dimanche 25 mars 2018

Du coulage du Koursk à la panoplie anti-anti-missile : les enjeux de la présidentielle russe


L’on se souvient que la venue au pouvoir de Vladimir Poutine, intronisé par Boris Eltsine à l’orée du nouveau siècle le 31 décembre 1999, fut marquée par le naufrage de ce qui était présenté comme le fleuron de la défense nationale, symbole de la restauration de la puissance de la Russie entreprise par le tout nouveau président, après une décennie de transition catastrophique.
Le 12 août 2000, le sous-marin à propulsion nucléaire Koursk muni de torpilles Schkval capables d’une vitesse déjà de 500 km/heure, quand celle des armes occidentales plafonnait à 70 km/h, gisait par 108 m de fond dans la mer de Barents, les secours étant présentés comme impossibles, donc inutiles. Le monde entier retint son souffle, imaginant le sort angoissant des marins enfermés dans une coque qui allait devenir leur cercueil, conservant ainsi un silence éternel. Poutine étonna alors par son mutisme et son impassibilité, pris à partie à Vidiaïevo, port d’attache du Koursk à côté de Mourmansk, par les familles des marins, occasion d’une des premières campagnes de presse internationales déchaînées contre lui, qui n’ont pas cessé depuis. 
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Il savait peut-être à quoi s’en tenir, gardant lui aussi le silence au nom de la raison d’Etat, pour éviter un conflit majeur. Quatre ans après la tragédie, dans un documentaire remarquable, fruit d’une investigation minutieuse, le réalisateur français Jean-Michel Carré a en effet émis l’hypothèse que le Koursk avait été coulé par une torpille américaine (1), lors d’une démonstration à des fins commerciales, en présence d’officiels chinois, pour indiquer clairement qu’il était hors de question de remettre en cause la suprématie occidentale en matière d’armement, et pour donner une leçon au nouveau président, qui avait décidé d’en finir avec une politique qui vassalisait une Russie en proie à la paupérisation et au pillage de ses ressources. Ne laissant rien paraître de son émotion, celui-ci n’en aurait alors pas pensé moins et, en maître du combat oriental, il aurait alors décidé d’attendre l’heure de la revanche.
Peut-être est-elle venue ce 1er mars 2018, à l’orée de son quatrième mandat, lorsque Vladimir Poutine, dans le cadre de son bilan annuel devant l’Assemblée fédérale, Douma et Conseil fédéral réunis avec quelques autres corps constitués, a fait le détail de la nouvelle panoplie de vecteurs offensifs dont l’armée russe est en train de se doter, vidéos à l’appui (2). Dans la seconde partie de ce discours, consacrée à la défense, il a en effet commencé par un rappel historique : dès 2000 les Américains envisageaient de quitter le traité sur la défense anti-missile ABM, “Anti-Balistic Missile”, signé en 1972 par Nixon et Brejnev dans une phase de détente relative de la guerre froide, ce qui fut fait en juin 2002. C’est à dire, dès le début du premier mandat de Poutine et surtout, malgré une brève embellie avec le nouveau président Bush, qui a “vu son âme” en juin 2001 à Bratislava, après le 11 septembre 2001, où la stratégie néocon d’imposition de la démocratie par la suprématie militaire américaine se met en place, définissant un “axe du mal” Corée du Nord-Iran-Irak.
Selon Poutine, le motif de cette sortie du traité, lequel limitait la couverture anti-missile des signataires et, les rendant ainsi vulnérables, était une garantie contre toute tentative d’agression, résidait dans l’état dans lequel il a trouvé la Russie en prenant les rênes du pouvoir : du statut de grande puissance à l’époque soviétique, elle était ravalée au rang de pays ordinaire, à l’économie ruinée, incapable d’assurer sa sécurité. Curieusement, ou peut-être volontairement, il fait d’ailleurs ici une confusion entre Russie et URSS, prétendant que lors du démembrement de cette dernière, “la Russie a perdu 23,8 % de son territoire, 48,5 % de sa population” ainsi que la moitié de son potentiel économique et de son potentiel nucléaire. Alors que la Russie ne faisait que retrouver ses frontières. Dans ces conditions, poursuit Poutine, pourquoi les Américains auraient-ils donc continué à tenir compte d’un partenaire aussi faible ? Les usines d’enrichissement de l’uranium russes étaient contrôlées par des inspecteurs américains, comme c’est le cas actuellement pour l’Iran.
D’après lui la Russie a alors vainement tenté, les quinze années qui ont suivi, de faire revenir les Etats-Unis à des négociations sur l’équilibre stratégique global. Sauf en 2010, où Américains et Russes signent un nouveau traité START, Strategic Arms Reduction Treaty, limitant les armes nucléaires stratégiques. C’est à dire au moment des présidences Medvedev et Obama, avec lequel Poutine n’a jamais eu d’excellentes relations. Est-ce pour cela que progressivement les Américains sont de fait une nouvelle fois sorti de ce traité ? Rappelons que le président Medvedev était plus souple dans ses relations avec les Occidentaux, n’hésitant pas à critiquer le premier ministre Poutine lorsque celui-ci a parlé de “croisade” à propos de l’intervention en Libye. Raison sans doute pour laquelle il y a eu le “roque” de 2011, Poutine annonçant sa candidature aux présidentielles, alors que tout le monde attendait un second mandat de Medvedev. Toujours est-il qu’actuellement l’OTAN déploie ses bases aux frontières de la Russie – contrairement aux engagements pris lors de la chute du communisme et de la réunification allemande, qui ont mis fin à la guerre froide – ainsi qu’un bouclier anti-missile de la Pologne à la Corée du Sud, modifiant l’équilibre stratégique global en sa faveur. Qui plus est, le 2 février dernier, le Pentagone publie une nouvelle “Posture nucléaire américaine”, proposant de développer un nouveau type de missiles nucléaires tactiques d’une puissance inférieure à la bombe d’Hiroshima, qui seraient lancés depuis des sous-marins. Ils n’auraient donc pas besoin d’être stockés sur le territoire de pays alliés, et pourraient ainsi déjouer les défenses anti-missiles de la Russie, essentiellement destinées à contrer une attaque aérienne.
Cette nouvelle “Posture nucléaire” américaine, est présentée comme nécessaire, face à ce qui est considéré par le ministre de la Défense Jim Mattis, auteur du document en question, comme un “retour déterminé de Moscou à la concurrence entre grandes puissances”, qui serait “en train de moderniser un arsenal de 2000 armes nucléaires tactiques”. Révélation qui explique sans doute l’apparente hâte avec laquelle le président Poutine a présenté le 1er mars – la date de son discours ayant été plusieurs fois reportée – le nouvel arsenal russe de vecteurs nucléaires stratégiques, déclarant qu’ils étaient tous à un stade d’expérimentation. Bien qu’il ait rappelé, a-t-il alors souligné, avoir prévenu les Américains dès 2004 que leur retrait du traité START obligeait la Russie à “doter l’armée russe de nouveaux systèmes de missiles capables d’atteindre des cibles intercontinentales à une vitesse hypersonique, avec un haut degré d’exactitude et une grande capacité de manœuvre tant en altitude que sur leur trajectoire”. But qui, au moment où Poutine s’adresse à l’Assemblée fédérale, serait quasiment atteint. Et le candidat à sa succession, à deux semaines des présidentielles, de détailler triomphalement ces nouvelles armes, devant un public soudain intéressé, souriant et applaudissant, après la longue heure consacrée au bilan économique.
Faisant un cours de physique appliquée, le président explique que les nouveaux missiles de croisière russes vont à une vitesse hypersonique, de Mach 5 à 20, c’est à dire de 5 à 20.000 km/heure à très haute altitude et, hormis le missile “Sarmate” (3), capable de percer une défense anti-missiles sur une trajectoire balistique, sont tous manœuvrables dans des trajectoires non-balistiques (4), les rendant quasiment invulnérables. Comme la nouvelle torpille nucléaire russe (5), capable de déplacements furtifs à une grande profondeur sur des distances intercontinentales, pour attaquer des objectifs de surface ou des infrastructures littorales, pouvant déclencher de véritables tsunamis. Revanche du Koursk, Poutine en parle comme d’un drone sous-marin, qui ne nécessite donc pas d’être habité. Porteurs de charges nucléaires, tous ces vecteurs sont intercontinentaux, sauf le missile Kinzhal, “Poignard”, aéroporté, pouvant atteindre la vitesse de Mach 10 et manœuvrable dès sa libération, sur des distances de plus de 2000 km (6). Mais ce n’est rien à côté du clou de la panoplie : le bloc de croisière “Avant-garde”, véritable “rupture technologique”, “dont l’expérimentation a été accomplie avec succès”, et dont l’industrie russe va entreprendre la production en série (7). Manœuvrable dans la stratosphère à une vitesse supérieure à Mach 20, il est “absolument invulnérable”. De plus, constitué de nouveaux matériaux composites qui lui permettent de voler dans les conditions du plasma, ce missile est un véritable météorite, une “boule de feu” pouvant atteindre les 1600 à 2000 degrés celsius, proclame fièrement Poutine. Enfin, pour clore le tout, la Russie expérimente également de nouvelles armes au laser (8), assurant sa défense anti-missile, sur lesquelles il ne s’étend pas, mais qui auraient commencé à faire leur apparition dans les unités russes.
On le voit, cet arsenal pourrait assurer à son tour à la Russie une prééminence stratégique, d’autant plus que Poutine se promet de la conserver : “comme vous le comprenez, rien de tel n’est encore aux mains de personne au monde. A un moment ou à un autre, ça va certainement être le cas, mais à ce moment-là nos gars vont encore imaginer autre chose”. Il est donc en position de force, sinon pour les y obliger, le couteau sous la gorge, du moins pour suggérer que “le moment venu et avec le nombre de spécialistes nécessaires des ministères des Affaires étrangères et de la Défense nous allons examiner, et sans doute plus d’une fois, ces questions avec nos partenaires”. “Si bien sûr, s’empresse-t-il d’ajouter, nos ‘partenaires’ le veulent bien”. Le fait est que la mise en service de ces nouvelles armes rendent caduques l’encerclement réel de la Russie par les bases de l’OTAN et par le déploiement du bouclier anti-missile. Qui plus est, Poutine promet de mettre en œuvre cette nouvelle capacité stratégique dès l’instant d’une menace pour la sécurité de la Russie comme pour celle de ses alliés, à commencer par la Chine. Rappelant le nombre d’organisations internationales dont la Russie est membre, du G20 au Groupe de Shangaï en passant par les BRICS, il se fait ainsi le champion d’un véritable nouveau bloc, dans la nouvelle bipolarité stratégique évoquée à juste titre par Thierry Meyssan dans son dernier article (9).
La question reste alors ouverte de savoir si une éventuelle défense européenne conséquente pourrait jouer un rôle médian dans ce qui se profile comme une nouvelle guerre froide sur fond de course aux armements. Avec un renversement de la prétention à l’exclusivité car, bien que Poutine s’en défende, prétendant que “jamais notre politique ne sera fondée sur la prétention à l’exclusivité”, il n’en proclame pas moins : “une technique, un armement, même les plus au point, tôt ou tard feront leur apparition dans d’autres armées du monde. Cela ne nous préoccupe pas le moins du monde, nous en avons déjà et en aurons encore de meilleures. Et de tels gens, de tels officiers, comme notre pilote le commandant Roman Filipov (10), ils n’en auront jamais !” Le public partit alors dans une longue “standing ovation”, bien sûr pour honorer la mémoire du héros, mais sans doute aussi galvanisé par ce qu’on pourrait considérer comme une certaine hybris de la part du président Poutine.
Observons cependant que cette partie du discours de Poutine faisait suite à son bilan économique, définissant un cadre de sécurité à un projet extrêmement ambitieux de transformation structurelle de l’économie et des institutions russes, qu’il semble avoir repris de l’aile libérale de ses conseillers. Et notamment de Boris Titov, dont la candidature aux présidentielles se fait toujours plus discrète. Avec celui de rupture, l’ambition paraît en effet l’un des maîtres mots de ce discours, qui commence par faire le bref bilan du mandat qui s’achève : reconnaissant que certains des objectifs du précédent mandat, les fameux “décrets de mai”, n’ont pas été atteints, il invoque que s’il ne les avait pas pris, “nous n’aurions pas atteint les résultats auxquels nous sommes parvenus”, concluant : “il faut toujours se fixer des buts ambitieux”. Et il commence par avouer que la population russe connaît actuellement 20 millions de pauvres, deux fois moins qu’au début de son premier mandat en 2000, mais deux fois plus qu’au début de son troisième et précédent mandat, en 2012, compte non tenu de ceux qu’on appelle les “travailleurs pauvres”, qui “vivent très modestement”. En cause la baisse vertigineuse du prix du pétrole, mais aussi probablement les sanctions, notamment financières.
A côté d’une politique sociale ambitieuse, le nouveau mandat sera donc consacré à la création de conditions favorables aux investissements, notamment privés, sur les plans financier, administratif et juridique, de façon à diversifier l’économie, à doter la Russie d’infrastructures modernes, à créer des emplois et à augmenter les salaires. Et en proposant de faire reculer progressivement la part de l’Etat dans l’économie tout en fixant pour objectif que la part des petites entreprises dans le PIB serait de 40%, c’est en fait à une petite révolution de l’économie et de la société russe que semble se résoudre le président Poutine, réclamée depuis belle lurette par les libéraux, permise selon lui par la stabilité actuelle de l’économie russe et une inflation extrêmement basse. Révolution par le haut afin d’éviter la stagnation et le pourrissement qui pourraient conduire à une révolution par le bas, comme le supputent certains observateurs. Une révolution par le bas que la Russie n’a en fait jamais vraiment connue.
Cependant, de façon qui pourrait paraître contradictoire, dans la partie de son discours consacrée aux nouvelles armes stratégiques, dont il précise qu’elles ont un coût “extrêmement modeste” et qu’elles pourront être “utilisées dans les branches civiles de haute technologie”, il souligne qu’elles ne peuvent être mises à l’étude et produites que par l’Etat, “avec un très haut niveau de science fondamentale et d’instruction, sur une puissante base professionnelle de recherche scientifique, de technologie et de production industrielle”. Une intégration sociale et économique à tous les plans de la recherche, de la production, de l’utilisation de ces nouvelles armes et de leur application à l’industrie civile, bien peu en cohésion avec les dynamiques de l’économie libérale. Cette intégration devrait être soutenue par une mobilisation patriotique, d’où la proposition faite par Poutine, via l’Assemblée fédérale, d’ouvrir un site du ministère de la Défense pour recevoir les propositions de nom de trois de ces nouvelles armes, qui pour le moment restent anonymes, dans une sorte de baptême populaire en forme de plébiscite du programme du candidat à sa succession.
Dans un contexte de soviéto-nostalgie qui se fait toujours plus insistante, notamment sur le plan cinématographique, doublée d’une entreprise de révisionnisme historique, Poutine essaie ainsi de ménager la chèvre et le chou, son aile libérale comme son aile étatiste. Sans oublier son aile ultra-chauvine, pour ne pas dire fasciste, avec un Jirinovski, général Dourakine des talks-shows de la télévision publique, qui lui proposait tout bonnement comme réponse au document Mattis des frappes atomiques préventives tous azimuts, afin que la Russie règne éternellement en maître sur une terre dévastée, accomplissant ainsi le destin qui lui a été fixé par la Providence. Le politologue bien en cour Alexandre Khinshtein, conseiller du directeur de la Garde Nationale, créée en 2016 pour assurer l’ordre public parallèlement aux autres structures de force, et qui intervient quotidiennement sur la télévision publique pour donner la doctrine du pouvoir, vient d’ailleurs de consacrer au président sortant un livre au titre significatif : La Fin de l’Atlantide ou pourquoi Poutine ne sera jamais Gorbatchev, dans lequel il démontre, archives exclusives à l’appui, que la fin de l’URSS n’était pas inéluctable, car si Poutine avait été à la place de Gorbatchev ça se serait passé autrement, et que donc lui seul peut empêcher que cela se reproduise… u’elle fut.
Frédéric Saillot
(1) https://www.canal-u.tv/video/cerimes/koursk_un_sous_marin_en_eaux_troubles.13454
Voir également de Jean-Michel Carré, “Poutine, le parrain de toutes les Russies, éditions Saint-Simon, pp. 135 à 166.
(2) http://kremlin.ru/events/president/news/56957
(3) Missile Sarmat : https://www.youtube.com/watch?v=dA6PPgMLkEM
(4) Missile de croisière à réacteur et à charge nucléaire : https://www.youtube.com/watch?v=1JYf8GtRjhI
(5) Drone sousmarin nucléaire : https://www.youtube.com/watch?v=3iOkRv7Iiis
(6) Missile Kinzhal (poignard) : https://www.youtube.com/watch?v=jOTW-16q-wg
(7) Bloc de croisière hypersonique Avant-garde : https://www.youtube.com/watch?v=CJ4cSzSBVMo
(8) Arme laser anti-missiles : https://www.youtube.com/watch?v=anVWX6kgt4w
(9) http://www.voltairenet.org/article199967.html
(10) https://fr.sputniknews.com/russie/201802051035015750-russie-pilote-syrie-decoration/
Published by express on 10 March 2018

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