pouvoir restants, les oligarques et l’ex-KGB, ont été contraints de chercher une solution à cette crise, et ils ont eu l’idée de se partager le pouvoir : le premier serait représenté par Dmitri Medvedev et l’autre par Vladimir Poutine. Chaque camp pensait qu’il pourrait tenir l’autre en échec et que cette combinaison de beaucoup d’argent et de beaucoup de muscle assurerait un degré suffisant de stabilité.
J’appelle le groupe derrière Medvedev les intégrationnistes atlantiques et les gens derrière Poutine les souverainistes eurasiatiques. Les premiers veulent que la Russie soit acceptée par l’Occident comme un partenaire égal et sa pleine intégration à l’Empire anglosioniste, tandis que les autres veulent rendre la Russie souveraine puis créer un système international multipolaire avec l’aide de la Chine et des autres pays des BRICS.
Ce à quoi les intégrationnistes atlantiques ne s’attendaient pas, c’est que Poutine commencerait, lentement mais sûrement, à les évincer du pouvoir : d’abord il a réprimé les oligarques les plus notoires comme Berezovski et Khodorkovski, puis les oligarques locaux, les mafias dans les gouvernements locaux, les truands ethniques, les représentants de l’industrie corrompue, etc. Poutine a restauré la verticale du pouvoir et a écrasé les insurgés wahhabites en Tchétchénie. Poutine a même organisé les circonstances nécessaires pour se défaire de certains de ses pires ministres tels que Serdiukov et Koudrine. Mais ce que Poutine a échoué à faire jusqu’à présent est de :
  • réformer le système politique russe,
  • remplacer les membres de la 5e colonne au sein et autour du Kremlin,
  • réformer l’économie russe.
La Constitution russe et le système de gouvernements actuels sont un pur produit des conseillers étasuniens qui, après la répression sanglante contre l’opposition en 1993, a permis à Boris Eltsine de diriger le pays jusqu’en 1999. Il est paradoxal que l’Occident parle maintenant d’une présidence despotique à propos de Poutine alors qu’il a hérité d’un système politique conçu par l’Occident. Le problème pour Poutine aujourd’hui est que cela n’a aucun sens de remplacer quelques-uns des pires personnages au pouvoir tant que le système reste inchangé. Mais le principal obstacle à une réforme du système politique est la résistance des membres pro-occidentaux de la 5e colonne au sein et autour du Kremlin. Ce sont aussi eux qui imposent encore l’application d’un genre de politique relevant du consensus de Washington, même s’il est évident que les conséquences pour la Russie sont extrêmement mauvaises et même désastreuses. Il ne fait aucun doute que Poutine le comprend, mais il a été incapable, du moins jusqu’à aujourd’hui, de sortir de cette dynamique.

Qui sont donc ces membres de la 5e colonne ?

J’ai sélectionné neuf des noms les plus souvent mentionnés par les analystes russes. Ce sont (sans ordre particulier) :
L’ancien vice-Premier ministre Anatolii Chubais, la première vice-gouverneure de la Banque centrale de Russie Ksenia Iudaeva, le vice-Premier ministre Arkadi Dvorkovich, le premier vice-Premier ministre Igor Shuvalov, la gouverneure de la Banque centrale de Russie Elvira Nabiullina, l’ancien ministre des Finances Alexei Koudrine, le ministre du Développement économique Alexei Uliukaev, le ministre des Finances Anton Silouanov et le Premier ministre Dmitri Medvedev.
Ce n’est bien sûr qu’une liste partielle – la véritable liste est plus longue et plonge plus profondément dans la structure du pouvoir russe. Les personnes figurant sur cette liste vont de dangereux idéologues comme Koudrine ou Choubais à des gens médiocres et sans imagination comme Silouanov ou Nabiullina. Et aucun d’entre eux ne pourrait, en lui-même ou elle-même, représenter une grande menace pour Poutine. Mais en tant que groupe et dans le système politique actuel, ils sont un ennemi redoutable qui a maintenu Poutine en échec. Je crois, cependant, qu’une purge est en préparation.
L’un des signes d’une purge possible à venir est le fait que les médias russes, tant la blogosphère que les grand médias commerciaux, sont aujourd’hui très critiques à l’égard de la politique économique du gouvernement du Premier ministre Medvedev. La plupart des économistes russes sont d’accord pour dire que la véritable raison de l’actuelle crise économique en Russie n’est pas la chute du prix du pétrole ou, moins encore, les sanctions occidentales, mais les décisions erronées de la Banque centrale russe (comme le flottement du rouble ou le maintien de taux d’intérêts élevés) et le manque d’action gouvernementale pour soutenir une réforme véritable et le développement de l’économie russe.
Ce qui est particulièrement intéressant est que des adversaires virulents de la 5e colonne jouissent de beaucoup de temps d’antenne dans les médias russes, y compris dans la VGTRK propriété d’État. Des adversaires principaux de la politique économique actuelle, tels que Sergei Glaziev, Mikhail Deliaguine ou Mikhail Khazine, sont aujourd’hui interviewés longuement et on leur donne tout le temps nécessaire pour pulvériser la politique économique du gouvernement Medvedev. Et pourtant, Poutine n’entreprend encore aucune action visible. En fait, dans sa dernière adresse annuelle, il a même loué le travail de la Banque centrale russe. Que se passe-t-il donc ?
D’abord, et pour ceux qui sont exposés à la propagande occidentale cela pourrait être difficile à imaginer, Poutine est tout simplement limité par les règles de l’État de droit. Il ne peut pas simplement envoyer des forces spéciales et faire arrêter ces gens sur la base d’une accusation quelconque de corruption, de malversation ou de sabotage. Beaucoup de gens en Russie le regrettent, mais c’est une réalité de la vie.
En théorie, Poutine pourrait simplement limoger tout le gouvernement (ou une partie) et désigner un nouveau gouverneur pour la Banque centrale. Mais le problème est que cela déclencherait une réaction extrêmement violente de la part de l’Occident. Mikhaïl Deliaguine a récemment déclaré que si Poutine faisait ça, la réaction de l’Occident serait même plus violente qu’après la réunification de la Crimée à la Russie. Dit-il vrai ? Peut-être. Mais je crois personnellement que Poutine n’est pas seulement préoccupé par la réaction de l’Occident, mais aussi par celle des élites russes, en particulier celles qui sont riches, qui en général le détestent et verraient une telle purge comme une attaque à leurs intérêts vitaux personnels. La combinaison de la subversion étasunienne et de l’argent a définitivement la capacité de provoquer une sorte de crise en Russie. C’est, je pense, de loin la plus grande menace pour Poutine. Mais on peut aussi observer ici une dynamique paradoxale.
D’un côté, la Russie et l’Occident ont été en confrontation ouverte depuis que les Russes ont empêché les États-Unis d’attaquer la Syrie. La crise ukrainienne n’a fait qu’aggraver les choses. Ajoutez à cela la chute des prix du pétrole et les sanctions occidentales et vous pourriez dire que Poutine, aujourd’hui plus que jamais, doit éviter tout ce qui pourrait rendre la crise encore plus grave.
Mais de l’autre côté, cet argument peut être inversé en disant que si on considère à quel point les tensions sont déjà présentes et que l’Occident a déjà fait tout ce qu’il pouvait pour nuire à la Russie, n’est-ce pas le moment idéal de faire le ménage dans la maison et pour éliminer la 5e colonne ? Réellement – à quel point les choses pourraient-elles vraiment empirer ?
Seul Poutine connaît la réponse, simplement parce que lui seul connaît tous les faits. Tout ce que nous pouvons faire est d’observer que le mécontentement populaire à l’égard du bloc économique du gouvernement et de la Banque centrale est très certainement en train de grandir rapidement et que le Kremlin ne fait rien pour empêcher ou réprimer de tels sentiments. Nous pouvons aussi relever que tandis que la plupart des Russes sont en colère, dégoûtés et frustrés par la politique économique du gouvernement Medvedev, la popularité personnelle de Poutine atteint toujours des sommets malgré le fait que l’économie russe a indéniablement reçu un coup, même si celui-ci a été beaucoup plus faible que ce que l’Empire anglosioniste avait espéré.
Mon explication strictement personnelle de ce qu’il se passe est celle-ci : Poutine laisse délibérément les choses empirer parce qu’il sait que la colère populaire ne sera pas dirigée contre lui, mais seulement contre ses ennemis. Pensez-y : n’est-ce pas exactement ce que les services de sécurité ont fait dans les années 1990 ? N’ont-ils pas permis à la crise en Russie d’atteindre son paroxysme avant de pousser Poutine au pouvoir puis de réprimer impitoyablement les oligarques ? Poutine n’a-t-il pas attendu que les wahhabites de Tchétchénie attaquent effectivement le Daghestan avant de déchaîner l’armée russe ? Les Russes n’ont-ils pas laissé Saakachvili attaquer l’Ossétie du Sud avant de détruire complètement son armée ? Poutine n’a-t-il pas attendu une attaque ukronazie à grande échelle sur le Donbass avant d’ouvrir les robinets du voentorg (fournitures militaires) et du vent du nord (l’envoi de volontaires) ? Les critiques de Poutine diraient que non, pas du tout, Poutine a été surpris, il dormait au travail, et il a dû réagir, mais sa réaction était trop modeste, trop tardive, et que lorsqu’il a dû prendre des mesures, c’était seulement pour régler une situation qui avait tourné au désastre. Ma réponse à ces critiques est simple : que s’est-il passé à la fin ? Est-ce que Poutine n’a pas obtenu à chaque fois exactement ce qu’il voulait ?
Je crois que Poutine est pleinement conscient que la base réelle de son pouvoir n’est pas prioritairement l’armée russe ou les services de sécurité, mais le peuple russe. Cela, en retour, signifie que, pour lui, avant d’entreprendre n’importe quelle action, spécialement une action dangereuse, il doit s’assurer d’un niveau de soutien presque inconditionnel auprès du peuple russe. Et cela, à son tour, signifie qu’il ne peut entreprendre une action aussi risquée que si et quand la crise sera évidente pour tous et que le peuple russe aura envie de le voir prendre un risque et, si nécessaire, d’en payer les conséquences. C’est exactement ce que nous avons vu dans le cas de la réunification de la Crimée ou de l’actuelle intervention militaire en Syrie : le peuple russe est préoccupé, il souffre des conséquences de la décision de Poutine de passer à l’action, mais ils l’acceptent parce qu’ils croient qu’il n’y a pas d’autre choix.
Voilà. Soit Poutine dort au travail, il est pris au dépourvu par chaque crise et réagit trop tard, soit Poutine laisse délibérément une situation pourrir jusqu’à ce qu’une crise de grande ampleur soit évidente, et à ce moment il agit en pleine connaissance du fait que le peuple russe le soutient totalement et ne le critique ni pour la crise ni pour le prix à payer pour négocier résolument avec les Occidentaux.
Choisissez la version qui vous semble la plus plausible.
Ce qui est certain, c’est que jusqu’à présent, Poutine a échoué a faire face à la 5e colonne proche du Kremlin et à l’intérieur et que la situation se dégrade rapidement. La récente tentative de Koudrine de revenir au gouvernement a été une utilisation assez transparente des médias favorables à la 5e colonne en Russie (et à l’étranger) et, comme prévu, elle a échoué. Mais cela montre une confiance en soi croissante, et même arrogante, des intégrationnistes atlantiques. Quelque chose va se produire, probablement dans un proche avenir .

La 5e colonne russe: Chubais, Iudaeva, Dvorkovich, Shukalov, Nabiullina, Koudrine, Silouanov, Medvedev.
La 5e colonne russe:
Chubais, Iudaeva, Dvorkovich,
Shukalov, Nabiullina, Koudrine,
Silouanov, Medvedev.


Par le Saker US – Le 24 janvier 2016 – Source thesaker.is