lundi 9 mars 2026

Guerre en Iran : les problèmes de la Chine au Moyen-Orient

Au milieu de l’agression impérialiste menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran, une question s’impose : où est la Chine ? La réaction chinoise s’est limitée à condamner les attaques comme « inacceptables » et à se présenter comme une puissance médiatrice, appelant à une désescalade. Elle n’est guère allée au-delà, un signe de contradictions stratégiques plus profondes.

Avec la Russie, la Chine est le principal partenaire diplomatique et géopolitique de l’Iran. En 2021, Pékin et Téhéran ont signé un accord de coopération de vingt-cinq ans visant à approfondir leurs relations dans des secteurs tels que l’énergie mais aussi à intégrer l’Iran aux Nouvelles routes de la soie. Le service de suivi maritime Kpler estime que 87,2 % des exportations annuelles de pétrole brut iranien sont destinées à la Chine, ce qui souligne l’importance économique de Pékin pour Téhéran, tandis que l’Iran reste un partenaire relativement marginal dans le commerce mondial chinois. Malgré cela, une période prolongée de conflit dans le Golfe, en particulier autour du détroit d’Ormuz, affecterait considérablement la Chine ainsi que d’autres régions qui revêtent une certaine importance pour Pékin, comme l’Afrique.

Pékin s’en tient à sa posture traditionnelle qui consiste à ne pas s’impliquer directement dans les conflits extérieurs, en particulier lorsqu’il s’agit d’agressions impérialistes orchestrées par les États-Unis et leurs alliés. C’est la position qu’elle a adoptée face au génocide du peuple palestinien à Gaza, demeurant spectatrice du nettoyage ethnique mené par l’État terroriste d’Israël, lequel bombarde aujourd’hui l’Iran (avec l’aide indispensable des États-Unis, de Biden à Trump). Elle a adopté la même attitude face à l’agression néocoloniale de Trump contre le Venezuela, qui devient de plus en plus, avec la collaboration soumise du régime chaviste, un protectorat étasunien.

Certains analystes affirment que les conséquences du pari risqué des États-Unis contre l’Iran profitent à la Chine. Cela expliquerait son attitude d’attente. D’un certain point de vue, il n’y a guère de doute là-dessus. Trump s’est engagé dans une guerre au cœur du « cimetière militaire » des États-Unis des deux dernières décennies. Il est tombé à son tour dans la fièvre néoconservatrice qui a conduit Washington à des défaites en Irak et en Afghanistan. Dépourvu de stratégie claire, fasciné par le spectacle des bombardements initiaux qui ont fini par tenir lieu de plan politique, Trump risque d’entraîner les États-Unis dans une aventure militaire à l’issue incertaine. Il a constitué une coalition contre-révolutionnaire avec Israël, tout en ayant des intérêts stratégiques divergents avec Netanyahu, qui dépend désespérément de la « guerre permanente » pour sa propre survie politique. En chute dans les sondages et avec une économie affaiblie (ravagée par une inflation croissante dans un contexte de hausse des prix du pétrole et du gaz naturel), Trump est confronté à une opinion publique hostile à sa politique alors que seulement 27 % de la population étasunienne soutient l’agression de l’Iran, tandis que la base du mouvement MAGA est divisée.

Tout cela constitue de bonnes nouvelles pour Pékin, qui se délecte sans doute de voir les États-Unis dépenser au Moyen-Orient des missiles antibalistiques THAAD et des missiles intercepteurs Patriot – difficiles à produire – ainsi que des systèmes coûteux de défense aérienne et d’attaque navale. Il s’agit d’un théâtre d’opérations important, mais secondaire par rapport à l’Asie-Pacifique, et plus particulièrement Taïwan, pour l’instant hors du radar de Washington. Pendant ce temps, Xi Jinping et le Parti communiste chinois tiennent, dans une atmosphère apparemment normale, les « Deux Sessions », les sessions plénières annuelles de l’Assemblée nationale populaire.

Mais cela ne constitue qu’une partie du problème. La Chine est confrontée à de graves difficultés face aux attaques des États-Unis qui, derrière leur nouvelle Stratégie de sécurité nationale qui fait de la reconquête de « l’hémisphère occidental » son mot d’ordre, visent les pays intégrés au système d’alliances de Pékin.

Des obstacles dans la préparation militaire

Les opérations des États-Unis au Venezuela et en Iran sont perçues à Pékin comme un avertissement amer quant à l’insuffisance de sa propre préparation militaire. Les bombardements impérialistes qui ont assassiné Ali Khamenei et une grande partie du haut commandement militaire iranien ont eu lieu seulement quelques semaines après la plus grave crise au sommet de la hiérarchie militaire chinoise depuis l’époque de Mao.

Fin janvier, Xi Jinping a démis de ses fonctions le commandant militaire chinois le plus puissant, le vice-président de la Commission militaire centrale (CMC), Zhang Youxia, ainsi que le chef de l’état-major conjoint, Liu Zhenli. Ayant auparavant déjà écarté He Weidong, ancien vice-président de la CMC, et Miao Hua, ancien directeur du travail politique de la CMC, il a finalement liquidé l’ensemble de la haute direction du principal organe politique chargé de diriger l’armée.

Officiellement, Zhang Youxia fait l’objet d’une enquête pour avoir défié « les fondements du contrôle du parti sur les forces armées, portant gravement atteinte à l’influence du parti sur la direction absolue de l’Armée populaire de libération (APL) ». En d’autres termes, il aurait, en théorie, contesté la direction même de Xi Jinping sur l’armée. Cependant, l’accusation selon laquelle il aurait causé « un grave préjudice à l’efficacité combattante de l’armée » revêt une importance particulière. Les communications ultérieures du PLA Daily (organe central des forces armées chinoises) montrent que l’inquiétude du gouvernement concerne la négligence et l’indifférence de la direction militaire opérationnelle face aux problèmes militaires structurels du pays.

Au cœur de ces problèmes figurent l’absence d’un entraînement adéquat des troupes pour des situations de guerre dans les nouvelles conditions technologiques, l’incapacité à assurer un système moderne intégré de technologie et de commandement C4ISR (acronyme anglais signifiant Commandement, Contrôle, Communications, Informatique, Renseignement, Surveillance et Reconnaissance), ainsi que l’insuffisance de la fusion entre technologies civiles et militaires. Ces problèmes restent encore sans solution clairement définie.

Xi Jinping déclarait en février, par l’intermédiaire du PLA Daily, que « l’organisation des exercices doit être centrée sur le combat, en mettant en avant leur dimension d’épreuve et de confrontation, et en réduisant les dépenses inutiles […] L’APL doit garantir que chaque centime serve aux besoins réels de l’entraînement et de la préparation au combat ». Dans son discours d’ouverture des « Deux Sessions », le Premier ministre Li Qiang a annoncé une augmentation de 7 % du budget militaire chinois, inférieure à celle de l’année précédente (7,2 %) et ne représentant qu’une fraction des dépenses militaires des États-Unis (900 milliards de dollars).

Une nouvelle perception des États-Unis ?

« L’Orient est en ascension, l’Occident est en déclin », déclarait Xi Jinping en 2021. Il ne fait guère de doute que nous assistons à un processus accéléré de déclin de l’hégémonie des États-Unis, accompagné de la disparition progressive de l’ancien ordre libéral. Cela ne signifie pas pour autant que la Chine dispose d’une voie libre vers la prééminence capitaliste mondiale.

Un important conseiller politique du gouvernement chinois, Zheng Yongnian, a déclaré dans un entretien au South China Morning Post que « malgré certaines voix en Chine affirmant que les États-Unis sont en déclin, ces actions ont montré que la capacité d’action militaire de Washington dépend uniquement de sa volonté de l’exercer ». Zhu Feng, recteur de l’université de Nankin et spécialiste des relations internationales, partage ce constat : la rapidité opérationnelle des États-Unis pose des défis profonds à la Chine.

Ce n’est pas la première fois que le Moyen-Orient suscite des moments de « réveil » de la Chine quant à l’écart technologique et militaire qui la sépare des États-Unis. La guerre du Golfe de 1991 avait déjà montré l’impact décisif de la guerre moderne, fondée sur la supériorité technologique, sur la stratégie traditionnelle de l’APL, reposant sur de vastes effectifs d’infanterie. Quelques années plus tard, malgré certains ajustements progressifs, la Chine fut humiliée par les États-Unis lors de la crise du détroit de Taïwan en 1995 : l’envoi de deux groupes aéronavals, l’USS Nimitz et l’USS Independence, suffit à mettre fin aux essais de missiles chinois dirigés contre Taipei.

Le Parti communiste chinois perçoit clairement l’écart qui existe entre les progrès significatifs réalisés au niveau national dans le domaine de la technologie militaire et la capacité stratégique et opérationnelle réelle de remporter des confrontations militaires décisives. Comme le souligne Shi Yinhong, professeur à l’université Renmin de Pékin, les méthodes, la préparation et les capacités militaires de Washington sont clairement supérieures à celles de la Chine.

Un système d’alliances fragilisé

Au Venezuela et en Iran, les États-Unis ont frappé des éléments importants du système d’alliances de la Chine. Leur attitude face à l’agression contre des alliés proches révèle la réticence du Parti communiste chinois à prendre des risques pour des partenaires pris dans les opérations impérialistes de son rival.

Nous avons déjà mentionné l’importance de l’Iran comme fournisseur de pétrole à bas coût pour Pékin. Il en va de même pour le Venezuela, bien que dans une moindre mesure (1,38 million de barils de pétrole par jour via l’Iran, 389 000 via le Venezuela). Mais ce qui comptait encore davantage pour la Chine était l’existence, jusqu’à présent, d’un gouvernement ami lui ouvrant les portes des Caraïbes sur le plan géopolitique et celles de son territoire aux entreprises extractives d’État sur le plan économique.

L’ouverture du Venezuela et la livraison de pétrole et de minerais stratégiques à la Chine sont aujourd’hui fortement remises en cause. Trump a clairement indiqué que l’un de ses objectifs est de mettre fin à l’accès chinois aux ressources naturelles de Caracas. Le secrétaire américain à l’Intérieur, Doug Burgum, s’est réuni avec Delcy Rodríguez afin de préparer une réforme du système minier vénézuélien visant à exclure les entreprises d’État chinoises.

L’expression « hémisphère occidental » renvoie avant tout, bien que pas exclusivement, au sous-continent américain, où la Chine est devenue le principal partenaire commercial de nombreux pays, reléguant relativement les États-Unis au second plan. L’attention de Washington contre la Chine se concentre précisément sur cet espace, ce qui explique les menaces adressées à la Colombie, au Mexique, au Panama ou encore au Groenland. Le ministre de la guerre Pete Hegseth, devant un auditoire docile composé de représentants de l’Argentine, de la Bolivie, du Pérou et du Chili lors de la « 2026 Americas Counter Cartel Conference », a repris la vieille diatribe étasunienne sur le contrôle du continent que Washington est prêt à imposer soit par des moyens militaires soit par l’élection de dirigeants politiques alliés. Stephen Miller a réaffirmé que l’option militaire est « la seule issue » en Amérique latine. La surextension stratégique des États-Unis sur les deux côtés du globe pourrait se révéler inefficace et conduire Trump dans des situations difficiles. Pour la Chine, toutefois, la menace de perdre des espaces d’accumulation en Amérique latine n’est plus seulement une question relevant de la concurrence commerciale.

L’attente chinoise

Les événements en Iran mettent beaucoup en jeu pour Pékin. Sur le plan économique, sa dépendance à l’égard du pétrole et du gaz naturel russes tend à s’accroître face à la nouvelle situation de Téhéran et de Caracas. L’augmentation des prix des combustibles, même si elle n’affecte pas immédiatement un pays qui a accumulé des réserves de matières premières ces dernières années, aura des effets sur l’inflation des produits de base. Sur le plan géopolitique, l’avancée de la Chine au Moyen-Orient — symbolisée en 2023 par la médiation d’un accord de détente entre l’Iran et l’Arabie saoudite — est désormais remise en question. La Chine continue d’exercer une influence importante sur divers pays, comme le Pakistan, et même sur des alliés des États-Unis comme que l’Arabie saoudite et Israël — pris isolément, la Chine est devenue le principal exportateur à destination de Tel-Aviv. Malgré cela, l’issue de la guerre contre l’Iran rebattrait les cartes des rapports de force dans la région.

Trump est désormais prisonnier des contradictions de sa propre politique. Si l’hypothèse d’un changement de régime à Téhéran ne se concrétise pas et si un retrait devient politiquement impossible après un engagement militaire profond, l’offensive impérialiste risque de s’enliser dans la durée. L’Iran, conscient qu’il sera inévitablement frappé par une force supérieure, cherche à mener une guerre d’usure prolongée. Sa stratégie consiste à multiplier les attaques contre des bases et des installations dans le Golfe afin d’augmenter le coût global du conflit. De telles tensions placent Washington face à des choix de plus en plus difficiles, alors même que Trump semble s’être enivré d’une illusoire « infaillibilité de la politique armée ».

Si les revers des États-Unis au Moyen-Orient nourrissent les espoirs de Pékin, l’offensive impérialiste assombrit en même temps les perspectives de la Chine — une puissance capitaliste réactionnaire qui fait face à des problèmes structurels pour disputer sa place dans le système mondial d’exploitation qu’est le capitalisme.

Source : revolution-permanente

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