mercredi 18 décembre 2019

Le conflit sunnites-chiites

Le conflit sunnites-chiites sert de terreau aux conflits du Proche et Moyen-Orient depuis le début des années 1980
La fracture sunnites/chiites est d’abord une fracture théologique. Le schisme de 656 entre sunnites et chiites a été réactivé par la révolution iranienne de 1979. Aujourd’hui, Daech se réclame du sunnisme, courant très majoritaire de l’islam. Ses ennemis les plus déterminés sont les chiites, que ce soit en Iran ou en Irak.
Mais dans l’Orient compliqué, où l’Islam est dominant, la fracture sunnites/chiites cache aussi des rivalités entre puissances, des questions sociales et nationales.


Au départ un différend théologique
L’éclatement de l’islam en trois branches trouve ses racines dès les débuts de cette religion. Au cours du temps, les divergences portant à la fois sur le dogme et les rites se sont accentuées. C’est en 656, à l’avènement du quatrième calife successeur du prophète Mahomet, que la communauté des croyants (oumma) s’est divisée. Ali, le quatrième prophète, bien que gendre et cousin du prophète, ne fait pas l’unanimité. Dès sa désignation, la légitimité d’Ali est remise en cause. Le gouverneur de Damas, Mo’awiya, l’accuse d’avoir trempé dans l’assassinat de son prédécesseur. Il lève une armée contre le nouveau calife. Cette armée est défaite mais Ali, après avoir hésité, lui accorde une trêve. Cette trêve est rejetée par des opposants qui veulent faire sécession (les kharijites). Ces derniers sont partisans d’une succession califale méritocratique. L’un d’entre eux assassinera Ali en 661. On trouve encore aujourd’hui des minorités kharijites en Tunisie (Djerba), en Algérie et en Lybie.
Après l’assassinat d’Ali, Mo’awiya s’autoproclame calife et instaure un califat dynastique fidèle à la tradition (sunna) du prophète.
Les fils d’Ali, Hassan et Hussein refusent de faire allégeance à Mo’awiya, sans doute pour des raisons politiques mais surtout pour des raisons religieuses et spirituelles, qui donneront naissance au chiisme.
La différence va progressivement devenir doctrinale. Sunnites et chiites se réclament certes du même socle et des quatre premiers califes mais, dès l’éclatement (fitna) de l’islam en trois branches au septième siècle (kharijites, sunnites et chiites), les chiites n’ont jamais cessé de développer leur propre effort d’interprétation (itjtihad). C’est cet itjtihad qui a inspiré les constitutionnalistes en Iran en 1916 ou qui a installé l’ayatollah Khomeini à la tête de la République islamique en 1979, de retour de son exil en France.
Les sunnites mettront fin pour leur part à cet effort d’interprétation dès le onzième siècle en ne retenant que quatre écoles juridiques et théologiques, qui font encore autorité aujourd’hui (malékite, chaféite, hanbalite et hanafite).
Comme le suggèrent les citations suivantes :
Cet immobilisme sunnite a fait dégénérer l’islam sunnite majoritaire en une religion sclérosée,  incapable de s’adapter aux temps modernes, dont la démocratie est l’un des principaux acquis [1]. Tandis que l’islam sunnite, et particulièrement l’Iran ? a su non seulement s’adapter, mais rejoindre ou dépasser ses ennemis occidentaux qui cherchent à la détruire.
Ces écoles s’inscrivent dans la tradition des premiers musulmans.
Le malékisme est majoritaire en Afrique du Nord, en Égypte et au Soudan. Les chaféites sont aussi présents en Égypte, en Indonésie, en Malaisie, au Yémen et dans le sultanat de Brunei. Les hanbalites, les plus conservateurs des quatre, sont surtout présents en Arabie Saoudite et au Qatar. Ils affirment l’origine divine du droit. Les hanafites acceptent, eux, la prise en compte de l’opinion personnelle quand une réponse ne peut être trouvée dans les sources originelles de l’Islam. Ils sont très présents en Turquie, dans l’ancien Empire ottoman et dans les régions asiatiques situées à l’est de l’Iran (Afghanistan, Tadjikistan, Pakistan, Inde et Bangladesh). En 2016, un concile regroupant plus de 200 dignitaires sunnites a réaffirmé l’appartenance des hanafites à la grande communauté sunnite.
Aujourd’hui 85 % des musulmans dans le monde se réclament du sunnisme, 13 % du chiisme et 2 % de la communauté kharijite ou de branches minoritaires du chiisme.
Pour les sunnites, l’homme est entièrement soumis à Dieu (Allah) dans son essence et dans son devenir.
Pour les chiites, l’homme est libre et responsable de ses actes.
Le clergé est inexistant chez les sunnites alors qu’il est très hiérarchisé chez les chiites. L’iman est chez les sunnites un fonctionnaire nommé pour conduire la prière communautaire, alors qu’il est le chef de la communauté chez les chiites. Le rang des clercs dans la communauté chiite dépend de leur niveau d’études en théologie.
Chez les chiites, depuis l’origine, le croyant, s’il est en danger est autorisé à dissimuler sa véritable foi et, dans ce cas, il est dispensé des prescriptions cultuelles de sa religion.

Des clivages religieux mais aussi géopolitiques

L’affrontement moderne entre sunnites et chiites s’est exacerbé au xvie?siècle avec la constitution de l’Empire ottoman sunnite combattant l’empire perse chiite. Il existe depuis une certaine tension entre ces deux obédiences. Le xixe?siècle se caractérise par deux mouvements contradictoires : œcuménique pour une part mais aussi identitaire.
Pour autant, jusqu’à la révolution islamique iranienne de 1979, l’opposition chiites/sunnites demeure secondaire dans l’espace musulman où prédominent les questions nationales et sociales.
C’est depuis l’installation de la République islamique en Iran en 1979 que les chiites redressent la tête un peu partout dans le monde, du Pakistan à l’Inde, de l’Afghanistan à la Chine, au Yémen, au Sud-Liban (avec le Hezbollah) à la Syrie (où les alaouites sont au pouvoir depuis 1966) à l’Irak où ils se sont renforcés après l’invasion américaine de 2003. Les Iraniens contrôlent le golfe Persique et le détroit d’Ormuz, par lequel passe près de 20?% du pétrole mondial.
L’Iran est ainsi devenu la «?patrie?» du chiisme, l’équivalent de ce qu’a longtemps été l’Arabie pour le sunnisme même si, pour cette dernière, ce rôle lui est un peu contesté dans le monde sunnite par le Qatar, la Turquie et l’Égypte.
Malgré leur nombre restreint, les chiites représentent une menace pour les sunnites de la péninsule Arabique alors même qu’ils sont traités comme des sous-hommes, subissant l’ injustice et l’exclusion depuis le 7ème  siècle. Les  chiites sont concentrés dans la région pétrolière du royaume saoudien [2]. 70% de la population du Bahrein est chiite, 30?% au Koweit, 27% dans les Emirats arabes unis.
On a même vu certains extrémistes sunnites expliquer que les chiites étaient une invention des juifs pour compromettre l’islam, alors même que la branche la plus réactionnaire et la plus sectaire du sunnisme, le wahhabisme a été effectivement créé et promu par les juifs et les impérialistes britanniques [3].
Chronologie d’une opposition millénaire
• 632 : mort du prophète Mahomet, Abou Bakr, Omar puis Ohtman prennent la tête de la communauté musulmane en tant que califes.
• 656 : Ali, cousin et gendre du prophète accède à son tour au califat. Un schisme oppose ses partisans, les chiites à la majorité sunnite.
• 632-661 : conquête de l’Arabie, du Proche-Orient et du bassin méditerranéen par les quatre premiers califes.
• 680 : Hussein, le fils d’Ali, est tué par l’armée du calife sunnite à Karbala. Début de la martyrologie chiite.
• viiie-xiiie siècles : coexistence de deux califats, les Abassides, sunnites (750-1258), et les Fatimides, chiites (909-1171).
• 939 : disparition du 12e iman, dont les chiites attendent depuis le retour.
• 1517-1924 : califat ottoman, sunnite.
• 1639 : le traité de Qasr E-Chirin met fin à un siècle et demi de conflit entre l’Empire ottoman sunnite et l’empire perse séfévide chiite.
• 18ème siècle : le wahhabisme, branche rigoriste du sunnisme, inspirée du Talmud, devient religion d’État en Arabie.
• 1926 : la première constitution libanaise partage les fonctions politiques entre groupes confessionnels.
• 1932 : fondation de l’Arabie Saoudite, monarchie associée au courant wahhabite (sunnite).
• 1959: dans une fatwa, le grand iman d’Al-Azhar (premier centre théologique sunnite) reconnaît les chiites comme des musulmans à part entière.
• 1979: révolution islamique en Iran. Khomeiny instaure une république islamique. Le pouvoir politique devient sous tutelle du pouvoir religieux.
• 1980: au Pakistan, la communauté chiite manifeste contre l’imposition de lois sunnites à toute la communauté musulmane.
• 1982: fondation au Liban du Hezbollah, parti politique chiite possédant une branche armée et allié à l’Iran.
• 1980-1988 : guerre Iran-Irak opposant le régime laïc baasiste irakien (majoritairement sunnite) à la république islamique iranienne (chiite).
• 1997-1998 : massacre de 2 000 chiites par des talibans afghans, fondamentalistes sunnites.
• 2003: l’invasion américaine en Irak met fin à la domination sunnite et place des chiites (majoritaires) à la tête de l’État.
• 2006: après la pendaison de Saddam Hussein, une vague de violence frappe l’Irak. Les divisions sont confessionnelles.
• Depuis 2011 : la guerre en Syrie cristallise l’affrontement entre l’Arabie Saoudite (cœur du sunnisme) et l’Iran chiite.

La revanche des chiites et ses conséquences

Quatorze années après l’expédition militaire américaine en Irak (et la destruction de l’état laïc irakien par les Occidentaux), l’Iran est devenue la principale puissance non arabe du monde arabe (Michel Foucher). Cette puissance a été reconnue de fait avec l’accord de juillet 2015 avec Washington sur le nucléaire.
Un monde mulsulman morcelé en proie aux radicalismes
Le 30 décembre 2006, Saddam Hussein, fut pendu pour crime contre l’humanité. L’accusation avait reposé sur le massacre, plus de vingt ans auparavant, de 148 villageois chiites de Doujaïl, en représailles d’un attentat manqué contre le convoi présidentiel. Durant son procès, Saddam Hussein n’avait eu de cesse de dénoncer les ennemis de l’Irak : les Américains et les «mages perses», désignant ainsi les ayatollahs et les gardiens de la révolution iraniens.
La date de l’exécution, choisie par le Premier ministre irakien chiite Nouri al-Maliki, fut le premier jour de l’Aïd el-Kébir, que les sunnites célèbrent un jour avant les chiites.
Ce choix fut interprété par l’Arabie Saoudite et par la plupart des médias du Maghreb comme l’exécution d’un sunnite et non d’un tyran.
Un expert du Parlement russe vit dans cette exécution et sa symbolique l’annonce d’une nouvelle spirale de violence en Irak et dans la région du Golfe. L’avenir allait vite lui donner raison.
La montée en puissance de l’Iran chiite était donc devenue inacceptable par l’Arabie Saoudite et provoquait également l’inquiétude croissante d’Israël et de la Turquie.
L’Arabie Saoudite souhaitait alors diminuer l’influence iranienne au Proche-Orient. Ceci passait par la déstabilisation du régime syrien et la formation d’un front sunnite. Le Printemps arabe lui en fournit l’opportunité. (Promu et financé par des organisations occidentales, sous prétexte "d’imposer la démocratie", le Printemps Arabe n’a été imposé qu’aux pays nationalistes/laïques. Le véritable objectif est d’imposer une dictature islamo-sunnite, comme c’est le cas actuellement en Tunisie, en Libye, au Soudan, etc. Seuls deux pays ont résisté les armes à la main et aux prix de centaines de milliers de morts et de déplacés : l’Algérie et la Syrie. Il n’a pas touché les sombres dictatures ou royaumes que sont le Maroc, l’Arabie, le Koweït, Bahreïn, le Qatar, les EAU, et Oman)

La situation actuelle

Près de quinze ans après l’intervention américaine en Irak, les conflits confessionnels se sont exacerbés et alimentent tous les conflits au Proche et Moyen-Orient.
Pour autant, l’essence de ces conflits est-elle principalement religieuse ou les clivages religieux ne sont-ils pas instrumentalisés par des États et des mouvements politiques en quête de suprématie régionale ?
L’Iran, ses satellites et les minorités chiites inquiètent l’Arabie saoudite
Il y a bien, avec la révolution iranienne de 1979 et ses conséquences, l’affirmation d’une revanche des chiites confortée par la chute du pouvoir minoritaire sunnite en Irak.
Les djihadistes de Daech ont d’ailleurs tiré parti de la tentative de formation d’un «Sunnistan» dans les quatre provinces centrales de l’Irak après la chute de Saddam Hussein.
Leur volonté de rétablir un grand califat passe par une exacerbation des clivages politico-religieux. Notamment par des attaques très meurtrières contre les mosquées chiites en Irak ou dans le nord-est de l’Arabie Saoudite chiite lui aussi. À Bahreïn, la rébellion de la majorité chiite contre la dynastie sunnite au pouvoir a été écrasée par l’Arabie Saoudite.
Tous ces affrontements traduisent les stratégies d’influence des deux grandes puissances du Proche-Orient, l’Iran et l’Arabie saoudite. Le rapprochement de l’administration Trump avec l’Arabie saoudite au détriment des relations avec l’Iran est de ce point de vue loin d’être une simple péripétie diplomatique.
Michel Foucher voit dans les conflits protéiformes du Moyen-Orient l’équivalent de ceux de la guerre de Trente Ans, très meurtrière en Europe et qui, de 1618 à 1648, opposait catholiques et protestants, laissant entrevoir les luttes d’influence entre princes allemands instrumentalisés par les grandes puissances de l’époque (France, Suède, Autriche). Tout nouvel équilibre dans ces territoires devrait avoir comme préalable un accord entre l’Iran et l’Arabie Saoudite accepté par les autres puissances régionales (La Turquie et Israël…). L’ampleur de la tâche est immense. Elle l’était aussi en Europe avant le traité de Westphalie (1648)…

Une réconciliation sunnites/chiites est-elle possible à court terme?

Cela paraît peu probable, idéologiquement ou politiquement. Beaucoup d’affrontements chiites/sunnites se déroulent actuellement en Syrie. La guerre en Syrie cristallise l’affrontement entre l’Arabie Saoudite, cœur du sunnisme, et l’Iran chiite. Mais ce conflit ne peut s’interpréter avec cette seule grille de lecture. Cette guerre, cruelle de toutes parts, aspire toutes les forces régionales auxquelles s’ajoutent des djihadistes européens, asiatiques, nord-africains qui combattent aux côtés de Daech mais aussi des milices chiites internationales venant du Liban, de l’Irak ou de l’Afghanistan qui combattent au côté des troupes régulières syriennes et de la Russie. À ce jour, aucune véritable solution militaire ou politique ne semble vraiment s’affirmer. Pour autant, une grande partie de l’avenir du Proche-Orient se joue sans doute aujourd’hui en Syrie. Mais c’est aussi sans doute là aussi que se dessine un nouvel ordre politique mondial, marqué par la fin de l’hégémonisme américain né de l’effondrement du bloc soviétique. 
Dernière mise à jour le 25/01/2018
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NOTES de Hannibal GENSÉRIC

-  Ahmed Assid : «L’incapacité à séparer la religion de l’Etat à l’origine du sous-développement des musulmans»  

-  Perse-muraille

[2] Une minorité discriminée

Ryad a fait tout son possible au cours du temps pour neutraliser cette minorité, qui représente entre 10 et 15% de la population saoudienne. Il a noyé la région concernée, le Hasa, dans une immense province, Ach-Charqiya, qui comprend tout l’est du royaume. Il a transformé les chiites en minorité sur leurs terres ancestrales, en y organisant le transfert de nombreux sunnites. Il a tenté d’entraver leur pratique religieuse, en exerçant une forte pression sur leurs lieux de culte et leurs manifestations publiques. Il a enfin exercé une forte discrimination à leur encontre sur le marché du travail en limitant drastiquement leur accès à des postes de responsabilité.
Les annotations dans cette couleur  sont de H. Genséric

2 commentaires:

  1. La fracture sunnites/chiites est d’abord une fracture politique ;tout le monde fait les cinq prières par jours , font le ramadan ,font le pèlerinage à la Mecque ensemble.
    Elle est où la "fracture théologique" ???!!!

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  2. cette fracture est voulue par les Etats Unis et l'Occident.Tout le reste est du verbiage,de la poudre aux yeux.Les considerations économiques prevalent avant tout

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