Entretien de la chaine télévisée chinoise CGTN avec Jeffrey Sachs, économiste américain et expert en politiques publiques, professeur à l’université Columbia, le 14 mars 2026.
Journaliste : Jeffrey, nous venons d’entendre le Guide suprême de l’Iran, l’ayatollah Mujtaba Khamenei. Il s’agit de sa première déclaration depuis son élection par l’Assemblée des experts. Elle a été lue à la télévision iranienne. Il a appelé à l’unité des Iraniens et déclaré que les martyrs seraient vengés. Il a également exigé la fermeture immédiate de toutes les bases américaines dans le golfe Persique, faute de quoi elles continueront d’être attaquées. Il a affirmé que le détroit d’Ormuz, cette voie maritime vitale, resterait fermé. Il semble adopter une ligne très dure, peu enclin à tout compromis ou à toute négociation [lire la déclaration de Mujtaba Khamenei en intégralité ici]. Dans ce contexte, comment voyez-vous l’évolution de la situation ?
Jeffrey Sachs : Eh bien, de quel type de négociation parle-t-on ? L’Iran a tenté de négocier à deux reprises. Les deux fois, il a été bombardé par Israël et les États-Unis. L’Iran subit une attaque absolument brutale. Il est soumis à des bombardements intensifs. Les États-Unis et Israël détruisent ses infrastructures. Ils ont assassiné le père de cet homme ainsi que les dirigeants du gouvernement iranien. Ils tuent des milliers de personnes. Alors, exactement, qu’y a-t-il à négocier ?
Il s’agit d’une guerre d’agression brutale menée par Israël et les États-Unis, et l’Iran riposte. Et il n’est pas surprenant qu’il riposte. Il est menacé de conquête. C’est d’ailleurs ce qu’a dit Trump : qu’il choisirait le nouveau dirigeant et que les États-Unis et Israël dirigeraient l’Iran. Or le peuple iranien a un point de vue différent. Des millions d’Iraniens se mobilisent pour dire qu’ils ne veulent pas être dirigés par les États-Unis et Israël.
Journaliste : Le président Trump affirme également que les États-Unis ont gagné cette guerre. C’est ce qu’il dit. Pourtant, nous voyons les attaques de missiles se poursuivre — menées par l’Iran, par Israël et par les États-Unis. Voyez-vous un scénario dans lequel les États-Unis pourraient déclarer victoire alors même que nous ne savons pas vraiment quel est leur objectif ?
Jeffrey Sachs : Oui, je vois un scénario dans lequel ils pourraient déclarer victoire. Trump le fait déjà. Il dit des choses pour le moment présent, pour l’effet médiatique, ou parce qu’il y croit. On ne sait jamais vraiment laquelle de ces raisons est la bonne. Mais existe-t-il un moyen pour les États-Unis d’obtenir une véritable victoire ? Non. C’est un désastre pour les États-Unis. C’est un désastre pour le monde entier.
Les États-Unis et Israël ont plongé le monde dans le chaos, peut-être même dans une Troisième Guerre mondiale. C’était, pour le moins, une initiative effrontée, violente et extrêmement mal pensée de la part de ces deux pays. Et maintenant, nous en subissons tous les conséquences.
Journaliste : Vous dites que nous pourrions être dans une Troisième Guerre mondiale. Plus d’une douzaine de pays sont déjà impliqués dans ce conflit, la plupart dans le golfe Persique. Pensez-vous qu’il pourrait s’étendre à d’autres régions du monde ?
Jeffrey Sachs : Les États-Unis sont en guerre dans de nombreux endroits. Ils sont en guerre dans l’hémisphère occidental. Ils ont envahi le Venezuela. Ils parlent ouvertement d’envahir Cuba, qu’ils bloquent actuellement. Trump vient de rencontrer des dirigeants latino-américains et a évoqué d’autres opérations militaires dans l’hémisphère occidental. Trump a menacé d’envahir le Groenland. Les États-Unis sont toujours fortement engagés dans la guerre contre la Russie en Ukraine. La guerre s’étend à travers le Moyen-Orient. Israël envahit d’autres pays. Nous avons également la guerre entre le Pakistan et l’Afghanistan.
Nous ne savons pas ce qui va se passer. Mais il est possible que, lorsque nous regarderons en arrière — même dans quelques semaines ou quelques mois — nous disions : « Oui, la Troisième Guerre mondiale a commencé. » Les États-Unis sont tellement imprudents, tellement irresponsables, et dirigés par un président tellement délirant en ce moment que je suis désolé de dire que tout est possible.
Journaliste : Plus de 1.500 Iraniens ont été tués dans ce conflit jusqu’à présent. Mais nous sommes également confrontés à une autre crise : la crise énergétique. Le monde fait actuellement face à une crise énergétique. Les prix du pétrole montent en flèche. Les experts de l’énergie disent que le plein impact de cette situation reste encore à venir. L’Agence internationale de l’énergie vient d’ailleurs de déclarer qu’il s’agit de la pire perturbation de l’approvisionnement énergétique de l’histoire. Comment cela va-t-il affecter l’économie mondiale ?
Jeffrey Sachs : Si les choses continuent dans cette direction — et tout indique qu’elles vont continuer — cette année sera une catastrophe économique. Nous savons qu’il y a d’énormes perturbations dans l’approvisionnement en pétrole. C’est exactement ce que vient de souligner l’Agence internationale de l’énergie. Nous savons aussi que seuls certains pétroliers sélectionnés traversent actuellement le détroit d’Ormuz : ceux que l’Iran autorise à passer pour la Chine et, selon certaines informations, pour le Pakistan, pour l’Inde [un nombre limité de pétroliers indiens aurait été autorisé en échange de marins iraniens.]
Mais nous savons que la disponibilité du gaz naturel et du pétrole connaît une baisse spectaculaire. Et l’histoire a montré, notamment dans les années 1970 où deux perturbations majeures de l’approvisionnement pétrolier se sont produites, que les conséquences pour l’économie mondiale sont extrêmement graves, brutales et relativement rapides à se manifester. Je pense donc que nous nous dirigeons vers une crise mondiale très, très grave, provoquée par Israël et les États-Unis.
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Journaliste : L’une des stratégies utilisées par l’Iran, que certains qualifient de stratégie asymétrique, consiste à frapper les alliés des États-Unis dans le golfe Persique, dont beaucoup accueillent des bases américaines. Bien sûr, l’Iran porte atteinte à leurs économies en ciblant leurs approvisionnements en pétrole et leurs infrastructures pétrolières. Il vise également des industries énergétiques vitales. Que pensez-vous de cette stratégie iranienne et de son efficacité ?
Jeffrey Sachs : Eh bien, l’Iran a été frappé à maintes reprises par les États-Unis et Israël, en réalité depuis des décennies. On peut remonter à 1953, lorsque les États-Unis ont renversé un Premier ministre démocratiquement élu et instauré un État policier qui a duré plusieurs décennies. On peut évoquer la guerre menée contre l’Iran par l’Irak dans les années 1980, guerre soutenue par les États-Unis. On peut également citer la longue liste d’assassinats attribués au Mossad et à la CIA ces dernières années.
Ce que dit l’Iran, c’est : nous sommes attaqués. C’est une question existentielle. Et les pays du Golfe, en accueillant l’ennemi de notre pays qui tente de nous détruire, participent à cette guerre contre nous. Or l’Iran a déclaré — et le nouveau Guide suprême l’a également affirmé — qu’il ne s’agit pas d’une guerre contre les pays voisins. C’est une guerre contre les États-Unis, qui tentent de détruire l’Iran. Il suffit d’écouter n’importe laquelle des déclarations de Trump ou de Netanyahou. Ce n’est pas caché. C’est extrêmement effronté. Qui dirigera l’Iran : Trump ou les Iraniens ? Voilà ce qui est en jeu.
Du point de vue iranien, il s’agit donc d’une question existentielle. Si le monde se levait et disait à M. Trump : « Rentrez chez vous. Vous n’allez pas choisir le Guide suprême », et disait à Netanyahou : « Restez dans vos frontières. Cessez de déclencher tant de guerres dans la région », cela nous aiderait à surmonter cette crise extrêmement grave.
Journaliste : Dans quelle mesure le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou et le président Trump ont-ils sous-estimé l’armée iranienne — non seulement son efficacité sur le champ de bataille, mais aussi les stratégies qu’elle emploie ? L’Iran affronte dans ce conflit deux pays tous deux dotés de l’arme nucléaire et disposant de forces militaires largement supérieures.
Jeffrey Sachs : Pendant toute ma vie — qui commence à être longue — les États-Unis ont sous-estimé leurs adversaires, depuis la guerre du Vietnam. Les États-Unis ont déclaré à maintes reprises la victoire en quelques jours ou quelques semaines, pour découvrir ensuite que les guerres se prolongeaient pendant des années, voire des décennies, et qu’ils devaient finalement rentrer chez eux en rampant, après avoir échoué dans tous leurs objectifs déclarés, gaspillé des milliers de milliards de dollars et coûté la vie à des centaines de milliers de personnes.
C’est donc quelque chose de très courant. Oui, ils ont complètement mal jugé l’Iran. Ils ont affirmé qu’il s’agirait d’une frappe de décapitation, que la population descendrait dans la rue contre le régime et que Trump choisirait le nouveau dirigeant. C’est le monde imaginaire des dirigeants américains, en particulier celui de Trump, qui a la vision la plus délirante de tous. Mais nous avons eu de nombreux présidents qui se sont montrés assez délirants à cet égard. Ils sont tellement grisés par la puissance militaire qu’ils se trompent complètement sur le reste du monde.
Journaliste : Comme je l’ai mentionné, plus de 1 500 Iraniens ont été tués dans ce conflit jusqu’à présent. Cela inclut également 168 écolières qui ont été tuées dans ce qui est peut-être l’attaque la plus odieuse, lorsque leur école a été prise pour cible dans le sud du pays. Les enquêtes préliminaires indiquent que les États-Unis sont responsables de la mort de ces enfants : c’est l’un de leurs missiles qui a frappé cette école. Regardons également le sud du Liban, où les Israéliens bombardent le territoire libanais. Deux cents enfants y ont été tués. Je me demandais dans quelle mesure — ou avec quelle probabilité — nous pourrions voir Israël faire à Téhéran et à l’Iran ce qu’il a fait à Gaza.
Jeffrey Sachs : Oui. Israël a commis un génocide à Gaza, car sa doctrine consiste à tuer ses adversaires : les tuer en masse, tuer les civils, tuer les femmes, tuer les enfants. Telle est la doctrine de guerre israélienne. Ils ne font aucune distinction entre civils et cibles militaires. Ils ont rasé Gaza. Ils ont détruit toutes ses infrastructures : les écoles, les cliniques, les mosquées, les hôpitaux, les logements, l’approvisionnement en eau et les systèmes d’assainissement. Nous ne connaissons pas le bilan total des victimes, mais il s’élève presque certainement à plusieurs centaines de milliers, si l’on prend en compte non seulement les corps qui ont été récupérés — environ 80.000 — et ceux qui se trouvent sous les décombres, mais aussi les personnes mortes d’exposition au froid, du manque d’eau potable, de nourriture, d’accès aux soins de santé, et ainsi de suite.
C’est un régime brutal. Je suis désolé de le dire. C’est terrible. C’est un régime voyou et brutal. Il agit de la même manière aujourd’hui au Liban. Et il agit de la même manière avec ses bombardements intensifs sur Téhéran, en Iran.
Le monde doit se mobiliser et cesser d’accepter cela comme quelque chose de ne serait-ce qu’un tant soit peu normal ou acceptable. Israël doit rentrer chez lui, vivre à l’intérieur de ses propres frontières et reprendre ses esprits, car il agit de manière complètement insensée. Il doit mettre fin à cela.
Il s’agit d’un meurtre de masse commis avec la complicité des États-Unis. C’est quelque chose qui doit absolument cesser.
Journaliste : Jeffrey, comme vous le soulignez, le monde doit se mobiliser et mettre fin à cela. Mais lorsque l’on voit le nombre d’enfants, par exemple, qui ont été tués — et le fait que cela ne retienne pas vraiment l’attention des médias — existe-t-il aussi un risque que ces meurtres, le meurtre d’enfants de cette manière, ce massacre comme vous le dites, soient en train de se normaliser ?
Jeffrey Sachs : Cela a déjà été normalisé parce que, du moins dans mon pays, les États-Unis, et dans une grande partie de l’Europe — et merci à CGTN de relater les faits tels qu’ils sont — nos soi-disant médias traditionnels, ou médias grand public, ne rapportent pas la vérité.
Nous sommes soumis en permanence à une quantité énorme de propagande, à une telle normalisation. Cela dépasse l’entendement pour moi. J’ai assisté à une réunion du Conseil de sécurité de l’ONU il y a une semaine, le jour même où les bombardements ont commencé. Qu’ont fait tous les pays occidentaux ? Ils ont attaqué l’Iran pour avoir été bombardé. C’est de la propagande. C’est ce qu’on appelle le contrôle du récit.
Donc oui, le meurtre de masse a été banalisé en Occident. On vous dit : « Oh, si vous dites qu’Israël a commis un génocide, c’est antisémite. » Non seulement ce n’est pas antisémite, mais cela n’a rien à voir avec l’antisémitisme. C’est une réalité sinistre qu’il faut comprendre pour qu’elle ne continue pas à se produire.
Journaliste : Le président Trump n’écarte pas l’option d’une invasion terrestre, et bien sûr cela rappelle l’invasion de l’Irak. Mais si l’on regarde l’Iran, c’est un pays beaucoup plus vaste. C’est un pays montagneux. Ce ne sera pas un pays facile à envahir par voie terrestre. Cela pourrait entraîner des pertes américaines massives, n’est-ce pas ?
Jeffrey Sachs : Je n’y crois pas. Je pense que Trump raconte généralement n’importe quoi, et je ne crois pas que cela puisse se produire. Lors de la guerre en Irak, le peuple américain a été trompé sans relâche. Nous savons qu’il ne s’agissait pas d’une erreur de jugement ni d’un doute. C’étaient des mensonges directs — une propagande affirmant qu’il existait des armes de destruction massive qu’il fallait éliminer. C’était le prétexte de la guerre. À l’époque, le peuple américain soutenait la guerre.
Aujourd’hui, le peuple américain est totalement opposé à ce que fait Donald Trump, et cette opposition va s’intensifier avec le temps, à mesure que les prix de l’essence augmentent, que les revenus diminuent et que les emplois disparaissent, et ainsi de suite. Ainsi, le simple fait pour Trump d’envisager d’envoyer des troupes au sol provoquerait une explosion politique absolument gigantesque aux États-Unis. Il est confronté au fait que toutes ses erreurs de calcul se sont matérialisées, parce qu’il est dans l’illusion, parce qu’il n’a pas de stratégie, parce que tout son entourage n’a pas de stratégie. Mais je ne crois pas qu’il y aura des troupes au sol car, comme vous le dites, ce serait un désastre, et cela commencerait par une opposition farouche du peuple américain.
Journaliste : Si l’on examine l’histoire récente des États-Unis en matière d’attaques militaires, d’invasions et d’assassinats au cours des vingt-cinq dernières années seulement, on constate qu’elle a laissé derrière elle une traînée de morts et de destructions massives. Comment décririez-vous les dégâts et les destructions que les États-Unis ont laissés dans le sillage de ce que l’on appelle les « guerres éternelles américaines » ?
Jeffrey Sachs : Il y a trente ans, Benjamin Netanyahou, lorsqu’il est devenu Premier ministre d’Israël avec ses conseillers américains, a lancé un projet appelé « Clean Break ». L’idée de « Clean Break », que tout le monde devrait comprendre, était d’empêcher définitivement la création d’un État palestinien aux côtés de l’État d’Israël.
Ce projet repose sur une logique criminelle, car le droit international exige qu’il y ait un État palestinien aux côtés de l’État d’Israël. L’objectif de « Clean Break » était le suivant : tout gouvernement au Moyen-Orient, en Afrique du Nord ou dans la Corne de l’Afrique qui soutient la cause palestinienne et la résistance, nous allons le renverser.
C’est pourquoi il y a tant de guerres. L’illusion du « Grand Israël » de Netanyahou, et la complicité américaine, ont conduit à des guerres en Libye, au Soudan, en Somalie, en Palestine, au Liban, en Syrie, en Irak, au Yémen, et maintenant en Iran. Cela fait partie de la doctrine. Et c’est de la folie.
Au lieu d’avoir simplement un État palestinien aux côtés de l’État d’Israël, conformément au droit international, nous avons des guerres à travers le Moyen-Orient qui ont coûté la vie à des centaines de milliers — et très probablement à des millions — de personnes et qui durent depuis trente ans maintenant.
Journaliste : Professeur Jeffrey Sachs, merci de vous être joint à nous.
Jeffrey Sachs : Merci.
Le Cri des Peuples mars 15, 2026
Source : YouTube Traduction : lecridespeuples.substack.com
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