dimanche 7 mars 2021

Occident/Russie : déconnexion totale

Force est de constater que la rupture Occident/Russie est consommée. Elle était prévisible. Il y a déjà longtemps que Moscou a retiré ses observateurs de l’OTAN. Le divorce est également acté avec l’Union européenne, suite au récent voyage de Josep Borell à Moscou et au les prochaines sanctions prévisibles suite à l’affaire Navalny.

Les néoconservateurs américains, suivis par leurs homologues européens, ont gagné. Il semble que les liens entre l’Union européenne et la Russie sont désormais bien coupés. Il reste bien le projet North Stream II, qui doit approvisionner l’Allemagne en gaz russe, mais nul doute que les lobbies vont tenter de le torpiller en imposant des sanctions aux entreprises qui y participent [1].
Résultat, l’Allemagne risque de finir par être dépendante des énergies ayant reçu le blanc-seing des écologistes radicaux. En résumé, fourniture d’électricité par les centrales au charbon, appel au gaz de schiste américain et à divers apports extérieurs dont le nucléaire français.

L’inflexion de la politique étrangère américaine

Il convient de constater que la nouvelle administration en place à la Maison-Blanche applique la maxime : « America is back ! ». En attendant de s’attaquer au « dur » de sa politique étrangère – les relations avec la Chine et l’Iran -, Joe Biden a en tout cas trouvé là un slogan censé rompre avec son prédécesseur et indiquer la marche à suivre pour les prochaines années. Il convient que les États-Unis soient à nouveau « prêts à diriger le monde, pas à s’en éloigner, prêts à affronter nos adversaires, pas à rejeter nos alliés, et prêts à défendre nos valeurs. ».

Le programme est le suivant : le retour à l’ordre international tel que les États-Unis l’ont défini au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. À la doctrine du désengagement de guerres au faible rapport coût/efficacité voulue par Donald Trump, Biden propose une ancienne doxa modifiée à l’aune des « valeurs » progressistes dont il s’est fait le champion lors de sa campagne : le monde se porte mieux quand l’Amérique en assume la direction. Plus néoconservateur, on ne fait pas ! En premier lieu, il a pris le contre-pied de l’alliance passée par son prédécesseur avec l’Arabie saoudite emmenée par le prince Mohammed Ben Salman. La décision la plus spectaculaire a été le gel des livraisons d’armes à Riyad, engagé dans une longue guerre contre les insurgés houthis au Yémen [2]. Il s’agit de « faire en sorte que les ventes d’armes par les États-Unis répondent à nos objectifs stratégiques » a souligné un porte-parole du département d’Etat, tout en qualifiant cette mesure de « routine administrative typique de la plupart des transitions. » le nouveau président a toutefois réaffirmé, le 26 janvier dernier, l’engagement de Washington « à aider notre partenaire, l’Arabie saoudite, à se défendre contre les attaques sur son territoire. » C’est que derrière l’effet d’annonce, le montage diplomatique bâti par Trump autour de la reconnaissance d’Israël et incluant désormais les Émirats arabes unis, le Bahreïn, le Maroc et le Soudan, mérite probablement d’être prolongé. D’autant plus que les Russes sont embuscade en mer Rouge, région éminemment stratégique où ils font les yeux doux au Soudan afin de trouver un point d’appui pour leur flotte.

Joe Biden a également décidé de prendre le contre-pied de son prédécesseur concernant l’OTAN et, en particulier concernant la présence militaire américaine en Allemagne. Trump, qui avait de mauvaises relations avec la chancelière Angela Merkel, avait annoncé en 2020 vouloir diminuer d’environ 9000 hommes ce contingent qui compte près de 35000 militaires. Cette décision avait été présentée comme une sanction envers Berlin – mais aussi indirectement à l’encontre des autres pays membres de l’OTAN – accusé de ne pas mettre assez la main à la poche.

Le retour de l’« ennemi » russe

Surtout, Joe Biden semble décidé à remettre les pendules à l’heure avec la Russie suspectée d’ingérences multiples, lors des élections américaines et dans bien d’autres pays. Ce n’est pas le retour à la Guerre froide mais cela y ressemble furieusement avec une nuance que ne soulignent généralement pas les experts : le Kremlin ne veut plus envahir l’Europe pour la convertir au marxisme-léninisme. Pour Washington, le temps des « indulgences » est fini. Lors de son premier appel à Vladimir Poutine, Biden n’a pas hésité à aborder les sujets qui fâchent : le sort de l’opposant Alexeï Navalny et de ses partisans, le piratage d’institutions fédérales américaines, les récompenses offertes aux talibans afghans tueurs de soldats américains – selon des informations dont une partie est, au moins sujette à caution. Il y est même allé d’un avertissement à peine voilé : « J’ai clairement dit au président Poutine, d’une façon très différente de mon prédécesseur, que le temps où les États-Unis se soumettaient face aux actes agressifs de la Russie, l’ingérence dans nos élections, les piratages informatiques, l’empoisonnement de ses citoyens, est révolu. Nous n’hésiterons pas à en augmenter le coût pour la Russie et à défendre nos intérêts vitaux et notre peuple ». Ce discours est à l’évidence à usage interne car il n’a aucune chance d’être entendu puisque, pour les responsables russes, l’agresseur, c’est Washington.

Les médias pro-Biden – en particulier européens – ont applaudi, insistant beaucoup sur le soutien apporté aux « démocrates » russes [3]. Vladimir Poutine a, comme d’habitude, gardé son calme, préférant se féliciter d’un accord ouvrant possiblement l’extension pour cinq ans du dernier traité de réduction des arsenaux nucléaires (New START), mais rien n’est encore signé : « Prenons d’abord connaissance de ce que les Américains proposent et nous ferons ensuite un commentaire » a tempéré, le porte-parole du président russe. Il sait qu’en dépit de l’enthousiasme quasi unanime affiché lors de la victoire de Biden, nombre d’Européens ne sont pas encore totalement soumis à Washington.

Plus grave encore, il semble, selon Moscou, que les néoconservateurs ont décidé d’exploiter l’affaire Navalny [3] dans l’ambiance explosive crée par la pandémie de la Covid-19. Ces derniers espèrent, en jetant des milliers de manifestants dans la rue – chiffres pour le moment invérifiables -, provoquer une situation de chaos en Russie, dans le but de renverser le pouvoir en place qui ne leur convient pas car il n’est pas « aux ordres ». Cette manière de procéder est loin d’être nouvelle pour les États-Unis qui prennent toujours garde d’intervenir par proxies interposés.

La Russie est ainsi redevenue, que l’on le veuille ou non, l’« ennemi conventionnel » suite aux mesures prises par Washington.

Selon Arnaud Dubien, fin connaisseur de la Russie, « 2014 avait marqué la fin des illusions sur la convergence entre la Russie et l’Occident, processus généralement compris comme l’adoption par Moscou du modèle et des règles du jeu édictées à Bruxelles et Washington ». Autant dire un asservissement aux règles édictées par ces entités. Il est compréhensible que les Russes, de culture orthodoxe et encore imprégnés d’un héritage marxiste, aient été réticents à adhérer aux systèmes de pensée occidentaux jugés décadents et pervers.

Alors que doit répondre Moscou ? Toujours selon A. Dubien « ce qui s’est passé à l’occasion de la visite de Josep Borrell au début février à Moscou indique que la Russie n’est pas demandeuse de dialogue politique, en tout cas pas selon l’agenda et les modalités voulues par Bruxelles. Le Kremlin se sent fort, laissera venir et avisera ».

En résumé sur le plan politique, économique, culturel, etc. la Russie n’attend plus rien de l’Union européenne, considérée comme étant en train de se saborder, à tous points de vue. Peu à peu, ce qui était acheté en Europe est fourni localement ou, à défaut, importé d’autres pays, comme la Chine. Il ne pas se faire d’illusions, les agriculteurs européens en général et français en particulier ne vendront plus rien en Russie dans les années à venir.

Sur le plan militaire, les jeux de « gros bras » se poursuivent, l’OTAN et la Russie continuant à se tester mais sans intention de conquête de part et d’autre. La Pologne et les États baltes ont beau agiter la menace représentée par l’Ours russe – qui certes a récupéré la Crimée jugée comme vitale par le Kremlin -, la Russie ne va pas envahir ces pays. Par contre, il n’est pas exclu que Moscou agisse comme le fait Washington, en procédé à des « révolutions de couleur », en y organisant des troubles via des tiers (ONG, sympathisants) afin de maintenir les pouvoirs politiques locaux dans l’incertitude voire l’inquiétude.

3ème guerre mondiale ? La toile d'araignée gigantesque des bases militaires  US enserre la Russie mais aussi la Chine et le monde entier. -  medias-presse.info
Une gigantesque toile d'araignée
de bases américaines autour de la Russie

Le Grand Nord, nouvel enjeu ?

Sans évoquer sur les opportunités économiques – en partie liées au réchauffement climatique – que beaucoup citent, jusqu’à présent, le Grand Nord était le terrain de jeu quasiment exclusif des bombardiers stratégiques russes.

Mais les forces américaines ont récemment montré leur intérêt pour cette région qui ne peut plus être considérée comme une « zone tampon » pour les États-Unis. En 2020, pour la première fois depuis la fin de la Guerre froide, l’US Navy a envoyé quatre navires (USS Donald Cook [4], Porter, Roosevelt et USNS Supply) en mer de Barents, point de départ des sous-marins russes opérant dans l’espace océanique appelée GIUK (Groenland/Iceland/United Kingdom), d’une importance capitale pour les liaisons maritimes entre l’Europe et l’Amérique du Nord.

De son côté, l’US Air Force a mené plusieurs exercices dans la région, notamment en y dépêchant des bombardiers B-1 Lancer (qui n’ont plus de capacité nucléaire) qui ont survolé la Norvège et la Suède. En 2021, l’armée de l’air américaine a l’intention de déployer quatre de ces appareils en Norvège. Ils seront stationnés sur la base aérienne d’Ørland. Cette mission devrait officiellement améliorer l’interopérabilité avec les alliés et les partenaires de Washington en Europe et habituer les forces aux opérations dans le Grand Nord. « La disponibilité opérationnelle et notre capacité à soutenir nos alliés et nos partenaires et à réagir rapidement sont essentielles au succès », a déclaré le général Jeff Harrigian, commandant des forces aériennes américaines en Europe et en Afrique. « Nous apprécions le partenariat durable que nous avons avec la Norvège et attendons avec impatience les opportunités futures pour renforcer notre défense collective », a-t-il ajouté.

Les routes de l'Arctique, un raccourci stratégique de 4500 km


Force est de constater que la rupture Occident/Russie est consommée. Elle était prévisible. Il y a déjà longtemps que Moscou a retiré ses observateurs de l’OTAN. Le divorce est également acté avec l’Union européenne, suite au récent voyage de Josep Borell à Moscou et au les prochaines sanctions prévisibles suite à l’affaire Navalny.

Par Alain RODIER ; Cf2R

NOTES de H. Genséric

[1] Nord-Stream-2 : Un gazoduc entêté
Chantage américain à l’énergie : l’Allemagne remet Macron au pas
Une fable du Pipelineistan pour notre époque
De la Baltique à la mer Noire, Poutine au secours des pays maltraités par les États-Unis
La guerre des tubes

[2] Les guerres de bombardements secrets de Trump et de Biden
Yémen. Les Houthis lancent des missiles contre un site d’Aramco et d'autres sites d'Arabie
Yémen. Aden: le piège saoudo-émirati?
Yémen. Ni chiites, ni Iraniens. Les Saoudiens et les Américains massacrent pour le Pétrole !!
Yémen. Fiasco du «Blitzkrieg» de l’Arabie saoudite
Yémen. Caitlin JOHNSTONE: Nous, Américains, sommes les terroristes

[3] Qui est Alexei Navalny ?
Le plan de destruction de la Russie dans le programme de Biden
Le fantasmagorique château de Poutine
La farce Navalny

[4] Technologie Magrav. Encore un navire de guerre américain "détruit" par les Russes
RUSSIE / USA. La passion du Su-24 pour le USS Cook

VOIR AUSSI :

Luttes existentielles entre empires
Maltraiter la Russie quand on en a besoin n’est pas une bonne idée
L’alliance Chine-Russie rend vaines les agressions occidentales
Réponse des généraux américains au discours de Sergueï Lavrov du 19 février 2021: la guerre nucléaire
Géostratéegie. Une histoire de télégramme
À ceux qui parlent de "Grand Reset", Poutine répond : “Pas si vite”

Hannibal GENSÉRIC

Poutine, les croisés et les barbares

L’OTAN civilisée pourrait vouloir repenser le choix d’un combat contre les héritiers du Grand Khan.

Moscou est douloureusement conscient que la « stratégie » États-Unis/OTAN d’endiguement de la Russie atteint déjà le point culminant. Une fois de plus.

Mercredi dernier, lors d’une réunion très importante avec le conseil d’administration du Service fédéral de Sécurité, le président Poutine a tout exposé en termes clairs :

« Nous sommes confrontés à la fameuse politique d’endiguement de la Russie. Il ne s’agit pas de concurrence, ce qui est naturel dans les relations internationales. Il s’agit d’une politique cohérente et plutôt agressive visant à perturber notre développement, le ralentir, créer des problèmes le long du périmètre extérieur, déclencher l’instabilité intérieure, saper les valeurs qui unissent la société russe et, en fin de compte, affaiblir la Russie et la placer sous contrôle extérieur, exactement comme nous le voyons se produire dans certains pays de l’espace post-soviétique ».

Non sans une touche de méchanceté, Poutine a ajouté que ce n’était pas exagéré : « En fait, vous n’avez pas besoin d’en être convaincu car vous le savez parfaitement, peut-être même mieux que quiconque ».

Le Kremlin est tout à fait conscient que « l’endiguement » de la Russie se concentre sur son périmètre : l’Ukraine, la Géorgie et l’Asie centrale. Et l’objectif ultime reste le changement de régime.

Les remarques de Poutine peuvent également être interprétées comme une réponse indirecte à une partie du discours du président Biden à la Conférence de Munich sur la Sécurité.

Selon les scénaristes de Biden :

« Poutine cherche à affaiblir le projet européen et l’alliance de l’OTAN parce qu’il est beaucoup plus facile pour le Kremlin d’intimider des pays individuels que de négocier avec la communauté transatlantique unie … Les autorités russes veulent que les autres pensent que notre système est tout aussi corrompu, voire plus corrompu ».

Une attaque personnelle maladroite et directe contre le chef d’État d’une grande puissance nucléaire ne peut pas exactement être qualifiée de diplomatie sophistiquée. Au moins, elle montre de façon flagrante comment la confiance entre Washington et Moscou est maintenant réduite à moins de zéro. Autant les manipulateurs de l’État profond de Biden refusent de considérer Poutine comme un partenaire de négociation digne de ce nom, autant le Kremlin et le Ministère des Affaires étrangères ont déjà rejeté Washington comme « incapable de conclure un accord ».

Une fois de plus, tout est une question de souveraineté. « L’attitude inamicale envers la Russie », telle que Poutine l’a définie, s’étend à « d’autres centres indépendants et souverains de développement mondial ». Lisez-le comme principalement la Chine et l’Iran. Ces trois États souverains sont classés comme les principales « menaces » par la stratégie de sécurité nationale des États-Unis.

Pourtant, la Russie est le véritable cauchemar des Exceptionnalistes : Chrétienne orthodoxe, elle fait ainsi appel à des pans entiers de l’Occident ; consolidée en tant que grande puissance eurasiatique ; une superpuissance militaire hypersonique ; et dotée de compétences diplomatiques inégalées, appréciées dans tout le Sud global.

En revanche, il ne reste pas grand-chose pour l’État profond, si ce n’est diaboliser sans cesse la Russie et la Chine pour justifier un renforcement militaire occidental, la « logique » intégrée dans un nouveau concept stratégique appelé « OTAN 2030 : Unis pour une nouvelle Ère ».

Les experts à l’origine de ce concept l’ont salué comme une réponse « implicite » à la déclaration du président français Emmanuel Macron sur la « mort cérébrale » de l’OTAN.

Au moins, le concept prouve que Macron avait raison.

Ces barbares de l’Est

Les questions cruciales sur la souveraineté et l’identité russe ont été un thème récurrent à Moscou ces dernières semaines. Et cela nous amène au 17 février, lorsque Poutine a rencontré les dirigeants politiques de la Douma, depuis Vladimir Jirinovski du Parti libéral démocrate – qui connaît un nouvel élan de popularité – jusqu’à Sergueï Mironov de Russie unie, en passant par Viatcheslav Volodine, président de la Douma.

Poutine a souligné le caractère « multi-ethnique et multi-religieux » de la Russie, désormais dans « un environnement différent et libre d’idéologie » :

« Il est important pour tous les groupes ethniques, même les plus petits, de savoir que c’est leur seule et unique patrie, qu’ils sont protégés ici et qu’ils sont prêts à donner leur vie pour protéger ce pays. C’est dans notre intérêt à tous, quelle que soit notre ethnie ».

Pourtant, la remarque la plus extraordinaire de Poutine concernait l’histoire ancienne de la Russie :

« Les barbares sont venus de l’Est et ont détruit l’empire chrétien orthodoxe. Mais avant les barbares de l’Est, comme vous le savez bien, les croisés sont venus de l’Ouest et ont affaibli cet empire chrétien orthodoxe, et ce n’est qu’alors que les derniers coups ont été portés, et qu’il a été conquis. Voilà ce qui s’est passé… Nous devons nous souvenir de ces événements historiques et ne jamais les oublier ».

Eh bien, cela pourrait être suffisant pour générer un traité de 1000 pages. Essayons au moins de décortiquer cela de manière concise.

La Grande Steppe eurasienne – l’une des plus grandes formations géographiques de la planète – s’étend du bas Danube jusqu’au Fleuve Jaune. Pour la majeure partie de l’histoire connue, il s’agit du Centre Nomade : une tribu après l’autre s’attaquant aux périphéries, ou parfois aux centres du heartland : La Chine, l’Iran, la Méditerranée.

Les Scythes (voir, par exemple, le magistral Les Scythes : Guerriers nomades de la Steppe, de Barry Cunliffe) sont arrivés dans la steppe pontique de l’autre côté de la Volga. Après les Scythes, ce fut au tour des Sarmates de se montrer au sud de la Russie.

À partir du IVe siècle, l’Eurasie nomade est un tourbillon de tribus maraudeuses, avec entre autres les Huns aux IVe et Ve siècles, les Khazars au VIIe siècle, les Kumans au XIe siècle, jusqu’à l’avalanche mongole au XIIIe siècle.

La trame de l’intrigue a toujours opposé les nomades aux paysans. Les nomades régnaient – et exigeaient le tribut. G Vernadsky, dans son inestimable « Russie ancienne », montre comment « l’Empire Scythe peut être décrit sociologiquement comme une domination de la horde nomade sur les tribus d’agriculteurs voisines ».

Dans le cadre de mes recherches sur les empires nomades pour un prochain livre, je les appelle « Barbares Badass à cheval ». Les stars du spectacle sont, en Europe, par ordre chronologique, les Cimmériens, les Scythes, les Sarmates, les Huns, les Khazars, les Hongrois, les Peshenegs, les Seldjoukides, les Mongols et leurs descendants Tatar ; et, en Asie, les Hu, les Xiongnu, les Hephtalites, les Turcs, les Ouïgours, les Tibétains, les Kirghiz, les Khitan, les Mongols, les Turcs (encore), les Ouzbeks et les Mandchous.

On peut dire que, depuis l’époque hégémonique des Scythes (les premiers protagonistes de la Route de la Soie), la plupart des paysans du sud et du centre de la Russie étaient des Slaves. Mais il y avait de grandes différences. Les Slaves à l’ouest de Kiev étaient sous l’influence de la Germanie et de Rome. À l’est de Kiev, ils étaient influencés par la civilisation persane.

Il est toujours important de se rappeler que les Vikings étaient encore nomades lorsqu’ils sont devenus souverains en terres slaves. Leur civilisation a en fait prévalu sur les paysans sédentaires – même s’ils ont absorbé nombre de leurs coutumes.

Il est intéressant de noter que le fossé entre les nomades des steppes et l’agriculture en proto-Russie n’était pas aussi profond qu’entre l’agriculture intensive en Chine et l’économie de la steppe imbriquée en Mongolie.

(Pour une interprétation marxiste intéressante du nomadisme, voir le livre de A.N. Khazanov, « Les Nomades et le Monde extérieur »).

Le ciel protecteur

Qu’en est-il du pouvoir ? Pour les nomades turcs et mongols, qui sont venus des siècles après les Scythes, le pouvoir émanait du ciel. Le Khan régnait par l’autorité du « Ciel éternel » – comme nous le voyons tous lorsque nous nous plongeons dans les aventures de Gengis et de Kublai. Par conséquent, comme il n’y a qu’un seul ciel, le Khan devait exercer un pouvoir universel. Bienvenue à l’idée d’un empire universel.

Il était une fois, au Nouvel An chinois | Mondialisation.ca
Kublai Khan en tant que premier
empereur Yuan, Shizu.
Dynastie des Yuan (1271-1368).

En Perse, les choses étaient un peu plus complexes. L’Empire persan était axé sur le culte du Soleil : c’est devenu la base conceptuelle du droit divin du Roi des Rois. Les implications étaient immenses, puisque le Roi devenait désormais sacré. Ce modèle a influencé Byzance – qui, après tout, était toujours en interaction avec la Perse.

Le Christianisme a rendu le Royaume des Cieux plus important que le fait de régner sur le domaine temporel. Cependant, l’idée d’Empire universel persistait, incarnée dans le concept de Pantocrator : c’était le Christ qui régnait en dernier ressort, et son adjoint sur terre était l’Empereur. Mais Byzance restait un cas très particulier : l’Empereur ne pouvait jamais être l’égal de Dieu. Après tout, il était humain.

Poutine est certainement très conscient du fait que le cas russe est extrêmement complexe. La Russie se trouve essentiellement en marge de trois civilisations.
- Elle fait partie de l’Europe – pour des raisons qui vont de l’origine ethnique des Slaves aux réalisations en matière d’histoire, de musique et de littérature.
- La Russie fait également partie de Byzance d’un point de vue religieux et artistique (mais elle ne fait pas partie de l’Empire ottoman qui a suivi, avec lequel elle était en concurrence militaire).
- Et la Russie a été influencée par l’Islam venu de Perse.

Et puis il y a l’influence cruciale des nomades. On peut sérieusement affirmer qu’ils ont été négligés par les érudits. La domination mongole pendant un siècle et demi fait bien sûr partie de l’historiographie officielle – mais peut-être pas à sa juste valeur. Et les nomades du sud et du centre de la Russie il y a deux millénaires n’ont jamais été dûment considérés.

Poutine a donc peut-être touché un point sensible. Ce qu’il a dit indique l’idéalisation d’une période ultérieure de l’histoire russe, de la fin du IXe au début du XIIIe siècle : la Rus’ de Kiev. En Russie, le romantisme du XIXe siècle et le nationalisme du XXe siècle ont activement construit une identité nationale idéalisée.

L’interprétation de la Rus’ de Kiev pose d’énormes problèmes – c’est un sujet dont j’ai discuté avec enthousiasme à Saint-Pétersbourg il y a quelques années. Il existe quelques rares sources littéraires – et elles se concentrent surtout sur le XIIe siècle. Les sources antérieures sont étrangères, principalement perses et arabes.

La conversion de la Russie au Christianisme et la superbe architecture qui l’accompagne ont été interprétées comme la preuve d’un niveau culturel élevé. En bref, les chercheurs ont fini par utiliser l’Europe occidentale comme modèle pour la reconstruction de la civilisation de la Rus’ de Kiev.

Cela n’a jamais été aussi simple. Un bon exemple est la différence entre Novgorod et Kiev. Novgorod était plus proche de la Baltique que de la mer Noire, et avait une interaction plus étroite avec la Scandinavie et les villes hanséatiques. Comparez avec Kiev, qui était plus proche des nomades des steppes et de Byzance – sans parler de l’Islam.

La Rus’ de Kiev était un croisement fascinant. Les traditions tribales nomades – sur l’administration, les impôts, le système judiciaire – étaient très répandues. Mais en matière de religion, elles imitaient Byzance. Il est également pertinent de noter que jusqu’à la fin du XIIe siècle, les divers nomades des steppes constituaient une « menace » constante pour le sud-est de la Rus’ de Kiev.

Autant Byzance – et, plus tard, même l’Empire ottoman – a fourni des modèles pour les institutions russes, autant les nomades, à commencer par les Scythes, ont influencé l’économie, le système social et surtout l’approche militaire.[a]

Voyez le Khan

Sima Qian, le maître historien chinois, a montré comment le Khan avait deux « rois », qui avaient chacun deux généraux, et donc successivement, jusqu’aux commandants de cent, mille et dix mille hommes. C’est essentiellement le même système utilisé depuis des millénaires et demi par les nomades, des Scythes aux Mongols, jusqu’à l’armée de Tamerlan à la fin du XIVe siècle.

Les invasions mongoles – 1221 puis 1239-1243 – ont en effet été le principal facteur de changement. Comme me l’a dit le maître analyste Sergei Karaganov dans son bureau fin 2018, elles ont influencé la société russe pendant des siècles.

Pendant plus de 200 ans, les princes russes ont dû se rendre au siège mongol de la Volga pour leur rendre hommage. Un courant savant a qualifié cela de « barbarisation » ; cela semble être le point de vue de Poutine. Selon ce courant, l’incorporation des valeurs mongoles a peut-être « renversé » la société russe pour la ramener à ce qu’elle était avant la première campagne d’adoption du Christianisme.

La conclusion inévitable est que lorsque la Moscovie est apparue à la fin du XVe siècle comme la puissance dominante en Russie, elle était essentiellement le successeur des Mongols.

Et c’est pour cette raison que la paysannerie – la population sédentaire – n’a pas été touchée par la « civilisation » (il est temps de relire Tolstoï ?). La puissance et les valeurs nomades, si fortes, ont survécu à la domination mongole pendant des siècles.

Si une morale peut être tirée de notre courte parabole, ce n’est pas vraiment une bonne idée pour une OTAN « civilisée » de se battre avec les héritiers – latéraux – du Grand Khan.

Pepe Escobar ;  source : https://asiatimes.com;  traduit par Réseau International

NOTES de H. Genséric

[a] Ibn Khaldoun et le modèle arabe de la liberté

Évitons la polémique et donnons à notre propos un tour plus scientifique avec Ibn Khaldoun. Vers 1400 Ibn Khaldoun expliquait notre déclin comme un Tocqueville, et décryptait aussi notre soumission actuelle.
Il oppose le rat des villes et le rat des champs, et de quelle manière ; car il a compris bien avant Oswald Spengler, autre prestigieux admirateur des Arabes (la liste va de Voltaire à Goethe...) que les cités nous font dégénérer, comme le confort repu :
« Les habitants des villes, s’étant livrés au repas et à la tranquillité, se plongent dans les jouissances et laissent à leur gouverneur ou à leur commandant le soin de les protéger en leurs personnes et leurs biens Rassurés contre tout danger par la présence d’une troupe chargée de leur défense, entourés de murailles, couverts par des ouvrages avancés, ils ne s’alarment de rien. Les gens de la campagne, au contraire, évitent le voisinage des troupes et ils montrent, dans leurs expéditions, une vigilance extrême»
C'est l'historien américain du franquisme Stanley Payne qui a fait scandale en Espagne en parlant d'un peuple anesthésié. Mais j'ai moi-même écrit que les Français se laissent tuer parce que les Français sont déjà morts.
Ibn Khaldoun invite lui à préserver la pureté du sang :
« Leur isolement est donc un sûr garant contre la corruption du sang. Chez eux, la race se conserve dans sa pureté... La pureté de race existe chez les peuples nomades parce qu’ils subissent la pénurie et les privations, et qu’ils habitent des régions stériles et ingrates, genre de vie que le sort leur a imposé et que la nécessité leur a fait adopter. »
Il faut aimer la frugalité raisonnée :
« Les gens de la campagne recherchent aussi les biens de ce monde, mais ils n’en désirent que ce qui leur est absolument nécessaire ; ils ne visent pas aux jouissances que procurent les richesses ; ils ne recherchent pas les moyens d’assouvir leur concupiscence ou d’augmenter leurs plaisirs. »
Mais notre historien romain Tite-Live faisait l'éloge de la frugalité dans sa préface :
« Mais ce qui importe, c'est de suivre, par la pensée, l'affaiblissement insensible de la discipline et ce premier relâchement dans les mœurs qui, bientôt entraînées sur une pente tous les jours plus rapide, précipitèrent leur chute jusqu'à ces derniers temps, où le remède est devenu aussi insupportable que le mal»
Ibn Khaldoun rappelle que la dure vie du désert préserve la liberté, la noblesse et le courage :
« Puisque la vie du désert inspire le courage, les peuples à demi sauvages doivent être plus braves que les autres. En effet, ils possèdent tous les moyens lorsqu’il s’agit de faire des conquêtes et de dépouiller les autres peuples... »
Et il déteste les impôts, marque de servilité et d'hébétude :
« Tout peuple qui aime mieux payer un tribut que d’affronter la mort a beaucoup perdu de cet esprit de corps qui porte à combattre ses ennemis et à faire valoir ses droits... Lorsqu’un peuple s’est laissé dépouiller de son indépendance, il passe dans un état d’abattement qui le rend le serviteur du vainqueur, l’instrument de ses volontés, l’esclave qu’il doit nourrir. »
Jamais on n'en a autant payé, et on est en pleine faillite encore !
Dans un bel esprit libertarien il dénonce le contribuable :
« Une tribu ne consent jamais à payer des impôts tant qu’elle ne se résigne pas aux humiliations. Les impôts et les contributions sont un fardeau déshonorant, qui répugne aux esprits fiers. Tout peuple qui aime mieux payer un tribut que d’affronter la mort a beaucoup perdu de cet esprit de corps qui porte à combattre ses ennemis et à faire valoir ses droits»
Ibn Khaldoun rappelle le péril des conquêtes arabes :
« Sous leur domination, la ruine envahit tout. Ajoutons que les Arabes négligent tous les soins du gouvernement ; ils ne cherchent pas à empêcher les crimes ; ils ne veillent pas à la sûreté publique ; leur unique souci c’est de tirer de leurs sujets de l’argent, soit par la violence, soit par des avanies. » 
Mais d'un autre côté cette saine barbarie est garante d'une force vitale supérieure :
« Nous avons déjà dit que les nations à demi sauvages ont tout ce qu’il faut pour conquérir et pour dominer. Ces peuples parviennent à soumettre les autres, parce qu’ils sont assez forts pour leur faire la guerre et que le reste des hommes les regarde comme des bêtes féroces»
Enfin la clé du génie arabe :
« Cette bande ne serait jamais assez forte pour repousser des attaques, à moins d’appartenir à la même famille et d’avoir, pour l’animer, un même esprit de corps. Voilà justement ce qui rend les troupes composées d’Arabes du désert si fortes et si redoutables ; chaque combattant n’a qu’une seule pensée, celle de protéger sa tribu et sa famille. L’affection pour ses parents et le dévouement à ceux auxquels on est uni par le sang font partie des qualités que Dieu a implantées dans le cœur de l’homme»
Pour survivre et triompher il faut retrouver un génie familial, tribal et médiéval. 
Avis aux bons lecteurs.
Ibn Khaldoun, Prolégomènes, Livre Premier, 2nde section, De la civilisation chez les nomades, pp. 270-315 (sur classiques.uqac.ca)...
Nicolas Bonnal
http://www.dedefensa.org/article/ibn-khaldun-et-le-modele-arabe-de-la-liberte-1Ibn

5 commentaires:

  1. Ne pas déranger l'ennemi lorsqu'il fait une erreur
    Sun Tzu

    RépondreSupprimer
  2. L'Europe devrait jouer sa partition agressive envers la Russie un peu plus bas. La pauvreté y augmente suite à la crise du Covid. Biden doit faire face à des accusations de fraudes avec la dernière élection. L'armée des USA fera peut-être le ménage dans son pays et d'autres nations en Occident. Le mondialisme est mort selon Poutine. Donc à suivre.

    RépondreSupprimer
  3. Yavol in general. Le dernier épisode biblique s'annonce, l'abîme s'ouvre entre l'est & l'ouest, monnaies nationales d'un côté....vs monnaie de singes, banqueroutes....fantaisies uber alles

    RépondreSupprimer
  4. sécession texas et effondrement us : https://www.dedefensa.org/article/rapsit-usa2021-le-texit-sapproprie-son-sud

    RépondreSupprimer

Les commentaires Anonymes (ou Unknown) et les commentaires comportant des insultes ou des menaces seront supprimés. Les commentaires hors sujet, non argumentés ou vides de sens, etc. seront supprimés. Les auteurs des écrits publiés en sont les seuls responsables. Le fait de les publier n'engage pas la responsabilité de H. Genséric ou de La Cause du Peuple.