jeudi 1 janvier 2026

Annus Horribilis

Tant à faire, et si peu de temps. Que 2026 soit l’année de la renaissance des penseurs présocratiques. Et de la renaissance d’un esprit zen : réflexion, introspection, silence, quête de l’équilibre intérieur, et, si la musique s’impose, dans un environnement physique et mental digne de l’éthique japonaise du jazz-kissa.

 “C’est la soif de la puissance qui a causé la chute des anges, et la soif de la science qui a causé celle des hommes. Mais la charité ne peut pécher par excès, et jamais par elle ange ou homme ne fut en danger”. — Francis Bacon

Naples & Palerme – En parcourant l’Italie, du Frioul et du Piémont à la Toscane en passant par l’Ombrie, Rome et le sud (Naples et la Sicile), on ne peut se défaire de l’impression tenace de l’aveuglement anthropologique et culturel stupéfiant dont souffre ce qui est et restera sans aucun doute l’état-civilisation ultime de tout l’Occident (toutes catégories confondues).

Comment Godard, s’il vivait encore, filmerait-il le malaise qui imprègne le remake de l’Odyssée d’Homère par Fritz Lang à la villa Malaparte, à Capri, sans la beauté fatale de Brigitte Bardot ? Hélas, tout n’est plus que souvenirs, des fragments amoncelés contre mes ruines, pour reprendre les mots de T. S. Eliot.

Les ruines d’aujourd’hui n’ont malheureusement rien d’homérique. Elles incarnent un Occident fantomatique, chétif, vaniteux, superficiel, socialement fragmenté, dépourvu d’esprit et de raison, obsédé par les guerres éternelles, une tragédie infantilisée, et non perçue pour ce qu’elle est vraiment : un chaos. On comprend pourquoi Poséidon se moque éperdument de ces stupides mortels.

La lâcheté et l’absence de discernement politique des élites européennes ont clairement émergé au fil de mes conversations avec mes hôtes italiens, mes amis et nouvelles connaissances, tout comme leur manque d’humilité pour admettre l’avènement d’un nouveau siècle multipolaire (le titre de mon dernier livre, Il Secolo Multipolare, a été publié en Italie au début du mois).

Cette “Europe” factice veut à tout prix perpétuer un paradigme moribond tant sur le plan politique qu’économique, un statu quo obsolète et anachronique qui contraint au silence cette coquille vide aux retombées particulièrement destructrices.

La beauté éblouissante de la Costa Esmeralda, entre Amalfi et Ravello, masque à peine le vide physique et métaphysique qui prévaut dans toute l’Union européenne, car l’Occident a tout détruit, même la beauté, pour ne laisser place qu’au néant. Le règne du nihilisme.

Pour autant, croire que le chaos ambiant de cette petite péninsule occidentale de l’Eurasie bouleverse le monde serait un eurocentrisme simpliste. L’Eurasie, et plus particulièrement l’Asie de l’Est, vivent, eux, pleinement leur optimisme et leur épanouissement culturel.

L’Europe pourrait même finir par adhérer aux paradigmes d’autres cultures et, malgré elle, s’en imprégner dans un syncrétisme d’acceptation. Tout comme elle a imposé ses paradigmes et ses “valeurs” aux quatre coins du monde depuis le milieu du XVIIIè siècle.

L’effondrement des valeurs morales de la “civilisation” occidentale

En 2025, l’Occident a ainsi connu une véritable Annus Horribilis à plus d’un titre. Les historiens du futur s’en souviendront comme de l’année où l’ancien “ordre”, fondé sur des “règles” aisément transgressables, s’est disloqué en tant que principe organisateur, même s’il existe toujours en tant que structure. Les institutions “fonctionnent” toujours, du moins en apparence. Les alliances ne sont pas encore rompues. Les “règles” sont encore invoquées et défendues. Pourtant, elles n’ont aucune incidence perceptible.

Francesca Albanese a résumé la situation en citant le pire cas du délitement moral total de la “civilisation” occidentale :

“Je n’aurais jamais imaginé qu’un jour, les dirigeants européens se retourneraient contre leurs propres citoyens, réprimant les manifestations, la liberté de la presse et la liberté académique, pour éviter de demander des comptes à un État génocidaire”.

Et oui, l’histoire se présente rarement sous les traits de la barbarie. Elle lui préfère souvent le masque de la “civilisation”.

Ce à quoi nous assistons aujourd’hui, c’est à une spoliation criminelle et incontrôlée des terres par l’axe américano-sioniste, qui établit une nouvelle norme, de l’“hémisphère occidental” (le Venezuela n’est qu’un début) à l’Asie occidentale (Palestine, Liban, Syrie), et bientôt peut-être au Groenland.

Les think tanks américains estiment en effet que le contrôle du Groenland permettrait non seulement de s’approprier des ressources naturelles supplémentaires, mais aussi d’interférer avec la route maritime du Nord russe, que les Chinois surnomment la “route de la soie arctique”.

Pas sur le plan géoéconomique, mais certainement sur le plan militaire, le Groenland pourrait en effet devenir une base idéale pour les ressources ISR (renseignement, surveillance et reconnaissance) américaines, et servir à “soutenir” — c’est-à-dire commander — les Européens dans leur guerre éternelle en Ukraine, sans parler de menacer la Chine.

L’objectif consisterait essentiellement à diviser pour mieux régner dans le partenariat stratégique sino-russe, tandis que Trump 2.0 gagnerait un temps précieux pour réformer et moderniser le complexe militaro-industriel américain et mener la guerre technologique sur le front de l’intelligence artificielle.

L’ancien PDG de Google, Eric Schmidt, à la tête d’entreprises technologiques directement impliquées dans le conflit en Ukraine, ne jure que par l’IA. Selon les grandes entreprises technologiques américaines, la course se jouera d’ici les années 2040 (bien avant, selon les Chinois). Le vainqueur aura alors laissé sa marque sur le XXIè siècle. Les enjeux ne sauraient être plus importants : c’est un affrontement entre l’hégémonie américaine et un monde multipolaire et multinodal emmené par la Russie et la Chine.

M. Oreshnik est prêt à passer à l’action

En 2025, comme prévu, les guerres éternelles se poursuivront sans relâche. L’Ukraine et Gaza ne faisant plus qu’une.

En Ukraine, le kabuki des négociations de “paix” se poursuivra en 2026. Les faits sur le terrain sont toutefois immuables. La Russie poursuivra son avancée militaire régulière, dévastant toujours plus d’infrastructures ukrainiennes. L’Europe, rongée de l’intérieur, n’est plus qu’un continent zombie. Les États-Unis ne fourniront pas d’armes supplémentaires. Moscou n’a aucune urgence, car elle sait très bien que l’Occident finira par flancher.

La Russie peut éliminer en quelques minutes tous les dirigeants de “l’organisation criminelle” de Kiev et au-delà, y compris les responsables de l’OTAN/MI6. Comme l’a fait remarquer Andrei Martyanov, les satellites russes de la série Resurs effectuent un balayage 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 de la surface de la Terre, avec une résolution permettant de suivre n’importe qui, n’importe où, et d’identifier des cibles. 

Alors, pourquoi ne pas s’attaquer à la tête du serpent ? Parce que “l’Europe se suicide et le fait mieux (404) que les Russes ne l’auraient jamais imaginé”.

De son côté, la stratégie offensive russe, combinant la tactique de l’escargot et celle dite du “hachoir”, a déjà progressivement détruit le vaste système de bunkers conçu par l’OTAN dans le Donbass, plus imposant que la ligne Maginot. Ces tactiques ont abouti à un rapport de force de dix contre un en faveur de la Russie. Telle est une autre vérité immuable du champ de bataille. Seuls des imbéciles irrécupérables se moquent de la Russie en la qualifiant de “lâche” et d’“inefficace” ! L’offensive escargot devrait se prolonger en 2026.

Quant à la guerre éternelle, les banques et la finance européennes en ont désormais le monopole. Le plan A, sans plan B, a toujours été d’infliger une défaite stratégique à la Russie. Il a lamentablement échoué, et les pertes sont colossales. Le plan B, qui n’en est pas un, consiste à mener une guerre éternelle pour tenter de récupérer ces dettes irrécupérables faramineuses, et restructurer l’endettement européen insoutenable, tout en justifiant de nouvelles escroqueries financières au nom de la “sécurité”.

Dans le doute, consultez Empédocle

Revenons au kabuki. La nouvelle tactique américaine, mise en œuvre fin 2025, se résume à abandonner l’Europe, ce cadavre géopolitique, et à tenter de “séduire” la Russie avec quelques carottes diplomatiques et économiques mutuellement avantageuses, tout en faisant croire à Moscou que Washington souhaite s’intégrer au monde multipolaire.

Moscou et Pékin sont suffisamment avisés pour percevoir cette manœuvre grossière. Ils agiront avec une extrême prudence — et en toute synchronisation.

La Russie va atteindre un paroxysme taoïste de patience, précisant qu’elle a toujours été prête à négocier, mais uniquement dans le respect de la réalité du terrain, en cherchant à résoudre les causes profondes du drame OTAN/Ukraine/Russie et en œuvrant pour un règlement qui mette définitivement fin à l’énorme escroquerie par procuration de l’OTAN.

De leur côté, les chiens errants européens vont se complaire dans les déchets conceptuels, qualifiant le projet de Poutine de “prométhéen” et d’“idéologique”. Quelle absurdité ! Les enjeux sont avant tout le respect mutuel et l’indivisibilité de la sécurité.

La stratégie de sécurité nationale des États-Unis, quant à elle, poursuivra son offensive de guerre hybride contre certains maillons faibles du Sud global, en particulier dans “l’hémisphère occidental”, comme la Caraïbe et l’Amérique latine.

D’où l’importance pour les BRICS de consolider enfin leur stratégie commune, bien avant le sommet annuel prévu en Inde fin 2026. Les BRICS devront intensifier leurs expériences économiques et financières, dans ce que j’ai précédemment nommé le “laboratoire des BRICS”, et instaurer un système de paiement alternatif, post-occidental et indépendant, exempt du diktat des sanctions occidentales.

La Russie, l’Inde et la Chine sont en train de redéfinir le triangle “RIC” original de Primakov, grâce à leurs partenariats stratégiques interdépendants et leur coopération toujours plus poussée dans les domaines du commerce, de l’agriculture, de la technologie et de la dédollarisation de facto. Les BRICS produisent déjà plus de 42 % du pétrole mondial, contrôlent plus de 20 % des réserves d’or (et ce chiffre ne cesse d’augmenter) et représentent plus de 30 % du PIB mondial.

L’Italie, c’est le retour à la lumière, au bout du tunnel occidental sans issue. Massimo Cacciari, grand maître de philosophie, y a donné une conférence magistrale à Agrigente il y a à peine deux mois. Empédocle, le philosophe présocratique grec, est né à proximité. Empédocle a élaboré la théorie cosmogonique des quatre éléments fondamentaux – l’air, l’eau, la terre et le feu –, que l’Amour et la Discordie ne cessent de combiner.

Influencé entre autres par les grands Héraclite et Parménide, Empédocle a finalement influencé, entre autres, des penseurs tels qu’Aristote, Nietzsche, Hölderlin et Francis Bacon.

Nous devrions nous réapproprier, comme le suggère Cacciari en se référant à Bacon, ce que préconisait Empédocle, pour mieux déconstruire le dogme anglo-américain positiviste, cette formule magique à l’origine du consumérisme effréné et de la marchandisation de la vie, reproduite à l’infini par les périphéries de l’Empire du Chaos, au détriment de toute réflexion éthique, philosophique, sémantique, sociologique, historique et politique sur des notions telles que “démocratie” et “liberté”.

Nous avons tant à faire, et si peu de temps. Que 2026 soit l’année de la renaissance des présocratiques ! Et de la renaissance d’un esprit “zen” : réflexion, introspection, silence, quête d’un équilibre intérieur, et, si la musique s’impose, dans un environnement physique et mental digne de l’éthique japonaise du jazz-kissa.

Alors que nous refermons une Annus Horribilis, rendons hommage à l’homme de l’année, celui qui l’a un peu adoucie : Ibrahim Traoré, du Burkina Faso. Une belle maxime inspire actuellement certains cercles intellectuels de Sicile, terre historiquement multipolaire : Nous préférons être le nord du Burkina Faso plutôt que le sud de la Lituanie”

Bénie soit toute cette sagesse de la Magna Graecia, Mare Nostrum.


Par Pepe Escobar, le 31 décembre 2025

Traduit par Spirit of Free Speech

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Les commentaires hors sujet, ou comportant des attaques personnelles ou des insultes seront supprimés. Les auteurs des écrits publiés en sont les seuls responsables. Leur contenu n'engage pas la responsabilité de ce blog ou de Hannibal Genséric. Les commentaires sont vérifiés avant publication, laquelle est différée de quelques heures.