Je n’avais pas encore terminé la rédaction de la seconde partie de mon analyse sur l’impact du jeu des impérialismes gigognes, états-uniens et européens, sur l’avenir de l’Europe, que l’actualité m’engage à m’interrompre brièvement pour un petit aparté.
Ce à quoi nous assistons au Venezuela est évidemment une résurgence de l’impérialisme le plus brutal et le plus crasse, un acte de colonialisme cynique « à la 19° siècle ».
Et cela amène à s’interroger sur une question de vocabulaire, apparemment anodine, devant l’énormité de la violation de toutes les normes du droit international dont nous sommes les témoins. Mais elle est, en fait, fondamentale.
Si nous sommes aussi surpris, c’est à cause d’un mot, qui est devenu omniprésent dans le débat public au début des années 90, « globalisation », ou « mondialisation » dans sa version française.
Ce néologisme brillant a eu pour effet de camoufler l’accélération des processus de domination impériale, qui suivent la disparition de l’URSS. C’est bien à ce moment que l’Europe institutionnelle, tout en s’étendant vers l’Est, se vassalise complètement vis-à-vis des USA. Cela se produit au niveau des institutions supranationales, qui ont été pensées, on le sait, dans ce but. Mais, surtout, cela se fait par la subordination des élites nationales, en particulier françaises et allemandes. Non pas que ces deux pays aient été, auparavant, complètement libres et souverains vis-à-vis des USA, bien sûr. Mais tout au long des deux décennies, courant de 1990 à 2010, en gros, l’emprise américaine sur ces deux pays augmente. Elle les fait passer de la position d’alliés dociles, mais pouvant défendre leurs intérêts, au statut de vassaux entièrement soumis. Pour s’en convaincre il suffit de comparer le refus de la France et de l’Allemagne de participer à la guerre en Irak en 2003, et l’acquiescement silencieux et, ou explicite pour certains (Macron), à la violence et l’acte de piraterie international, commis au Venezuela, durant le week-end.
En s’interdisant l’utilisation du terme « impérialisme » pour celui, prétendument plus moderne de « globalisme », on s’interdit aussi tout le fondement de l’analyse marxiste qui sous-tendait le premier terme. Or, cette analyse est incontournable, même si on en rejette les conclusions. Les tenants du terme « globalisme » reconnaissent, avec Marx, l’importance des moyens de production dans l’évolution des sociétés. En effet, ils affirment que c’est justement l’apparition des nouvelles technologies de l’information qui rendrait inéluctable l’extension du mode de production capitaliste au monde entier. Et ainsi justifient-ils l’extension parallèle de l’influence occidentale. Mais ils masquent l’autre aspect, beaucoup plus fondamental : le jeu de l’accumulation puis la saturation du capital qui conduit à son exportation. Exportation qui, elle-même, implique l’impérialisme.
Le terme « globalisme », en donnant à croire que l’évolution des rapports de forces économiques depuis 1990 serait un processus historique nouveau, porté par des technologies novatrices, interdit les parallèles historiques pertinents. Et en particulier, il rend aveugle à la similitude de la situation présente avec celle du début de XXe siècle, menant à la catastrophe des deux guerres mondiales.
Il est donc primordial de remettre le mot « impérialisme », au centre de nos analyses et de relire « L’impérialisme, stade ultime du capitalisme », même si on déteste son auteur. Quoiqu’on pense de celui-ci, ce petit livre est aujourd’hui brûlant d’actualité. Il n’y a jamais eu de « globalisation », mais bien une accélération de l’entreprise impérialiste états-unienne. Même les rapports entre les USA et la Chine, qui ont longtemps été présentés sous un angle positif, étaient bien une tentative de subordination. Certes le discours officiel voulait qu’en collaborant avec la Chine, en la laissant s’enrichir, on la convertirait au libéralisme à l’occidentale. Et comme des puissances libérales ne se font pas la guerre (sic), nous vivrions tous heureux jusqu’à la consommation des siècles. Mais en réalité, la Chine devait rester le sous-traitant des productions de marchandises, ne conservant qu’une part minimale de la valeur ajoutée. L’essentiel devait être transféré vers les puissances occidentales, et plus particulièrement vers leurs marchés financiers. Dès que la Chine a prétendu à l’autonomie, à une croissance économique et une politique indépendante, les USA sont devenus hostiles.
En reconnaissant la mondialisation comme un faux nez de l’impérialisme, américain d’abord, et européen ensuite, par lien de vassalité, on comprend mieux pourquoi l’Europe est aujourd’hui pillée par son suzerain. On appréhende pourquoi la violence interne et externe est désormais inévitable dans le proche futur européen, comme je le développerai dans la seconde partie de mon analyse citée en introduction.
Le kidnapping du président Maduro révèle aussi un renouvellement inquiétant des méthodes des États et de changement de régime de Washington. On observe une déviation par rapport à la stratégie des révolutions de couleur. Trop bien connue, trop utilisée, elle a perdu de son efficacité.
En gros la révolution de couleur s’appuie sur l’élite urbaine la plus éduquée, et la subvertit par des opérations de manipulation et de psy ops. Profitant de la proximité de cette population avec les centres de pouvoir, il est possible d’obtenir un renversement du régime non désirable, même si la majorité ne suit pas.
Ce à quoi on assiste au Venezuela est la subversion d’un petit noyau du cercle dirigeant, en particulier les forces de sécurité, afin de pouvoir mener une opération « coup-de-poing », avec des moyens très limités. Le pays visé se laisse faire. Cette subversion se fait évidemment par la corruption, mais seulement en partie. Après des années de sanctions, le pays est ruiné. Il est alors tentant pour certaines élites de céder aux sirènes de promesses d’amélioration de la situation : « Si seulement vous vous débarrassiez de ce vilain leader, qui est seul cause de vos ennuis. Chassez-le, collaborez avec nous, et vous pourrez de nouveau commercer librement, vous aurez de nouveau accès aux marchés de capitaux, aux importations de médicaments, etc ». Donner le choix entre l’espoir ou le coup de massue, après avoir épuisé la population par des années de sanctions : méthode cynique, mais efficace. C’est ce qui a été fait au Venezuela, c’est ce qui a été fait en Syrie.
Et comment comprendre ce qui vient aussi d’arriver en Russie ?
En même temps que Trump négocie avec Poutine, la CIA attaque une résidence présidentielle, qui est aussi un centre de commandement. D’un côté on entend que les négociations ne parlent que : business, business, business. De l’autre, on envoie le message « on peut vous atteindre où nous voulons, quand nous voulons, et rien ne nous arrête, même pas la crainte d’une escalade nucléaire ».
Là où les révolutions de couleur cherchaient à subvertir une partie de la population, cette nouvelle approche joue de la trahison d’un noyau étroit des élites. Il n’est pas envisageable aujourd’hui que cela puisse fonctionner en Russie. Heureusement, car si cela était, après quelques jours de chaos, le pouvoir tomberait dans les mains d’extrémistes, qui auraient, ipso facto, plus de 3000 têtes nucléaires entre les mains. Rassurantes perspectives !
Et surtout, là où la révolution de couleur cherchait à préserver un peu de « plausible deniability », l’approche par corruption des élites affiche le cynisme et la brutalité décomplexée du fascisme.
Et tout ça pour quoi ? Le Chavisme n’est pas mort, les structures de pouvoir existent toujours. La population descend dans la rue pour protester. Certes il y a sûrement des opposants au régime en place, mais il y a aussi des soutiens. Si l’action américaine affaiblit assez le pouvoir, le potentiel de guerre civile est réel. En tout cas, il est loin d’être certain que les USA puissent effectivement prendre le contrôle du Venezuela. En fait, pour le moment, il est beaucoup plus probable qu’ils échouent. Donc, les Etats-Unis ont perdu le peu de crédibilité qu’il leur restait. Ils ont également fait perdre les derniers tristes lambeaux de la crédibilité qui restait aux dirigeants de l’Europe, en particulier anglais, allemands et français. L’incapacité à exprimer une condamnation ferme révèle, si cela était encore nécessaire, leur totale soumission aux Etats-Unis. Il n’est pas sûr non plus que les USA puissent faire main basse sur le pétrole vénézuélien. En ce dimanche 4 janvier au soir, cela semble plutôt mal parti.
Donc, pour le moment, il semble que le coût de l’opération dépasse très largement les bénéfices que les USA peuvent en espérer. Tout ça ressemble terriblement à « La baie des cochons 2 », avec, cette fois, dans le rôle du président du « monde libre », un bouffon déjanté et vieillissant.
Si on prend la déclaration de doctrine de sécurité nationale publiée en fin d’année comme les résolutions de nouvel an de Washington, celles-ci n’augurent rien de bon pour 2026!
Mis en œuvre avec ce style violent et décomplexé, le potentiel de chaos et de souffrances pour les populations de cet impérialisme 2.0 est assez conséquent.
Par Daniel Arnaud
janv. 7
Français installé en Russie depuis de nombreuses années après avoir également habité l’Ukraine après la chute de l’Union soviétique. Il a collaboré avec notre chaîne YouTube dès son lancement. C’est-à-dire au printemps 2022 afin de tenter de réinformer face à la propagande que l’on a vu déferler sur l’ensemble du système médiatique mainstream.
Il nous livre à nouveau son point de vue d’occidental grand connaisseur de la Russie, sur le conflit mondial actuellement en cours.
Regis de Castelnau
C'est d'autant plus inquiétant que le bouffon déjanté devient régressif, avec un retour aux années 1650 - 1730, se prend maintenant pour "Barbe noire" ou "la Buse" avec ses actes de piraterie saisissant des tankers (fût-ils vides) en zone maritime internationale. Quand on dépasse les bornes, il n'y a plus de limites. (G. Pompidou).
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