dimanche 1 mars 2026

Le Nouvel Axe du Pouvoir : comment la Chine et l’Iran ont changé la guerre de l’Iran, par Pepe Escobar

 Nima Alkhorshid est un iranien vivant au Brésil. Il anime l’un des podcasts d’analyse géopolitique les plus remarquables et les plus suivis d’internet. Il reçoit régulièrement des pointures telles que Scott Ritter, Larry Johnson, Andrey Martyanov, Richard Wolff, Alastair Crook… mais la star incontestée de l’émission est, sans trop de surprise, celui que beaucoup considèrent comme le plus grand journaliste-analyste géopolitique en activité, le brésilien ultra-cosmopolite Pepe Escobar. Le présent entretien, réalisé quelques jours avant que la guerre inéluctable contre l’Iran soit déclenchée, est un sommet dans le genre.  

L'interview date de mercredi, donc avant la prévisible attaque, ça n'enlève rien à l'intérêt de l'entretien, bien au contraire. Hannibal Genséric

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NA : Bonjour à tous. Nous sommes le lundi 23 février 2026, et notre cher ami, notre frère, Pepe Escobar, est ici avec nous. Bienvenue, Pepe !

PE : Nima, je le fais rien que pour toi. Je suis à Moscou, il est onze heures du soir, je suis fourbu, j’ai passé une journée de dingue, succédant à d’autres journées de dingue, avec une journée encore plus dingue qui m’attend demain. Mais pour toi, bien entendu, je me suis forcé. Et il faut dire que aujourd’hui, comment dire ? Waow. Je ne sais même pas par où commencer.

Très important : notre discussion a lieu à la veille du quatrième anniversaire du début de l’opération militaire spéciale. Nous nous trouvons donc à l’un de ces carrefours de l’Histoire avec un grand H, l’Histoire en train de se faire. Aujourd’hui, ce sera « tout pour le rock’n’roll ».

NA : Bien ! Pepe, laisse-moi commencer par ce qui se passe au Moyen-Orient, avec l’escalade à laquelle nous assistons tous, avec Trump qui a envoyé dans la région tout, mais alors vraiment tout ce qu’il pouvait envoyer. L’Iran est prêt, les Américains sont prêts, les ambassades étrangères exhortent leurs ressortissants à quitter le pays, etc. Quelle est ton évaluation, ta compréhension de tout ce qui est en train de se passer ?

PE : Eh bien, je le dis à l’attention de ceux qui nous écoutent : avant de commencer cette vidéo très, très importante, Nima et moi avons eu une discussion dans laquelle nous sommes parvenus à la conclusion que nous sommes en ce moment exactement sur le fil du rasoir, en termes de décision cruciale concernant notre avenir le plus imminent. Et c’est le président des USA lui-même qui a monté de toutes pièces la scène du théâtre géopolitique dont nous allons parler. J’insiste sur ce point : tout ce qui va être fait, toutes les décisions qui seront prises, reposeront en ultime instance sur cette seule et unique personne : Donald Trump. Tout ce qui se passe ressortit de son entière responsabilité.

N’oublions pas, pour commencer, que nous parlons de la personne qui , à lui seul, a purement et simplement détruit le JCPOA, l’accord sur le nucléaire iranien, qui fut conclu à Vienne en 2015, puis fut ratifié en bonne et due forme par l’ONU, par tous les participants aux négociations qui eurent lieu alors à Vienne. J’étais là-bas à l’époque, j’ai tout suivi au quotidien.

Donc Mr Trump a détruit tout ça, et nous a fourré dans cette situation, car il n’a pas pu, pour employer son vocabulaire, obtenir le « deal » qu’il escomptait de la part de l’Iran, qui est synonyme d’une capitulation pure et simple de la part de cette nation souveraine. Voilà où nous en sommes, en ces jours littéralement fatidiques. Il y a peut-être la lueur d’un dernier espoir avec les négociations qui auront lieu jeudi à Genève. Le problème est qu’elles vont partir sur des bases vraiment, vraiment viciées. Fondamentalement, Trump a adressé un dernier ulitmatum à Téhéran, de 72 heures grand maximum, pour que les Iraniens cèdent à ses exigences sans contrepartie. Il demande donc bien une capitulation. Les diplomates iraniens, avec le ministre des affaires étrangères Araghchi, continuent à dire, de la manière la plus polie et retenue possible, qu’ils sont prêts à une discussion diplomatique entre adultes, et qu’ils sont disposés à faire des concessions sur un seul et unique sujet : le programme nucléaire. Mais rien d’autre : ni sur les missiles balistiques, ni sur le soutien à l’axe de la résistance. Cela faisait partie de la triade d’exigences posées, bien entendu, par Israël, et par Trump 2.0.

Donc, quoi qu’il ressorte de cette réunion à Genève, la décision, selon l’écrasante majorité de nos amis analystes géopolitiques indépendants, selon les échos qui nous viennent des cercles les plus proches de Washington, c’est que la décision d’attaquer l’Iran, quelle qu’en soit la manière, a d’ores et déjà été prise. Nous ne sommes donc plus au stade « est-ce que ? », mais au stade du « comment ? » Et donc l’immense armada qui a été en effet déployée là-bas, en parfaits couards qu’ils sont comme à leur habitude, ne se trouve pas dans le Golfe persique. Elle ne se trouve pas dans la mer d’Oman. Ils se sont placés très loin dans les mers arabes, pas loin de la côte pakistanaise, vers le nord.

Donc, comment cette « immense » armada va-t-elle être utilisée, et pour faire quoi au juste ? Telle est la question. Est-ce que ça va être un choc du type de 2003 en Irak, avec tout ce qui s’en est ensuivi ? Est-ce que ça va être une opération de décapitation politique, ce qui est typique de la manière israélienne de procéder ? Est-ce qu’ils vont essayer d’atteindre l’imam Khameiney, ainsi que d’autres membres de l’élite politique, y compris des membres du Parlement, et des têtes du commandement du CGRI ? Toutes les options sont sur la table. Une chose est sûre : quoi que décide néo-Caligula, le champion incontesté de la taxation mondiale, il se trouvera entre le marteau et l’enclume. S’il décide de ne pas attaquer, ses donateurs, les gens qui lui ont fourni des centaines de millions de dollars pour sa campagne de réélection, l’axe sioniste international, qui n’est pas juste à New York ou dans le New Jersey, mais qui est l’hydre financière internationale du sionisme et de l’atlantisme, avec des tentacules dans toute l’Europe, et dans bien d’autres régions du monde, - tous ces gens-là viendront lui demander des comptes. Il ne faut pas non plus perdre de vue que tous les nœuds stratégiques du complexe militaro-industriel sont chaudement en faveur de cette attaque contre l’Iran.

Voilà pour ce qui est de la manière dont fonctionnent les cercles rapprochés de Washington, du Maryland, de Virginie, l’intérieur du complexe militaro-industriel. Ce qui inclut non seulement les fabricants d’armes, la CIA, le Pentagone, et tous les acronymes des services de renseignement que sont les médias, les think tanks, l’Université : tout ce qui pèse là-bas politiquement du poids le plus lourd. Ils sont tous en faveur de cette guerre, et pas seulement depuis la seconde investiture de Trump : depuis 47 ans. « Débarrassons-nous du régime des mollahs ! », disent-ils avec leurs habituelles formules stupides, qui mériterait une marque déposée à part entière. Ce n’est donc pas d’hier qu’on entend ce refrain.

Donc, imaginons qu’il ne soit pas intérieurement vraiment partant pour lancer cette attaque. Eh bien, dans les cercles sycophantes qui l’entourent, Trump est alors en minorité. Même avec son pouvoir de président, tu sais, comme ce truc césarien de décider des événements en levant ou baissant le pouce à l’intérieur du Colisée. Il est contraint et restreint de toutes parts, et sa marge de manœuvre est en réalité proche de zéro. Mettons que les rares personnes dans son entourage possédant un Q.I. dépassant la température ambiante, je pense notamment à quelques cadres du Pentagone, parce qu’ils ont fait d’innombrables simulations de ce que provoquerait une attaque de l’Iran, et la riposte dévastatrice de ce dernier, toutes hypothèses incluses : l’attaque des bases militaires américaines de la région, le blocage du passage d’Ormuz, l’arrosage d’Israël par des missiles et des drones de manière bien plus ravageuse encore qu’au cours de la guerre des douze jours, etc. Si Trump prête une petite oreille à ces rares voix raisonnables autour de lui, il n’est pas tout à fait impossible que son instinct légendaire lui dise qu’une telle opération relèverait du suicide politique.

Ces voix ne font pas malheureusement partie des cercles les plus rapprochés de son entourage, comme nous le savons, ainsi que nos auditeurs, depuis longtemps. Ces cercles sont essentiellement composés de fonctionnaires d’une insondable médiocrité : une écrasante majorité de sionistes « ultras », propageant les fake news comme d’autres respirent, en particulier en ce qui concerne l’Iran. Ils ne connaissent rien à ce pays, zéro. Ils n’y ont évidemment jamais mis les pieds, n’ont jamais pris la peine d’étudier les réalités de l’histoire politique récente du pays, pour ne rien dire de la culture perse, de son histoire multimillénaire, etc. Ils ne comprennent pas qu’ils n’ont pas seulement affaire à un régime politique et à un État souverain, mais à une civilisation comme il en existe très peu.

Donc, quand tu es entouré de cette espèce de chambre d’échos sycophantique, tu ne peux pas prendre de décision éclairée. Si on ajoute à cela que le type en question ne lit jamais rien, je ne parle pas seulement des rapports qu’on lui remet, mais des livres, des journaux : Trump ne lit rien, zéro, il est presque comme un illettré à la Maison Blanche. Il se contente de regarder Fox News, où il saisit pendant cinq secondes des bribes d’information, et quelques minutes plus tard une autre nouvelle stupide atteint son oreille, et retient son attention cinq secondes à nouveau. Il a la capacité de concentration d’un gamin de quatre ans, comme l’a magistralement décrit, ayant été aux premières loges, notre ami Jeffrey Sachs.

Donc ; comment voulez-vous qu’un type pareil prenne une décision mûrement réfléchie sur une guerre pareille, quand bien même ne s’agirait-il que d’une frappe mineure ou localisée, et qui risquerait d’embraser non seulement l’ensemble de l’Asie de l’ouest, mais sans doute au-delà, dans plusieurs régions de ce que nous appelons le sud global ? Et pour ajouter une cerise à ce gâteau incandescent et volatil,  lancer cette guerre, sous quelque forme que ce soit, même donc de la plus minime des manières, le ferait entrer en conflit quasiment ouvert avec trois nations des BRICS à la fois : la Chine, la Russie et bien sûr l’Iran, liés par divers partenariats stratégiques.

Avec la Russie, c’est très sérieux, puisqu’il s’agit par exemple d’échanges concernant tant les branches les plus lourdes que les plus légères de l’armement.  Dans le cas de la Chine, il s’agit d’une collaboration stratégique qui va maintenant sur ses vingt années, qui pèse au moins la bagatelle de 450 milliards de dollars, car, pour la Chine, l’Iran est une question de sécurité nationale, dans la mesure où l’Iran est un de ses principaux pourvoyeurs en énergie, et un des acteurs-clés dans les nouvelles routes de la soie, ainsi que de l’un des pivots des corridors de connectivités est-ouest de l’Eurasie. La plupart de ces corridors transitent par l’Iran, par exemple le nouveau corridor que les Chinois veulent créer, car, une fois de plus, tout ce qui passe par la Russie est bloqué par les sanctions. Les compagnies chinoises, par exemple, ne peuvent pas utiliser le Transsibérien qui traverse le territoire russe, à cause des sanctions. Donc, la meilleure option, qui a déjà été utilisée, à travers le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Turkménistan, enfin l’Iran et le Turquie, le tout en direction de l’Europe. Ce n’est que l’une des déclinaisons de ce qu’on pourrait appeler le « couloir du Milieu » ; il y en a d’autres. Mais voilà : l’Iran est au confluent du corridor est-ouest, fait partie de l’initiative de la Belton Road, ainsi que des nouvelles routes de la soie.

Tout ceci est à son tour la déclinaison d’un partenariat géopolitico-commercial bien plus immémorial entre la Perse et la Chine : le septième siècle après J.C., par exemple, où les deux plus grandes puissances de l’Eurasie à l’époque et, pour cette raison, dans le monde, la dynastie Tang et  l’empire sassanide perse. Et devine ce qu’ils faisaient, Nima ? (Grand sourire de Pepe Escobar). Du commerce ! Les routes de la soie : « faisons des affaires les uns avec les autres », à travers l’Asie centrale, mais il s’agissait essentiellement de la Perse commerçant avec la Chine et vice-versa.

Il ne s’agit donc pas d’un simple partenariat stratégique signé il y a quelques années : il s’agit d’un phénomène qui plonge ses racines très profondément dans l’Histoire. Donc, l’Iran aura un soutien indéfectible de la Chine sur de nombreux plans. Nous en connaissons certains, comme les radars chinois, les puces de recherche chinoises, de l’information ultra high-tech passant en temps réel à l’Iran, etc. Nous en ignorons d’autres, qui font partie des nombreux plans chinois de fret, lesquels ont débarqué en Iran ces dernières semaines, sans qu’on sache au juste de quoi il s’agit (mais on peut se faire sa petite idée...), comme il y a eu de multiples opérations de fret russes débarqués en Iran ces dernières semaines aussi (là encore, il n’est pas interdit de se faire sa petite idée).

Donc, sur le plan diplomatique, ils sont évidemment très solidement soutenus par la Russie et la Chine. Ils sont supportés également au titre de membre des BRICS, en termes de coordination du sud global, pour lui faire comprendre qu’il s’agit d’une guerre contre trois principales figures des BRICS, comme d’une guerre contre le sud global dans son ensemble, si j’ose dire. Donc si Trump déclenche cette guerre, il s’agira du point d’apogée de la nouvelle guerre hybride menée par la nouvelle administration américaine, y compris sous forme de guerre chaude, contre les BRICS, contre le sud global et tout ce qui s’ensuit. Il s’agit donc d’une guerre des américains et de l’Internationale Sioniste contre les figures de proue des BRICS, contre leurs corridors de connectivités, et contre l’intégration de l’Eurasie comme un ensemble organique. Et ça, c’est quelque chose que n’importe qui, dans le sud global, comprend. Tu peux te trouver dans une pampa argentine, au milieu du Sahara ou dans les Célèbes indonésiennes, tout le monde comprend ce qui se passe : ceci est une guerre contre nous, le sud global.

Et bien sûr, le mégalomane égomaniaque qui occupe actuellement la Maison Blanche ne peut pas réfléchir en ces termes. Il ne sait même pas ce que recoupent les appellations « BRICS » ou « sud global ». Les seules choses qui lui passent par la tête sont, à point nommé, ses petits rêves de Narcisse mégalomane, comme recevoir le prix Nobel, gagner les élections de mi-mandat, etc. C’est pourquoi, quand on fait le compte de tout ça, la conclusion est d’une accablante simplicité : s’il déclenche la guerre en Iran, sa réélection de mi-mandat est d’ores et déjà perdue, et sa trace historique sera celle d’un sheriff foireux.

Donc, s’il réfléchit un peu à long terme – ce qu’il lui arrive de faire – il va se retenir d’attaquer. Il peut faire comme en juin, décrocher son téléphone et dire aux Iraniens « écoutez, je vais bombarder ici ou là, évacuez juste les lieux », et raconter ensuite : « vous voyez, j’ai encore frappé l’Iran ! » Rappelez-vous qu’il a frappé l’Iran en juin et a plastronné : « nous avons oblitéré le programme nucléaire iranien ! » C’était un méga-fake news . Car désormais, il veut attaquer de nouveau l’Iran, en raison même du programme nucléaire censé avoir été oblitéré en juin (rires) !

Je sais, tout ce que je vous raconte ressemble à un cirque. Le problème c’est que c’est effectivement un cirque. Un cirque de fausses narrations se chevauchant sans fin les unes les autres. Mais au milieu de tous ces mensonges s’entassant à qui mieux-mieux, il y a ce fil du rasoir de la décision à prendre. Car quelle que soit la nature de cette décision, les conséquences seront immenses. Quel que soit le type d’attaque à quoi il choisira de procéder, y compris par proxy, en laissant les Israéliens prendre l’initiative, après quoi il pourra toujours dire au reste du monde : « vous voyez, ce n’est pas nous qui avons commencé ces attaques, ce sont les israéliens. Les iraniens ont riposté durement, et notre devoir est de protéger les israéliens, donc nous devons attaquer aussi ». La fine équipe de Washington songe sérieusement à utiliser ce subterfuge. Ça n’a pas vraiment d’importance en soi, car quoi qu’il décide de faire, les iraniens en effet riposteront. Le soutien de la Chine et de la Russie sera là. Et Trump ne peut pas se payer la tête de tout le sud global en même temps.

Donc, voilà où nous en sommes, Nima. Chaque semaine, on assiste à un nouveau tournant du feuilleton, mais cette fois, il s’agit du tournant des tournants, car cette fois-ci, la décision de Trump va totalement changer le déroulement des opérations sur le champ de bataille primordial. Et ce champ de bataille primordial, c’est que le principal ennemi de l’empire du chaos, du pillage, des frappes perpétuelles, des fake news, c’est bien évidemment la Chine. Et, avec la Chine, le sud global. Ce sont toujours la Chine et la Russie qui sont perçues comme des menaces majeures, et le sud global considéré comme une sorte de tout organique hostile. D’un côté, l’empire du Chaos et l’Internationale Sioniste ; de l’autre, les BRICS et le sud global. C’est ça le terrain véritable des opérations. Donc, quoi qu’il arrive en Iran, ce sera au centre de tout ce qui déroulera sur ce terrain à partir de ce moment.

NA : Pepe, quelle serait ta compréhension du concept d’une « attaque limitée » de l’Iran ? Penses-tu que ce soit envisageable, sur la base des informations dont nous disposons ? La chaîne Axio rapporte que Trump aurait évoqué cette possibilité…

PE : Pardon de te couper, Nima. Mais il est important de souligner que Axio est une officine médiatique sioniste pur jus. C’est un canal de désinformation absolue, tous leurs reporters sont aussi viscéralement sionistes qui leurs employeurs. Donc tu ne peux te fier à rien de ce qu’ils racontent. Quand ils te disent « telle information a fuité », il faut entendre : « ça a fuité de sionistes vers des sionistes », pour être diffusé par des sionistes, et donc ça ne vaut rien.

NA : D’accord. La question, c’est comment une attaque rapide et limitée pourrait aider Trump et son administration à… comment dire ? Je ne connais personne qui ait été à ce jour capable de me dire à quoi rimerait une telle attaque pour les intérêts américains. Je pense qu’il est important de repartir de cette question simple : quels sont les intérêts des USA dans une éventuelle attaque de l’Iran, quelle qu’en soit l’échelle ?

PE : Trump n’a aucun objectif, Nima. Les objectifs sont les objectifs sionistes, point à la ligne. Et il n’y a, en ultime instance, qu’un seul objectif sioniste : anéantir l’Iran comme puissance de la région. C’est tout. Rien d’autre. Si tu tends l’oreille à ce qui vient de Tel-Aviv, à ce qui sort de la bouche des politiciens israéliens, de la part d’une personnage aussi horrible que Mike Huckabee, il récite simplement ce que les sionistes les plus hardcore disent depuis longtemps à mots plus ou moins couverts : lui a juste vendu la mèche en termes on ne peut plus clairs. Et le message le suivant : Israël a le droit inconditionnel d’annexer absolument tout ce qu’il veut dans l’Asie de l’ouest. Mais là, la nouveauté, c’est qu’effectivement c’est un foutu politicien américain qui le dit haut et fort, doublé d’un foutu employé du président des USA lui-même, à qui sa carrière doit à peu près tout. C’est… (Escobar lève les yeux au ciel).

La seule bonne chose avec ce genre de laïus, c’est que désormais tout est totalement à ciel ouvert. Jusqu’ici tout ça était enrobé dans des circonvolutions diplomatiques, ou  dans des vœux pieux, ou  fourré dans un hapax au milieu d’une interview… Maintenant, tout est au grand jour, non seulement via les sionistes eux-mêmes, mais désormais de la bouche des politiciens américains eux-mêmes. Pratiquement tout le monde au Capitole, à Washington, ils pensent désormais comme un seul homme. L’écrasante majorité d’entre eux sont achetés et payés par l’AIPAC. Qu’est-ce qu’il y a à comprendre de plus ? Si tu te rends sur place pour examiner comment fonctionne la stratégie de l’AIPAC et les agissements qui vont avec… j’ai été un de ces non-privilégiés, si j’ose dire, à avoir pu assister à tout ça sur place, à Washington DC il y a des années. C’est là que j’ai vraiment tout pigé au manège.

Donc, comme tu l’as toi-même parfaitement bien formulé : qu’est-ce que Trump peut faire pour se dépêtrer de ce guêpier ? Absolument rien. En termes d’intérêts américains au niveau international,  tout ça n’aura que des effets contre-productifs. Toutes les nations musulmanes seront contre une telle attaque. Même les marionnettes qui tiennent lieu de dirigeants des pays arabes vont se prononcer publiquement contre. Certains ont d’ores et déjà averti : « ne faites rien de tel, sinon vous aller embraser l’ensemble de la région ». Le sud global ne sera pas beaucoup moins hostile, pour ne rien dire des deux plus grandes puissantes dudit sud global, la Chine et la Russie. Donc : qu’est-ce que les USA ont a gagner d’une attaque unilatérale, non-provoquée, seulement animée par des fake news ? La réponse est simple : moins que zéro. Si on rembobine tous les événements que nous connaissons depuis la guerre du Vietnam, nous constatons que c’est encore et toujours le même scénario qui se répète.       

NA : Pepe, si l’on en croit le ministre iranien des affaires étrangères, il estime qu’il est en phase de négociations avec les USA, et, dans son dernier entretien, il a affirmé que le seul point sur lequel l’Iran était disposée à négocier était le programme nucléaire. Ils ne négocieront ni la question des missiles balistiques, ni la question du soutien à l’axe de la résistance. D’un autre côté, il a affirmé, en Iran, à l’adresse des militaires : « Moi, je vais faire mon travail. Vous, faites le vôtre. Ne vous occupez pas de ce que je fais ou peux faire, vous devez être fin prêts pour n’importe quel type de guerre. » J’ai la sensation, par rapport à ce que tu viens de dire, que la guerre qui se déclencherait entre l’Iran et les USA serait d’un type entièrement nouveau par rapport à ce qu’on a connu jusqu’ici. C’est une guerre qui pourrait changer drastiquement le paysage du Moyen-orient. Ce ne serait pas une simple guerre entre les USA et l’Iran, téléguidée par Israël qui serait ravie qu’elle ait lieu. Après tout, il s’agirait de l’aboutissement de quelque chose dont rêve Netanyahou depuis… toujours ! Il a toujours voulu que ce type de guerre se déclenche un jour.

Mais nous savons que l’Asie de l’ouest, le Moyen-orient d’aujourd’hui, sont totalement différents de ce qu’ils étaient avant le 7 octobre 2023. Mike Huckabee l’a dit en toutes lettres : tout le Moyen-orient va devenir Israël. Israël va conquérir tous les pays de la région, et ils n’ont rien pour résister à cette conquête. Donc Pepe, si Israël, et pas seulement l’Iran, voyait la Turquie comme un ennemi, à cause de ce qui se passe en Syrie… pour nous en tenir à l’Iran, Pepe, est-ce que tu penses que, si la guerre s’éternisait, entraînant les USA dans une situation comparable à ce que nous avons vu en Irak ou en Afghanistan, ce serait la fin. La Chine, par exemple, n’aurait même pas besoin de lever le petit doigt, car Trump est en train d’entraîner les USA dans un piège fatal. Personne n’aura besoin de le pousser dans le précipice, il va s’y jeter lui-même à cause de cette guerre qu’il a créée de toutes pièces.

PE : Absolument. Tu as tout dit. C’est là le cœur de notre discussion. Il n’y a rien à gagner à cette guerre en termes de sécurité nationale pour les USA. Il n’a rien à y gagner en termes simplement personnels, car il perdra les élections de mi-mandat, et va se transformer définitivement en canard boiteux s’il lance cette guerre. La base du mouvement MAGA est résolument contre. 70 % de l’électorat américain, des deux bords politiques, est contre, et même les indépendants sont contre. Ils sont obsédés par le gouffre très, très, très, très profond qui les attend sur le plan économique et financier.

Mais le problème, Nima, c’est que, du point de vue d’un empire en état de détresse terminale, il n’existe qu’une solution, et nous savons tous de laquelle il s’agit : la guerre. Une guerre qui pourrait reconfigurer l’échiquier économique, financier et politique. Avec, bien entendu, des résultats imprévisibles, mais au moins un avantage non négligeable : un bouleversement qui détourne l’attention de la population américaines de ses graves soucis économiques. C’est une technique très éprouvée : changer de sujet de discussion, changer de narration, ce qui conviendrait non seulement très bien à la Maison Blanche, mais à la bande de criminels qui siège à Tel Aviv, et ajournerait une fois de plus les ennuis judiciaires auxquels ferait face Bibi s’il n’y a aucune guerre à se mettre sous la dent. Et, bien entendu, ça enchanterait tous ceux qui se sentent investis du droit divin octroyé par ce livre stupide, adoré par les sionistes du monde entier : le droit de faire tout ce qu’ils veulent en Asie de l’ouest, tout y annexer sans exception, et y tuer absolument tout le monde. Puisque après tout, toute cette engeance ne sont que des Amalek, et qu’ils ont le droit de régner… eh bien, si possible, sur toute l’espèce humaine, qui ne sont que des animaux pour eux. Ils ne peuvent pas encore régner sur l’Amérique latine, l’Asie du sud-est, l’Afrique, la Chine, l’Inde ; mais ils peuvent régner sur l’Occident, ce qu’ils font déjà dans une très large mesure.

Donc, c’est pathétique. Pa-thé-tique. Je ne perds plus mon temps à avoir des débats philosophiques autour du sionisme. C’est stérile. Tout le monde sait ce qu’ils veulent en ultime instance. Comme tu l’as dit, c’est désormais à ciel ouvert. Et comme ce sont eux qui tiennent les rênes de la machinerie politico-administrative américaine, peu importe qui occupe la présidence, c’est toujours eux qui tireront leur épingle du jeu.

Donc, si cette guerre a lieu, il y aura bien entendu des conséquences tragiques pour l’Iran et les iraniens. Il y aura beaucoup de morts, il n’y a aucun doute à avoir là-dessus. Mais ce pourrait aussi bien constituer l’excuse parfaite, si je puis dire, dans la logique de contre-offensive iranienne, pour se débarrasser une fois pour toutes de tous ce gens. Nous savons que ce n’est pas si facile, et qu’ils disposent de l’arme nucléaire. Et comme ce sont des gens lâches, s’il voient qu’ils sont en train de mordre la poussière, ils auront recours à l’option Samson, savoir à leurs « invisibles » bombes atomiques, dont tu as remarqué qu’on ne parle jamais dans le discours officiel. Même un bédouin au milieu du désert sait qu’Israël possède la bombe atomique. Mais on ne peut jamais évoquer le sujet publiquement, c’est un tabou total.

Donc, en termes de souffrance, non seulement les Iraniens, mais une grand part de la population moyen-orientale, vont prendre très cher. Il y aura beaucoup de situations insupportables. Mais c’est peut-être le prix à payer, malheureusement, pour enfin administrer aux sionistes une leçon définitive. Une fois de plus, Nima, en termes réalistes, nous savons que ce ne sera pas facile. Mais tout cela pourrait constituer le préambule à quelque chose de beaucoup, beaucoup plus important ensuite. Les sionistes méritent une bonne correction, et une correction par l’Histoire. Pas seulement en raison de l’atroce karma qu’ils ont accumulé depuis des décennies, tout spécialement depuis deux ans et demi, en perpétrant un génocide aux yeux du monde entier sans qu’aucune conséquence sérieuse ne leur retombe dessus. En termes de karma pestilentiel, le sionisme tient une très bonne place là-haut, en compagnie des pires horreurs à quoi nous avons assisté tout du long de l’Histoire.  Donc, c’est peu dire qu’ils méritent une punition. La punition ne viendra peut-être pas demain, mais le moment présent pourrait bien constituer le préambule de cette punition si largement méritée. Nous savons que cette punition ne viendra pas de ces pathétiques nations arabes dirigées par des gangsters, du genre Mohamed ben Zayed dans les Émirats Arabes Unis, ou Ben Salman en Arabie Saoudite. La riposte ne viendra pas de tous ces gens-là. Elle viendra d’Iran, et de l’axe de la résistance dans son entièreté. Pour l’instant, ils ont été durement éprouvés, ils ont affaiblis, toujours en phase de convalescence. Mais ils peuvent encore frapper très fort. Et si la guerre se déclenche effectivement dans les jours qui viennent, il est fort probable qu’on voit un bel échantillon de leur force de frappe. Et je ne vois pas comment cette force ne ferait pas que s’accroître avec le temps.

Mais quel que soit le scénario… je suis désolé de te dire ça, Nima, mais, quand j’envisage le tableau d’ensemble de la situation iranienne, je t’avoue être très déprimé. Je n’arrive pas à pleinement réaliser comment on en est arrivés si vite à une situation pareille, depuis une année de cette nouvelle administration américaine. Bien sûr, tout laissait présager qu’on finirait par en arriver là, mais pas dans un délai si court. J’aurais personnellement parié sur la fin du mandat de Trump. Eh bien non : ça se passe quasiment dès le début, presque sans délai d’incubation. Et nous aurons encore trois ans à nous coltiner le système qui dirige actuellement les USA. Et même si c’est un système de canard boiteux, les choses seront très, très dangereuses dans les années qui restent à ce mandat.

La question, c’est : est-ce que la planète est disposée à demeurer otage de ce système, et de cette conjonction entre ce qu’on pourrait appeler les États Unis de l’Île d’Epstein,  ou le Syndicat de l’Île d’Epstein, la connexion étroite entre les élites occidentales, américaines, atlantistes, tous faisant partie de cet « ethos » epsteinien, bref : maintenant que le monde entier peut voir comment fonctionne ce système, et comment ces gens, ces nœuds de l’oligarchie anglo-américaine, liés aux atlantistes en tous genre (beaucoup de personnalités en Europe sont étroitement liées au Syndicat Epstein), tous ces gens qui règnent sur le monde avec de tels procédés, et qui pensaient jouir d’une immunité à vie contre toute répercussion, qu’ils pourraient toujours s’en sortir… tu sais, c’est comme essayer d’entrer dans le cerveau de l’horrible prince Andrew, de la famille britannique royale. Son sens des droits et des devoirs, à en croire des personnes qui l’ont fréquenté de très près, est quelque chose d’inimaginable. Ils disent qu’ils n’ont jamais connu quelque chose de pareil, une absence aussi totale de scrupule concernant quoi que ce soit. Car, bien ancré au fond de lui, il y a le sentiment qu’il pourrait toujours se tirer d’affaire, quoi qu’il puisse faire.

Donc, on a enfin, avec le déballage des Epstein files, un tout petit bout de justice poétique, d’intervention de karma. Et on peut étendre l’affaire à un niveau global pour, peut-être, faire que l’Internationale sioniste rencontre son karma tôt ou tard. Ce ne sont pour l’instant que des espoirs, bien sûr. Mais si on regarde la réalité telle qu’elle est, c’est terrifiant. Terrifiant. C’est une grande partie de cette planète qui est otage de cette minuscule élite oligarchique extrêmement nocive, toxique, dont nous connaissons désormais à peu près tous les noms. Et pourtant il ne se passe toujours rien.

NA : Je pense, Pepe, pour en revenir à la guerre contre l’Iran, nous devons essayer de prévoir les réactions, pas seulement de l’Iran elle-même, mais du restant de l’axe de la résistance : le Yémen, l’Irak, le Hezbollah… comment vont-ils participer aux événements, comment vont-ils s’impliquer dans la guerre ?

PE : Oui.

NA : Si ce sont juste les USA qui attaquent l’Iran, il s’agira d’une confrontation directe entre les deux ; mais si l’Iran considère qu’en cas d’attaque, c’est Israël qui représente la cible principale, laquelle entrera en guerre aussi, et l’axe de la résistance contre Israël en conséquence. Il y a la route d’Ormouz et Bab-el-Mandeb, Ce sont deux corridors fondamentaux pour la circulation de l’énergie globale et donc pour l’économie mondiale. Comment vois-tu ce facteur jouer en cas de conflit ?

PE : Eh bien, nous sommes nombreux à avoir déjà écrit sur le sujet, à commencer par moi-même. Mon dernier papier là-dessus date de deux ou trois semaines. J’ai suivi cela durant toute la dernière décennie, en discutant avec des commerçants perses du Golfe, avec des retraités de la CIA du plus haut niveau, on a discuté des projections que faisaient Goldman Sachs avec toutes sortes de spécialistes. J’ai eu ces discussions entre 2017 et 2019. Ces discussions étaient ouvertes, impliquaient beaucoup de personnes, tu sais, comme le PDG du Crédit Suisse, qui transcrivait parfois directement nos échanges dans sa newsletter pour ses souscripteurs. Bref, j’en connais un bout sur le sujet.

Donc, pour répondre à ta question : si on ferme, d’une manière ou d’une autre (minage, blocage décision officielle...), le détroit d’Ormuz, l’économie globale implosera, purement et simplement. Les projections des banquiers dont je te parlais ne se chiffrent pas en billions, mais en quadrillions, autant dire des sommes au-delà du stratosphérique. Donc, si Trump déclenche cette guerre et que le détroit d’Ormuz est paralysé, peu importe, encore une fois, de quelle manière, Trump restera dans les mémoires comme le responsable de l’effondrement de l’économie mondiale. Point final.

Naturellement, il n’y pense même pas, avec les meutes de crétins sycophantes autour de lui, dont pas un n’est là pour le prévenir des conséquences. Il ne va pas avoir l’idée de consulter un spécialiste financier, qui pourrait lui expliquer le problème en cinq minutes chrono. Il ne va pas penser à en solliciter un, et si dans un rare éclair de lucidité il décide de le faire, le consultant sera bloqué par sa garde rapprochée de sycophantes. Donc, la situation pourrait s’avérer très intéressante en termes d’un effondrement de l’empire non pas au ralenti, comme c’était le cas jusqu’ici, mais en mode ultra-accéléré, quasi à la vitesse de la lumière, provoqué par l’empereur lui-même. C’est une réelle possibilité. Une autre possibilité, ce serait que le blocage soit organisé de manière incrémentielle, ce qui équivaudrait à une mise à mort à petit feu de l’économie mondiale. Il y a bien d’autres manières de procéder qu’on pourrait imaginer. Ils pourraient varier les timings, etc. Quoi qu’il en soit, l’initiative revient entièrement au pouvoir iranien. Et, de nouveau, ça dépend du type d’attaque : sera-ce une attaque-éclair, sera-ce le style « choc et terreur », est-ce que ce sera la méthode israélienne favorite, la frappe de décapitation ? Les iraniens ont prévu un scénario approprié à chaque type d’attaque.

Tout ceci, Nima, saute aux yeux dans l’attitude même des Iraniens. Regarde Araghtchi : serein, plein de confiance en lui-même, imperturbable. Calme, serein, calculant les moindres détails. Et l’armée iranienne, le CGRI, les députés au parlement… tout le monde a l’air d’être droit dans ses bottes, du type : « Nous avons tout essayé, maintenant nous sommes prêts. Nous savons que ce qui vient peut être dévastateur, mais notre réponse ne sera pas moins dévastatrice, elle le sera peut-être même bien plus. » Voilà le changement notable par rapport à l’état d’esprit durant la guerre des douze jours. Nous sommes dans un espace mental entièrement différent. Tu es retourné tout récemment en Iran, Nima, et je ne sais pas si tu l’as senti. Moi, je l’ai senti de manière quasi épidermique. Ce n’est pas quelque chose que tu peux quantifier intellectuellement ou conceptuellement. C’est quelque chose que tu sens, et avec tes tripes. Je suis sûr que tu as senti la même chose, du genre : « oui, nous pouvons encaisser ce coup dur, et riposter. »  Donc là c’est moi qui t’interviewe : est-ce que tu as senti le même truc quand tu y étais, il y a encore seulement quelques jours ?

NA : Oui. Je n’ai pas senti le moindre signe de peur, chez personne à qui j’ai parlé.

PE : Voilà ! Aucun signe de peur.

NA : Aucun. Tout le monde est prêt. Tu sais, quand j’étais en Iran, tout le monde parlait, tu sais, de cette « Delta force » qui est allée au Vénézuéla (rire de Nima), et tout le monde disait que si une telle opération commando essayait la même chose en Iran, ils se feraient défoncer en moins de deux (rires). Tout ça pour te dire qu’en effet, les américains et les israéliens n’ont pas la moindre idée de ce à quoi ils vont devoir faire face avec l’Iran.

Comme tu le sais mieux que quiconque, Pepe, la culture iranienne est tellement profonde, et la plupart des occidentaux n’en ont pas la moindre idée, ils ne savent pas de quoi il s’agit. Même ces gens qui se sont exilés, comme moi, qui vivent hors de l’Iran, moi c’est depuis plus de quinze ans, eh bien, l’Iran vit en toi. Peu importe que tu ne sois pas sur son sol. L’Iran vit en toi, et quand tu retournes là-bas, tu sens en effet cette confiance incroyable que les gens ont en eux-mêmes, ils sont préparés à tout, même à la pire des éventualités. C’est quelque part ahurissant, le courage de ce peuple, quand on sait ce qu’ils risquent d’affronter, les forces qu’ils vont devoir combattre. Ils ne disent pas que les USA sont un tigre en papier et que tout va se passer facilement. Ils disent que, oui, les USA sont très puissants, mais que notre réponse sera encore plus puissante s’ils nous attaquent. Ils comprennent très bien la situation, n’essaient en aucun cas de diminuer leur adversaire ou se cacher les immenses dangers et souffrances qui les attendent. Mais ils savent déjà qu’ils répondront de la manière la plus appropriée possible. Ils sont totalement préparés.

Tu ne peux détecter là-bas aucune sorte de fragilité ou de peur chez les gens. Et je pense que ça va se finir par un désastre absolu pour les USA. Je pense vraiment que ça va très mal se terminer pour eux. Peu importe combien la guerre nous dévastera, nous, iraniens. L’Iran survivra. L’Iran sortira grandie de cette guerre. Les USA ne seront pas capables de remporter cette guerre-ci. C’est une guerre à sens unique, parce que l’Iran va combattre pour sa survie, tandis que les américains font une guerre optionnelle.

Les USA ne sont qu’un proxy d’Israël dans ce conflit. Il n’y a aucun doute dans l’esprit d’aucun iranien par rapport à la réalité de cette situation. Les iraniens vont absolument jeter toutes leurs forces dans le combat pour défaire les USA. Et ils y arriveront. Je ne sais pas ce qui se passe dans les têtes de cette administration américaine. Mais ils ne sont pas dans l’état d’esprit d’une guerre permanente, du type de celle que mène la Russie en Ukraine. Ils pensent qu’ils vont enfoncer une porte ouverte et pouvoir refaire la même chose qu’au Vénézuéla. Je suis vraiment abasourdi par le degré d’ignorance qui est celui de l’administration Trump à ce sujet. Ils pensent qu’il va suffire de lâcher quelques bombes, et que l’Iran va capituler. L’Iran ne capitulera jamais. Car nous avons déjà combattu les USA, pendant huit horribles années, à travers l’Irak. Et à l’époque, l’Iran était si faible, parce que c’était juste après la Révolution. Il n’y avait littéralement rien. L’Iran a combattu huit années entières et perdu un nombre incroyable de jeunes hommes. Et pas que les américains ! Les soviétiques, les européens, tout le monde était contre nous à cette époque. L’Iran a pourtant livré ce combat et y a survécu, malgré les très lourdes pertes.

Cette fois-ci, ça va être très différent. L’Iran est totalement préparée. La situation n’est plus du tout la même : la Chine et la Russie savent qui est l’ennemi, et quelle est la principale raison pour laquelle les USA veulent engager ce conflit. Nous savons ce qui s’organise autour des BRICS, et comme cela pourrait compromettre de manière drastique la situation des USA dans le monde. S’ils pensent que c’est avec ce genre de guerre qu’ils vont se refaire, et ramener des emplois sur le territoire américain même, ils se fourrent le doigt dans l’œil. Je pense que c’est vraiment une erreur fatale de la part de l’administration Trump.

PE : Non, tu as à 100 % raison, Nima. Et, parce que nous sommes en dehors de tout ça, il est facile pour nous dire : laissez votre ennemi commettre une erreur qui lui coûtera très cher. Ne l’interrompez pas pendant qu’il commet la gaffe de sa vie. Le problème, c’est que cette erreur va coûter très cher à l’Iran et aux Iraniens en termes de souffrances ; beaucoup de sang va couler. Et ça ne va pas s’arrêter avec juste une frappe localisée, ou une frappe chirurgicale, ou une opération de décapitation. C’est ça le problème : les répercussions. De plus, toute une vie de travail m’a appris au moins une chose : l’empire n’apprend jamais rien de ses erreurs. Jamais. Ils remettent le couvert encore et encore, reproduisent les mêmes erreurs ad partes. Et, en ce moment, ils sont désespérés. Il leur faut d’urgence changer de discussion, créer un nouveau narratif pour détourner l’attention de ce qui leur arrive : toutes leurs bulles sont en train de crever les unes après les autres. La dette astronomique des USA est insolvable. Les répercussions vont être gigantesques. Les américains paieront le prix, mais ils entraîneront malheureusement beaucoup de monde dans leur chute.

Nima, il nous reste dix minutes. Je voudrais clore notre discussion en élevant un peu le niveau. Et plutôt que de parler guerre, guerre, guerre, essayons de finir en parlant de ce que l’Iran et l’Eurasie sont en train d’accomplir. Je viens de faire un documentaire sur l’Iran…

NA : Oui, on va en passer un court extrait.

(Extrait du documentaire).

PE : Voilà, c’est le début du film, où on pave le chemin pour ce qui sera une espèce de road-movie documentaire sur l’Iran, tant dans sa modernité que dans son Histoire monumentale. On est partis de la mer Caspienne, ensuite on a traversé le pays, le golfe persique, la mer d’Oran et le port de Chabahar, pour finir à la frontière maritime qui sépare l’Iran du Pakistan. Pour ceux qui nous écoutent, je dirais qu’il est difficile de faire une expérience plus extraordinaire, quand on est un étranger comme moi. Tu es bien placé pour t’en rendre compte, Nima : les Iraniens font confiance à un étranger comme moi pour raconter l’histoire du corridor commercial le plus important de leur histoire moderne, qu’ils construisent avec les Russes et avec les Indiens, le corridor de transport international nord-sud. C’est ça le sujet de notre documentaire.

Pour moi, c’était un immense honneur, et une leçon d’humilité. Ils m’ont donné toutes les clés en main, en me disant : « de quoi avez-vous besoin ? », m’ont fourni une équipe d’un professionnalisme exceptionnel, et nous pouvions nous rendre littéralement où nous voulions. Nous avions tous les permis nécessaires, accès libre à tout ce que je demandais. Je pouvais, par exemple, parler aux autorités du port de Bandar Abbas, ils ont ouvert la porte rien que pour nous. A Chabahar, pareil : et on parle là d’un des ports les plus importants du futur. Donc, pour nos spectateurs qui découvriront ce documentaire, vous serez fascinés par l’ingéniosité extraordinaire qu’il faut déployer pour créer un corridor de connectivité au vingt-et-unième siècle. C’est une expérience exceptionnelle, impliquant trois membres essentiels des BRICS, la Russie, l’Inde et l’Iran, et ce corridor est bien entendu parallèle à la route de la soie chinoise. Je me considère sur le corridor nord-sud, parce que c’est la première fois qu’il existe un documentaire en langue anglaise consacré à ce sujet. J’étais parti avec une idée très simple… écoute, ici, en Russie, avec toutes les interviews que je donne, je n’arrêtai pas de dire : « regardez, au milieu de toute cette démence hystérique qui entoure la guerre en Iran, il y a l’envers positif de l’Histoire : faites des corridors de connectivité, pas la guerre ». Ce qui est, au fond, la définition même de l’intégration eurasienne. Ce qu’iraniens, chinois, russes et indiens comprennent parfaitement bien.

Donc tu vois, Nima, ça me pèse de n’avoir discuté, pendant les cinquante premières minutes de notre conversation, que de la guerre. Je voulais montrer aussi l’Histoire positive en train de se faire : l’Eurasie construit des voies commerciales, des corridors de connectivité, dans un esprit extrêmement proche de celui qui a présidé à la construction des anciennes routes de la soie. Je suis un passionné de longue date de l’histoire des routes de la soie. L’année dernière je suis allé à Xinjiang pour réaliser un documentaire sur la route de la soie là-bas. Et la chance que m’ont donné les iraniens de faire ce documentaire, dont j’espère qu’il touchera le plus vaste public possible, c’est… le bon vieil esprit des sixties, « faites la paix, pas la guerre ». En 2026, le slogan pourrait être : « créez de la connectivité, pas de la guerre ».

NA : Un grand merci à tout ce que tu nous a dit, Pepe. C’était un immense plaisir, comme toujours.

 

                                                                  

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