jeudi 29 avril 2021

Le théâtre d’ombre de Vienne

Peu de gens, hormis les spécialistes, ont entendu parler de la Commission mixte du JCPOA. Il s’agit du groupe chargé d’une tâche sisyphéenne : la tentative de relancer l’accord nucléaire iranien de 2015 par une série de négociations à Vienne.
L’équipe de négociation iranienne était de retour à Vienne hier, dirigée par le vice-ministre des affaires étrangères, Seyed Abbas Araghchi. Le théâtre d’ombres commence par le fait que les Iraniens négocient avec les autres membres du P+1 – Russie, Chine, France, Royaume-Uni et Allemagne – mais pas directement avec les États-Unis.
Ce n’est pas rien : après tout, c’est l’administration Trump qui a fait sauter le JCPOA. Il y a bien une délégation américaine à Vienne, mais elle ne parle qu’avec les Européens.

Ce théâtre d’ombres tourne en mode turbo car chaque table connaît la ligne rouge de Téhéran : soit c’est le retour au JCPOA original tel qu’il a été convenu à Vienne en 2015, puis ratifié par le Conseil de sécurité de l’ONU, soit rien.

Araghchi, doux et poli, a dû s’exprimer une fois de plus pour souligner que Téhéran quittera les pourparlers si ceux-ci s’orientent vers des « brimades », des pertes de temps ou même une danse de salon pas à pas, ce qui veut dire une perte de temps sous une autre terminologie.

Ni franchement optimiste ni pessimiste, il reste, disons, prudemment optimiste, du moins en public : « Nous ne sommes pas déçus et nous ferons notre travail. Nos positions sont très claires et fermes. Les sanctions doivent être levées, vérifiées et ensuite l’Iran doit revenir à ses engagements. »

Donc, au moins dans cet optique, le débat est toujours d’actualité. Araghchi : « Il y a deux types de sanctions américaines contre l’Iran. Premièrement, les sanctions catégorisées ou dites divisionnaires, comme les sanctions pétrolières, bancaires et d’assurance, maritimes, pétrochimiques, de construction et d’automobile, et deuxièmement, les sanctions contre les personnes réelles et légales. »

C’est le « deuxièmement » qui est la question clé. Il n’y a absolument aucune garantie que le Congrès américain lèvera la plupart ou du moins une partie importante de ces sanctions.

Tout le monde à Washington le sait – et la délégation américaine le sait.
Lorsque le ministère des affaires étrangères de Téhéran, par exemple, déclare qu’un accord a été trouvé sur 60 % ou 70 %, c’est un code pour parler de la levée des sanctions divisionnaires. Lorsqu’il est question du deuxième type de sanctions, Araghchi reste encore évasif : « Il y a des questions complexes dans ce domaine que nous examinons ».

Maintenant, comparez cela avec ce qu’en pensent certains initiés iraniens informés à Washington, comme l’expert en politique nucléaire Seyed Hossein Mousavian : ils sont plutôt des réalistes pessimistes.

Cela tient compte des lignes rouges non négociables établies par le guide suprême, l’ayatollah Khamenei, lui-même. Sans compter les pressions incessantes exercées par Israël, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, qui sont tous opposés au JCPOA.

Mais il y a aussi un autre théâtre d’ombres. Les services secrets israéliens ont déjà informé le cabinet de sécurité qu’un accord sera très certainement conclu à Vienne. Après tout, le récit d’un accord réussi est déjà en train d’être construit comme une victoire de politique étrangère par l’administration Biden-Harris – ou, comme les cyniques le préfèrent, Obama-Biden 3.0.

Pendant ce temps, la diplomatie iranienne continue de tourner à plein régime. Le ministre des Affaires étrangères Javad Zarif est en visite au Qatar et en Irak, et a déjà rencontré l’émir du Qatar, le cheikh Tamim al Thani.

Le président iranien Hassan Rouhani, pratiquement en fin de mandat avant les élections présidentielles de juin, revient toujours sur le même point : plus de sanctions américaines ; vérification de l’Iran ; puis l’Iran reviendra à ses « obligations nucléaires ».

Le ministère des Affaires étrangères a même publié une fiche d’information assez détaillée soulignant une fois de plus la nécessité de supprimer « toutes les sanctions imposées, réimposées et réétiquetées depuis le 20 janvier 2017 ».

La fenêtre d’opportunité pour un accord ne durera pas longtemps. Les partisans de la ligne dure à Téhéran n’en ont cure. Au moins 80 % des membres du Parlement de Téhéran sont désormais des partisans de la ligne dure. Le prochain président sera très certainement un partisan de la ligne dure. Les efforts de l’équipe Rouhani ont été qualifiés d’échec depuis le début de la campagne de « pression maximale » de Trump. Les partisans de la ligne dure sont déjà en mode post-JCPOA.

Ce fatidique Fateh

Ce qu’aucun des acteurs de ce théâtre d’ombres ne peut admettre, c’est que la relance du JCPOA fait pâle figure face au véritable enjeu : la puissance des missiles iraniens.

Lors des négociations originales de 2015 à Vienne – suivez-les dans mon livre électronique Persian Miniatures – Obama-Biden 2.0 ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour inclure des missiles dans l’accord.

Chaque grain de sable du désert du Néguev sait qu’Israël ne reculera devant rien pour conserver sa primauté en matière d’armes nucléaires au Moyen-Orient. Grâce à un spectaculaire kabuki, le fait qu’Israël soit une puissance nucléaire reste « invisible » pour la plupart des opinions publiques mondiales.

Alors que Khamenei a émis une fatwa déclarant clairement que la production, le stockage et l’utilisation d’armes de destruction massive – y compris nucléaires – sont haram (interdits par l’Islam), les dirigeants israéliens se sentent libres d’ordonner des acrobaties telles que le sabotage par le Mossad du complexe nucléaire iranien (civil) de Natanz.

Le chef de la commission de l’énergie du Parlement iranien, Fereydoun Abbasi Davani, a même accusé Washington et Londres d’être complices du sabotage de Natanz, car ils ont sans doute fourni des informations à Tel Aviv.

Pourtant, récemment, un missile solitaire a fait littéralement exploser une grande partie du théâtre d’ombres.

Le 22 avril, au cœur de la nuit, avant l’aube, un missile syrien a explosé à seulement 30 km du réacteur nucléaire israélien ultra-sensible de Dimona. La version officielle – et insistante – d’Israël est qu’il s’agissait d’un « missile errant ».

En fait, pas vraiment.

Voici – troisième vidéo en partant du haut – les images de l’explosion, qui semble assez importante. De manière tout aussi significative, Tel Aviv est resté absolument muet lorsqu’il s’est agi de proposer une preuve d’identité du missile.

S’agissait-il d’un vieux SA-5 soviétique de 1967 ? Ou, plus vraisemblablement, d’un Fateh-110 iranien de 2012, missile surface-surface à courte portée, fabriqué en Syrie sous le nom de M-600, et également possédé par le Hezbollah ?

L’arbre généalogique des Fateh est présenté dans le tableau ci-dessous. L’inestimable Elijah Magnier a posé de très bonnes questions sur le quasi-accident de Dimona. Je l’ai complété par une discussion assez éclairante avec des physiciens, et la contribution d’un expert en renseignement militaire.

Le Fateh-110 fonctionne comme un missile balistique classique, jusqu’au moment où l’ogive commence à manœuvrer pour échapper aux défenses ABM. La précision peut atteindre 10 mètres, alors qu’elle est de 6 mètres en théorie. Il a donc frappé exactement là où il était censé le faire. Israël a officiellement confirmé que le missile n’a pas été intercepté – après une trajectoire d’environ 266 km.

Cela ouvre une toute nouvelle boîte de Pandore. Elle implique que les performances du Dôme de fer, tant vanté et récemment mis à niveau, sont loin d’être exceptionnelles – et c’est un euphémisme. Le Fateh a volé si bas que le Dôme de Fer n’a pas pu l’identifier.

La conclusion inévitable est qu’il s’agissait d’un combo message/alerte. Venant de Damas. Avec un cachet personnel de Bachar el-Assad, qui a dû autoriser le lancement d’un missile aussi sensible. Un message/alerte délivré grâce à la technologie iranienne de missiles, totalement accessible à l’Axe de la Résistance – ce qui prouve que les acteurs régionaux disposent d’une sérieuse capacité de furtivité.

Il est essentiel de se rappeler que lorsque Téhéran a envoyé une volée de missiles Fateh-313, de version délibérément plus ancienne,  sur la base américaine d’Ayn al-Assad en Irak, en réponse à l’assassinat du général Soleimani en janvier 2020, les radars américains n’ont rien vu.

La technologie des missiles iraniens comme dissuasion stratégique de premier ordre. Voilà un théâtre d’ombres qui fait de Vienne un spectacle secondaire.

Par Pepe Escobar – Le 27 avril 2021 – Source Asia Times

Via le Saker Francophone

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