vendredi 4 octobre 2019

Quand le dollar devient une arme


Les guerres de sanctions incessantes de l’administration Trump freinent l’hégémonie mondiale du dollar et accélèrent la chute de l’empire américain.
Les signes ne cessent de se multiplier. Alors que l’administration Trump militarise le dollar pour défendre l’hégémonie américaine, elle incite de nombreuses autres nations à trouver des alternatives à la monnaie américaine comme moyen de change par défaut. On ne saurait trop insister sur les implications à long terme de cette tendance à la progression rapide, qui est évidente chez les alliés et chez ceux que Washington considère comme ses adversaires : L’enjeu est la longévité de la prééminence mondiale de l’Amérique.

La séance du G20 qui vient de s’achever à Osaka, au Japon, a montré de façon spectaculaire à quel point les efforts de « dé-dollarisation » fusionnent rapidement. Et le schéma est on ne peut plus clair : Le recours incessant de l’administration Trump à des sanctions économiques et financières unilatérales contre ceux perçus comme des ennemis, est presque certainement sans précédent, et est l’une des principales raisons pour lesquelles ces efforts s’accélèrent maintenant à un rythme que peu de gens sur les marchés financiers ou dans les milieux officiels ont anticipé.
M. Trump et l’équipe américaine rencontrent Xi Jinping et la délégation chinoise, le 29 juin 2019, au G-20 à Osaka. (Maison Blanche/Shealah Craighead)
La tendance à la dé-dollarisation du commerce international et des transactions financières est évidente depuis un certain temps déjà. La Russie a activement encouragé ses partenaires commerciaux à éviter le dollar en faveur des monnaies locales depuis que Washington a imposé des sanctions contre la Russie à la suite du coup d’État provoqué par les États-Unis en Ukraine il y a cinq ans. La Russie recrute actuellement d’autres pays pour participer à son alternative au système de messagerie bancaire SWIFT contrôlé par les États-Unis. La Chine a mis en place un mécanisme parallèle, le système de paiements interbancaires transfrontaliers.
La Chine a lancé il y a un peu plus d’un an un marché à terme du pétrole libellé en yuan. Son chiffre d’affaires annuel est déjà l’équivalent de 2,5 billions de dollars. La Shanghai Futures Exchange, où sont négociés les contrats à terme sur le pétrole, a récemment annoncé son intention d’offrir des contrats à terme sur le caoutchouc, les métaux non ferreux et d’autres matières premières – tous négociés en yuan.
La réunion du G-20 a marqué une étape importante de ces efforts de dé-dollarisation. La France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne ont annoncé le jour de l’ouverture qu’un système commercial a été mis au point au cours de l’année écoulée pour contourner les sanctions américaines contre l’Iran – et toute entité traitant avec lui – est maintenant opérationnel. L’Instrument à l’appui des échanges commerciaux, ou Instex, remplace le Special Purpose Vehicle [ou SPV pour contourner le SWIFT NdT] conçu par les Européens il y a un an. Les trois partenaires, ainsi que la Russie, la Chine et les États-Unis, sont signataires de l’accord de 2015 régissant les programmes nucléaires de l’Iran, que les États-Unis ont rejeté l’an dernier.
Sauver l’accord nucléaire
Instex vise à sauver l’accord multipartite sans la participation des États-Unis. Et les médias iraniens ont rapporté que la République islamique d’Iran a mis en place un système correspondant, le Special Trade and Finance Instrument [STFI NdT] au printemps dernier. Il n’est pas clair dans quelle mesure Instex s’avérera efficace dans la pratique ou s’il suffira de persuader Téhéran de rester dans les limites de l’accord nucléaire. Les premiers signes sont mitigés : l’Iran a déclaré dimanche qu’il commencera à enrichir de l’uranium au-delà des limites du pacte ; en faisant cette annonce, un fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères a également indiqué que Téhéran voulait sauver l’accord.
Eccles Federal Reserve Board Building, Washington, D.C. (Ron Dicker, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons) [L’édifice Marriner S. Eccles du Conseil de la Réserve Fédérale abrite les principaux bureaux du Conseil des gouverneurs du système fédéral de réserve, NdT]
Quelle que soit la performance d’Instex, son importance géopolitique est évidente. Elle institutionnalise en effet un clivage dans l’alliance transatlantique qui ne cesse de s’élargir depuis que l’administration Obama a contraint les Européens à imposer des sanctions à la Russie après l’éclatement de la crise en Ukraine. Instex est également la tentative la plus importante à ce jour pour contester l’hégémonie du dollar en tant que monnaie mondiale de commerce et de réserve.
La réunion du G-20 à Osaka a eu d’autres surprises. Dans un important discours prononcé avant le début de la séance d’ouverture, Vladimir Poutine a exhorté les autres membres des pays du BRICS – Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud – à accroître la proportion de leurs échanges commerciaux effectués dans des devises autres que le dollar. Étant donné que le président russe a pris la parole lors d’un forum international de premier plan, il s’agissait de son défi le plus clair envers l’hégémonie du dollar à ce jour.
Et ça commence à ressembler à un effort concerté. Izvestia, le quotidien russe, a rapporté simultanément que le ministère russe des Finances et la Banque populaire de Chine, la banque centrale chinoise, venaient de signer un accord visant à augmenter les échanges commerciaux en roubles et en yuans en le portant jusqu’à la moitié des transactions bilatérales. Aucun calendrier pour ce changement n’a été signalé.
Ensemble, les pays du BRICS ne représentent pas tout à fait un quart de la production économique mondiale. Au printemps dernier, ils ont testé un système de paiement destiné à permettre aux utilisateurs de faire face à leurs obligations financières en monnaie locale – un engagement que Poutine avait clairement en tête lorsqu’il s’est exprimé à Osaka.
Utilisation abusive des sanctions
Le recours excessif de l’administration Trump à des sanctions – elles sont actuellement en place contre une vingtaine de pays, principalement l’Iran, la Russie, la Syrie, le Venezuela, Cuba et la Corée du Nord – n’est pas ce qui a inspiré le phénomène actuel de la dé-dollarisation. L’État de Washington de Trump l’a simplement fait avancer. Il affaiblit également la confiance dans le dollar chaque fois qu’il gèle les avoirs de ceux qui sont désignés comme étant des adversaires comme par exemple le Venezuela, ou bien d’entreprises et d’individus résidant dans des pays dits « ennemis » comme la Russie et l’Iran.
Le président russe Vladimir Poutine, à gauche,
et Trump pendant le G-20 à Osaka, le 28 juin 2019.
Il est remarquable que cette administration ne reconnaisse pas jusqu’à présent qu’elle porte au moins autant atteinte à la crédibilité du dollar qu’un pays qui envisage de contourner son utilisation. Washington n’apprend jamais, semble-t-il. Avant même que les Européens ne dévoilent Instex à Osaka, le département du Trésor avait déjà menacé de sanctionner les partenaires du système et tous ceux qui l’utilisent.
La rapidité avec laquelle d’autres pays cherchent maintenant des solutions de rechange au dollar est également une caractéristique remarquable du phénomène de la dé-dollarisation. La concurrence entre monnaies de réserve est depuis longtemps un sujet récurrent sur les marchés financiers. Mais jusqu’à présent, la fin de l’hégémonie du dollar a généralement été considérée comme un développement lointain peu susceptible de se produire dans la vie de quiconque vit actuellement. Il est peu probable que ce soit toujours le cas.
Il est important, cependant, de ne pas se livrer à trop d’interprétations d’Instex et des autres développements récents. Le dollar n’est pas en équilibre au bord du précipice de sa baisse imminente. Selon le Fonds monétaire international, il représente encore environ les deux tiers des réserves de change mondiales. Une proportion beaucoup plus élevée de transactions internationales sont encore effectuées en dollars américains. Il est probable que l’hégémonie du dollar reste une question pour encore une dizaine d’années ou plus dans l’avenir.
Mais c’est maintenant que le défi est lancé . C’est ainsi que les nouvelles d’Osaka, d’Instex, du récent accord sino-russe et des efforts du BRICS sont mieux comprises, comme les premières étapes dans le développement de ce défi. La défense de Washington contre lui sera féroce, ruinant la vie de bien des gens.
Le dollar est la pierre angulaire de la puissance américaine. L’utilisation de ce pouvoir, dans sa forme la plus effrontée et la plus grossière – une épée haut brandie – est maintenant évidente dans les guerres de sanctions. Les États-Unis peuvent mettre à genoux n’importe quel pays à leur guise. Ils peuvent geler les actifs de toute entité qui investit aux États-Unis, qui a des dépôts aux États-Unis ou qui achète du papier du Trésor américain. Le fait d’être la monnaie sine qua non des réserves mondiales place les États-Unis au centre du commerce mondial et induit une dépendance inverse; tout le monde a besoin d’avoir accès au dollar.
Le déclin de la monnaie, lorsqu’il commencera pour de bon, sera un bon indicateur de l’entrée de l’empire américain dans le passé.
Par Patrick Lawrence
Correspondant à l’étranger depuis de nombreuses années, principalement pour l’International Herald Tribune, est chroniqueur, essayiste, auteur et conférencier.
Source : Consortium News, Patrick Lawrence, 09-07-2019
Traduit par www.les-crises.fr.

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