dimanche 29 décembre 2019

La nouvelle révolution russe : l'armement


Pepe Escobar fait la critique d’un nouvel ouvrage sur la révolution lancée par les nouveaux armements russes, les remaniements d’équilibres stratégiques qu’ils engendrent et la fin de l’hégémonie militaire des USA. Les conséquences planétaires de cette nouvelle donne géostratégique commencent déjà à se faire sentir et ne pourront que se développer dans les décennies qui viennent.
Le dernier livre d’Andrei Martyanov fournit, page après page, des preuves solides sur le type de létalité qui attend les forces américaines si elles se risquent dans une possible future guerre contre de vraies armées (pas celles des Talibans ou de Saddam Hussein).


Avant Propos
La révolution russe  est l’ensemble des événements ayant conduit en février 1917 au renversement  du régime tsariste de Russie, puis en octobre de la même année à la prise de pouvoir par les bolcheviks et à l’installation d’un régime léniniste (« communiste »). La révolution en Russie donne également naissance au communisme, au sens contemporain du terme.
Largement favorisée par la Grande Guerre, la révolution russe est un événement fondateur et décisif du « XXe siècle », ouvert par l’éclatement du conflit européen en 1914 et clos en 1991 par la disparition de l’URSS.  
La révolution russe reste un des faits les plus étudiés et les plus passionnément discutés de l’histoire contemporaine.
Un siècle plus tard, la nouvelle Révolution Russe inaugure le XXIème siècle par le renversement de l’équilibre stratégique qui bascule au détriment de l’Occident (OTAN)  et au profit de l’Orient (Russie Chine).
Hannibal GENSÉRIC
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Une fois de temps en temps, un livre indispensable est publié à l’appui de la santé mentale dans ce qui est aujourd’hui un monde post-MAD.[1] C’est la responsabilité que porte The (Real) Revolution in Military Affairs, d’Andrei Martyanov (Clarity Press), sans doute le livre le plus important de 2019.

Martyanov livre un colis complet – et il a des compétences toutes particulières en tant qu’analyste militaire russe de haut niveau, né à Bakou à l’époque de l’URSS, vivant et travaillant aux États-Unis, et écrivant et bloguant en anglais.
Dès le début, Martyanov détruit non seulement les divagations de Fukuyama et de Huntington, mais surtout l’argument enfantin et dénué de sens de Graham Allison sur le Piège de Thucydide – comme si l’équation du pouvoir entre les États-Unis et la Chine, au XXIe siècle, pouvait être facilement interprétée en parallèle avec Athènes et Sparte au bord de la guerre du Péloponnèse, il y a plus de 2.400 ans. Et puis quoi encore ? Xi Jinping en nouveau Gengis Khan, aussi ?
(Au fait, le meilleur essai actuel sur Thucydide est de Luciano Canfora et a été publié en italien, (Tucidide : La Menzogna, La Colpa, L’Esilio). Pas de Piège. Martyanov s’amuse visiblement beaucoup à définir le Piège comme « le fruit de l’imagination » de personnes qui « ont une compréhension très vague de la guerre réelle au XXIe siècle ». (Pas étonnant que Xi ait explicitement dit que le Piège n’existe pas).
Martyanov avait déjà détaillé dans son splendide livre précédent, Losing Military Supremacy: The Myopia of American Strategic Planning (La perte de la suprématie militaire : La myopie de la planification stratégique américaine), comment « le manque d’expérience historique des Américains en matière de guerre continentale » a fini par « semer les graines de la destruction ultime de la mythologie militaire américaine des XXe et XXIe siècles qui est à la base du déclin américain, conséquence de leur hubris et de leur décrochage de la réalité ». Tout au long du livre, il fournit page après page des preuves solides sur le type de létalité qui attend les forces américaines dans une éventuelle guerre future contre de vraies armées (pas les Talibans ou celles de Kadhafi, ou de Saddam Hussein), de vraies forces aériennes, de vraies défenses aériennes et de vraies puissances navales.
Faisons le calcul nous-mêmes
L’un des principaux points à retenir est l’échec des modèles mathématiques américains : et les lecteurs du livre ont besoin de digérer un certain nombre d’équations mathématiques. Le point-clé est que cet échec a conduit les États-Unis « dans une spirale descendante de diminution des capacités militaires contre la nation [la Russie] qu’ils pensaient avoir vaincue à la fin de la Guerre froide ».
Aux États-Unis, la « Revolution in Military Affairs » (« Révolution dans les affaires militaires », acronyme anglais RMA) a été introduite par feu Andrew Marshall, alias Yoda, l’ancien chef des Évaluations nettes au Pentagone et inventeur de facto du concept de « pivot vers l’Asie ». Pourtant, Martyanov nous dit que la RMA a en fait commencé avec la RTM (Military-Technological Revolution, soit la « révolution militaro-technologique ») introduite par les théoriciens militaires soviétiques dans les années 1970.
L’un des éléments de base de la RMA concerne les pays capables de produire les missiles de croisière d’attaque terrestre appelés TLAM (Tomahawk land-attack missile). En l’état actuel des choses, seuls les États-Unis, la Russie, la Chine et la France peuvent le faire. Et il n’existe que deux systèmes mondiaux de guidage par satellite de missiles de croisière : le GPS américain et le GLONASS russe. Ni le BeiDou de la Chine, ni le Galileo européen ne se qualifient – pour l’instant – comme systèmes GPS mondiaux.
Et puis il y a la guerre « en réseau » (Net-Centric Warfare – NCW). Le terme lui-même a été inventé en 1998 par feu l’amiral Arthur Cebrowski dans un article co-écrit avec John Garstka intitulé « Network-Centric Warfare – Its Origin and Future ».
Déployant ses équations mathématiques, Martyanov nous dit ensuite que « l’ère des missiles subsoniques anti-navires est terminée ». L’OTAN, cet organisme en état de mort cérébrale (copyright Emmanuel Macron) doit maintenant affronter le supersonique russe P-800 Onyx et le M54 de classe Kalibr dans un « environnement de guerre électronique hautement hostile ». Toutes les armées modernes développées aujourd’hui appliquent la guerre en réseau (Net-Centric Warfare, NCW) développée par le Pentagone dans les années 1990.
Martyanov mentionne dans son nouveau livre une chose que j’ai apprise lors de ma visite dans le Donbass en mars 2015 : comment les principes de la NCW, « basés sur les capacités C4ISR de la Russie, et mises par l’armée russe à disposition des forces armées numériquement inférieures des républiques du Donbass ont été utilisés avec un effet dévastateur, lors des batailles d’Ilovaisk et de Debaltsevo, contre la lourde armée des forces ukrainiennes dont les armes dataient de l’ère soviétique ».
Impossible d’échapper au Kinzhal
Martyanov fournit de nombreuses informations sur le dernier missile russe – le Kinzhal hypersonique à Mach-10 récemment testé dans l’Arctique.
Comme il l’explique, « aucune défense anti-missile existante dans la marine américaine n’est capable de l’abattre, même en cas de détection avancée de ce missile ». Le Kinzhal a une portée de 2.000 km, ce qui rend ses bombardiers porteurs, le MiG-31K et le TU-22M3M, « invulnérables à la seule défense qu’un groupe aéronaval américain, pilier principal de la puissance navale américaine, puisse monter – des avions chasseurs embarqués ». [2]
Ces avions chasseurs n’ont tout simplement pas la portée suffisante.
Le Kinzhal était l’une des armes annoncées par le président russe Vladimir Poutine dans son discours du 1er mars 2018 devant l’Assemblée fédérale, un discours qui a changé la donne mondiale. C’est ce jour, souligne Martyanov, que la vraie RMA est arrivée, et « a changé de façon spectaculaire le visage de la guerre entre grandes puissances, de la compétition et de l’équilibre des pouvoirs mondiaux ».
De hauts responsables du Pentagone comme le général John Hyten, vice-président du Comité des chefs d’état-major interarmées, ont admis officiellement qu’il n’y avait « aucune mesure existante » contre, par exemple, l’Avangard, planeur hypersonique capable de voler à Mach 27 (ce qui rend les systèmes de missiles anti-balistiques inutilisables), et ont déclaré à la Commission des services armés du Sénat américain que la seule issue serait « une dissuasion nucléaire ». Il n’existe pas non plus de mesures contre les missiles anti-navires tels que le Zircon et le Kinzhal.
Tout analyste militaire a très bien vu la façon dont le Kinzhal a détruit une cible terrestre de la taille d’une Toyota Corolla en Syrie, après avoir été lancé à 1000 km de distance dans des conditions météorologiques défavorables. Le corollaire de ce lancement réussi est le cauchemar de l’OTAN : Les installations de commandement et de contrôle de l’OTAN en Europe sont de facto impossibles à défendre.
Martyanov va droit au but : « L’introduction d’armes hypersoniques jette sûrement un sérieux seau d’eau glacée sur l’obsession américaine de sécurisation du continent nord-américain contre des frappes de représailles ».
Kh-47M2 Kinzhal; 2018, Moscou, défilé du Jour de la victoire. (Kremlin via Wikimedia Commons)
Martyanov est donc impitoyable envers les décideurs politiques américains qui « n’ont pas les outils nécessaires pour saisir la réalité géostratégique en cours, dans laquelle la véritable révolution dans les affaires militaires… a considérablement réduit les capacités militaires américaines, qui ont de toutes façons toujours été surestimées, et continue de redéfinir le statut géopolitique des États-Unis comme de plus en plus éloigné de son hégémonie autoproclamée ».
Et il y a pire : « De telles armes garantissent des représailles [italiques de Martyanov] contre les États-Unis. Même les armes nucléaires de dissuasion russes existantes » – et dans une moindre mesure chinoises, comme on l’a vu récemment – « sont capables de surmonter les systèmes anti-balistiques américains existants et de détruire les États-Unis », quelle que soit la propagande colportée par le Pentagone.
En février 2019, Moscou a annoncé l’achèvement des essais d’un moteur à propulsion nucléaire pour le missile de croisière Petrel. Il s’agit d’un missile de croisière subsonique à propulsion nucléaire qui peut rester en l’air pendant une période assez longue, sur des distances intercontinentales, et capable d’attaquer à partir des directions les plus inattendues. Martyanov caractérise malicieusement le Petrel comme « une arme de représailles, au cas où certains des décideurs américains qui pourraient contribuer à précipiter une nouvelle guerre mondiale essaieraient d’échapper aux effets de ce qu’ils auront déclenché en se réfugiant dans la sécurité relative de l’hémisphère sud ».
La guerre hybride perd la tête
Pékin, défilé commémoratif du 70ème anniversaire de la République populaire, ctobre 2019. Image Youtube
Une section du livre développe les progrès militaires de la Chine et les fruits du partenariat stratégique entre la Russie et la Chine, par exemple l’achat par Pékin de missiles antiaériens S-400 Triumph pour une valeur de 3 milliards de dollars – « idéalement adaptés au traitement du type exact des moyens de frappe que les États-Unis utiliseraient en cas de conflit classique avec la Chine ».
En raison de son calendrier de publication, l’analyse ne prend même pas en considération l’arsenal présenté début octobre, lors du défilé de Pékin célébrant le 70ème anniversaire de la République populaire de Chine.
Il s’agit, entre autres, du « tueur de porte-avions » DF-21D, un missile conçu pour frapper des navires de guerre en mer à une distance pouvant atteindre 1.500 km, du « tueur de Guam » DF-26 à portée intermédiaire, du missile hypersonique DF-17 et des missiles de croisière anti-navires YJ-18A à longue portée lancés par des sous-marins et des navires. Sans oublier le missile balistique intercontinental DF-41 – l’épine dorsale de la dissuasion nucléaire chinoise, capable d’atteindre le continent américain en portant de multiples ogives.
Martyanov ne pouvait pas faire l’économie d’une mention de la RAND Corporation, dont la raison d’être est de réclamer toujours plus d’argent pour le Pentagone – qui reproche la « guerre hybride » (une invention américaine) à la Russie, alors même qu’elle se plaint de l’incapacité des États-Unis à vaincre la Russie dans chaque jeu de guerre. Les jeux de guerre de la RAND qui opposent les États-Unis et leurs alliés à la Russie et à la Chine se terminent invariablement par une « catastrophe » pour la « meilleure force de combat au monde ».
Martyanov mentionne également les S-500, capables d’atteindre des avions AWACS et peut-être même d’intercepter des cibles hypersoniques non balistiques. Le S-500 et son dernier rejeton, le système de défense aérienne de pointe à moyenne portée S-350 Vityaz, seront opérationnels en 2020.
Son principal argument : « Il n’y a pas de parité entre la Russie et les États-Unis dans des domaines tels que la défense aérienne, les armes hypersoniques et, en général, le développement de missiles, pour ne citer que quelques domaines – les États-Unis sont à la traîne dans ces domaines, pas seulement en années mais en générations [italiques ajoutés par moi]. »
Partout dans le Sud, des dizaines de pays réalisent pleinement que « l’ordre » économique américain – plutôt le désordre – est au bord de l’effondrement. En revanche, un modèle de relations étrangères entre nations souveraines, en coopération, connectées et fondées sur des règles communes de droit – symbolisé par la fusion des nouvelles Routes de la Soie ou Initiative Belt & Road (BRI), de l’Union économique eurasienne (EAEU), de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), de la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (AIIB) et de la NDB (la banque des BRICS), est en train de se développer en Eurasie.
Les principaux garants du nouveau modèle sont la Russie et la Chine. Et Pékin et Moscou ne se font aucune illusion sur la dynamique toxique de Washington. Mes récentes conversations avec des analystes de haut niveau au Kazakhstan, le mois dernier, et à Moscou la semaine dernière ont une fois de plus souligné la futilité de négocier avec des personnes décrites – avec des sarcasmes similaires – comme des exceptionnalistes fanatiques. La Russie, la Chine et de nombreuses zones de l’Eurasie ont compris qu’il n’est pas possible de conclure des accords significatifs avec une nation déterminée à rompre tous ses accords.
Indispensable ? Non : vulnérable
Martyanov ne peut pas manquer d’évoquer le discours de Poutine devant l’Assemblée fédérale de février 2019, après l’abandon unilatéral par Washington du traité FNI, ouvrant la voie au déploiement en Europe, par les États-Unis, de missiles à portée intermédiaire et rapprochée pointés vers la Russie :
La Russie sera forcée de créer et de déployer ce type d’armes… contre les régions d’où nous serons directement menacés, mais aussi contre les régions qui abritent les centres où sont prises les décisions d’utiliser ces systèmes de missiles menaçants. »
Traduction : L’invulnérabilité américaine est terminée – pour de bon.
À court terme, les choses peuvent toujours empirer. Lors de sa traditionnelle conférence de presse de fin d’année à Moscou, qui a duré près de quatre heures et demie, Poutine a déclaré que la Russie était plus que prête à « simplement renouveler l’accord existant du New Start », qui doit expirer au début 2021 : « Ils [les États-Unis] peuvent nous envoyer l’accord demain, ou nous pouvons le signer et l’envoyer à Washington ». Et pourtant, « jusqu’à présent, nos propositions sont restées sans réponse. Si le New Start cesse d’exister, rien au monde ne pourra empêcher une course aux armements. Je pense que c’est mauvais. »
« Mauvais » est pour le moins un euphémisme. Martyanov préfère souligner la façon dont « la plupart des élites américaines, au moins pour l’instant, résident encore dans un état orwellien de dissonance cognitive » alors même que la vraie RMA « a pulvérisé le mythe de l’invincibilité conventionnelle américaine ».
Martyanov est l’un des rares analystes – de différentes parties de l’Eurasie – à avoir mis en garde contre un danger : que les États-Unis « trébuchent accidentellement » dans une guerre contre la Russie, la Chine, ou les deux, ce qui est impossible à gagner de manière conventionnelle, « sans même parler du scénario cauchemardesque d’une catastrophe nucléaire mondiale ».
Cela suffira-t-il à rendre un minimum de bon sens à ceux qui président à l’énorme vache à lait que constitue le complexe militaro-industriel-sécuritaire des USA ? Ne comptons pas là-dessus.
Traduction et note d’introduction Entelekheia
le nouveau planeur hypersonique russe Avangard (lien en français ici) est entré en service aujourd’hui, le 27 décembre. Image extraite d’une vidéo de présentation.
Notes de la traduction :
[1] « MAD », qui à la fois signifie « fou » et représente l’acronyme de « Mutually assured destruction » (destruction mutuelle assurée) est une doctrine concoctée par la Rand Corporation sous le Secrétaire à la défense Robert McNamara (1961 à 1968), en application de la théorie des jeux, selon laquelle aucun pays en possession d’armes nucléaires intercontinentales ne peut attaquer un autre pays doté des mêmes armes sans se voir également détruit en représailles.
Ce qui revenait à se faire grassement payer pour énoncer une évidence à la portée d’un enfant de cinq ans.
[2] Pour les non-spécialistes en armements, les avions de combat « embarqués » (carrier fighter aircraft) sont des avions conçus pour opérer à partir de porte-avions.
Par Pepe Escobar
Paru sur Consortium News sous le titre You Say You Want a (Russian) Revolution?
VOIR AUSSI:

Le planeur hypersonique russe Avangard


3 commentaires:

  1. Découvrez Hannibal ! Sur Pignaiol, les numides et le songe de Scipion !
    https://www.persee.fr/doc/crai_0065-0536_1957_num_101_1_10720

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  2. je ne pense pas que les américains oserons lancer ne serait ce que un semblant d'attaque !! Enfin, espéront-le ?

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  3. un cadeau 2020 de Putin le plus sage et grand president de la planete aux 2 grands criminels du monde usa et israel
    NO COMMENT trump et nitaniahou l'enfer vous attend vous et ceux qui vous soutiennent

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