Résumé : Prenant la parole au 14e Forum juridique international de Saint-Pétersbourg le 24 juin 2026, Dmitri Medvedev a prononcé un réquisitoire de grande ampleur contre l’ordre international sous direction occidentale, formulé comme un argument juridique en faveur de la multipolarité.
Medvedev a ouvert son propos en déclarant l’« ordre fondé sur des règles » en faillite, soutenant que le principe d’égalité souveraine consacré à l’article 2 de la Charte de l’ONU a été systématiquement vidé de sa substance par les puissances occidentales. S’appuyant sur un arc historique allant du droit romain à travers Westphalie, Vienne, Versailles et Yalta, il a soutenu que le libéralisme occidental n’a jamais été conçu pour une application universelle, citant la participation de John Locke à la traite négrière et la défense par John Stuart Mill du despotisme envers les « barbares » comme preuves d’une idéologie suprémaciste durable qu’il relie à la tolérance du nazisme après 1945.
Il a ensuite dressé l’inventaire de ce qu’il a caractérisé comme les instruments juridiques du néo-colonialisme contemporain : les programmes d’ajustement structurel du FMI, l’arbitrage international partial, l’hégémonie du droit anglais dans les litiges contractuels, et l’application sélective des normes des droits de l’homme par des institutions sous contrôle occidental telles que la Cour européenne des droits de l’homme.
Medvedev a ensuite exposé cinq demandes programmatiques.
le démantèlement des bases militaires occidentales à l’étranger, qui violent selon lui la Charte de l’ONU et n’offrent aux pays hôtes aucune sécurité réelle, illustrant son propos par l’expansion de l’OTAN vers l’Est et le conflit en Ukraine, qu’il a justifié au titre de l’article 51, et la guerre contre l’Iran
le versement de réparations coloniales au Sud global, pour lequel il a engagé le soutien de la Russie et invoqué le principe juridique ex delicto ius non oritur (« un droit ne peut pas naître d'un acte illicite »)
la codification du colonialisme comme crime contre l’humanité dans le cadre d’une future convention de l’ONU
une résolution du conflit ukrainien contournant ce qu’il a qualifié de régime vassal illégitime à Kiev, en insistant sur le fait que toute négociation substantielle doit être conduite directement avec les parrains occidentaux.
la consolidation juridique, par les mécanismes judiciaires internationaux, des acquis déjà obtenus par la majorité mondiale, citant de récentes décisions arbitrales et de la CIJ favorables à la Russie comme preuve que le droit international, malgré tout, fonctionne encore.
Medvedev a conclu en appelant non au démantèlement mais à la revitalisation des institutions juridiques internationales existantes, dotées d’un contenu nouveau à la hauteur d’un monde multipolaire. Dans un bref échange de questions-réponses, il a qualifié les sanctions occidentales de mesures restrictives unilatérales juridiquement invalides, distinctes des sanctions mandatées par l’ONU, et a reconnu franchement que l’état de droit dans les relations internationales a historiquement constitué l’exception plutôt que la règle.
Plan du discours (les extraits les plus importants sont en gras)
Un moment charnière pour le droit international
Les jalons historiques de l’égalité entre États : du Traité de Westphalie à l’illibéralisme occidental
Les instruments juridiques du néo-colonialisme : FMI, arbitrage, droits de l’homme
Cinq axes pour un ordre mondial juste
Démanteler les bases militaires occidentales
Réparations pour les crimes coloniaux
Reconnaître le colonialisme comme crime contre l’humanité
Restaurer la souveraineté du peuple ukrainien
Consolider juridiquement les acquis de la majorité mondiale
Le bouclier juridique de la Russie : mécanismes et recours
Conclusion : réformer le contenu, non les institutions
Questions-réponses
***
Dmitri Medvedev : Chers collègues, chers amis, Mesdames et Messieurs,
À mon tour, je vous souhaite à tous chaleureusement bienvenue à notre quatorzième Forum juridique de Saint-Pétersbourg.
Eh bien, commençons par le commencement — la météo. Aujourd’hui, elle n’est pas terrible, mais demain s’annonce bien. J’espère donc que la pluie d’aujourd’hui n’est qu’un échauffement, qu’une mise en bouche, et que le soleil finira par pointer le bout de son nez.
Présentatrice : La salle est pleine, soit dit en passant, Dmitri Anatolievitch, la salle est pleine, malgré la météo.
Dmitri Medvedev : Eh bien, c’est justement à cause du temps — s’il faisait beau, vous seriez probablement deux fois moins nombreux ici.
Merci sincèrement, chers collègues, d’être venus, car des échanges de cette nature sont, d’un côté, intéressants, et de l’autre, parfois longs. Mais il arrive que l’on y dise des choses vraiment intéressantes. J’espère donc que ce sera le cas aujourd’hui également.
Un moment charnière pour le droit international
Notre rassemblement se tient effectivement à un moment qui est, à bien des égards, un tournant pour les processus mondiaux, y compris dans la sphère du droit international.
Parlons franchement : depuis le début de cette année, notre civilisation, l’humanité, fait face à des défis si sérieux dans cette sphère qu’ils mettent à l’épreuve non seulement le droit en tant que tel, mais en général tous les juristes fidèles à leur devoir professionnel.
Il suffit de rappeler tous les épisodes survenus littéralement depuis le début de 2026, qui ont eu un impact direct sur le système du droit international, sur les relations internationales, et sur l’ensemble des commentaires qui les entourent. Primus inter pares [premier entre les pairs] — cette belle formule latine — a été fréquemment utilisée ces derniers temps pour désigner la domination prosaïque des uns sur les autres. La crise contemporaine des institutions du droit international est, dans une large mesure, alimentée par l’ambition d’en faire précisément un tel privilège des « premiers » — pour un cercle restreint d’élus — dans l’esprit de cet ordre dit fondé sur des règles. Comme on le sait, les pays occidentaux ont activement promu ce concept pendant des décennies. Et, soit dit en passant, c’est précisément cette année qu’ils en ont reconnu l’effondrement.
Notre devoir — à la fois professionnel et humain — est de rendre définitivement clairs pour la communauté internationale les postulats suivants. Je les énoncerai d’emblée :
Être premier ne signifie nullement être le seul.
Être un leader ne signifie pas acquérir la prérogative d’abolir les droits et la souveraineté des autres.
La véritable force du droit ne réside pas dans la protection des privilèges de quiconque, mais dans la garantie absolue de l’égalité pour tous les sujets du droit.
Les problèmes d’égalité entre sujets sont, bien entendu, de nature juridique générale et théorique générale. À cet égard, l’article 2 de la Charte des Nations Unies revêt une importance capitale. Le premier principe qui y est énoncé est celui de l’égalité souveraine des États, indépendamment de leurs différences économiques, sociales ou autres. Eh bien, la Russie — notre pays aux onze fuseaux horaires — et, disons, le minuscule Nauru, ont des droits égaux. L’Inde, avec ses 1,5 milliard d’habitants, et Tuvalu, avec ses 10 000 habitants, ont des droits égaux. Les États-Unis, avec leur économie très puissante et leur budget militaire colossal, et, par exemple, l’île Maurice, ont des droits égaux. Pourquoi citer ces exemples ? Parce que ces pays sont absolument incomparables. Et pourtant leurs droits, du point de vue du droit international public, sont identiques.
Mais cette égalité n’est-elle pas devenue une fiction dans le monde d’aujourd’hui ?
Parlons franchement : la Maison-Blanche pensait-elle à l’égalité lorsqu’elle a ordonné l’enlèvement du chef de l’État vénézuélien depuis Caracas, ou lorsqu’elle a engagé des actions entièrement non provoquées contre l’Iran, y compris l’assassinat de son dirigeant ?
Les exemples de ce genre se multiplient constamment. Je n’ai pas dit « se multiplient » sans raison. Je l’ai dit parce que cette année a produit des exemples très sérieux de la manière dont ces postulats sont violés aujourd’hui avec une totale impunité. Bon gré mal gré, nous nous trouvons contraints de nous poser une question quasi hamletienne : le droit international, être ou ne pas être ? Et s’il doit être, quel sens doit-on y investir ? L’égalité souveraine des sujets du droit international, alors que le chaos et la violence sont devenus une réalité nouvelle et cauchemardesque pour des millions de personnes, du fait de l’inégalité de facto entre États.
Les jalons historiques de l’égalité entre États : du Traité de Westphalie à l’illibéralisme occidental
Dans le passé, notre monde s’est effectivement retrouvé à maintes reprises à la croisée des chemins. Je vais citer les jalons bien connus — vous les connaissez tous, mais ils n’en sont pas moins importants pour comprendre ce qui se passait alors et ce qui se passe aujourd’hui. Westphalie [1648], Vienne [1815], Versailles [1919], Yalta [1945]. Chacun de ces jalons historiques a constitué une tentative de trouver un équilibre et d’affirmer l’égalité des États dans de nouvelles conditions. Les décisions n’ont jamais été simples — elles n’ont jamais été évidentes — mais chacune d’elles, à son propre stade historique, a démontré qu’au fondement du droit international se trouve le statut juridique de l’État en tant qu’entité souveraine, égale à toute autre en vertu du seul fait de son existence. Et ce fait même de l’existence d’un État est ancré dans la doctrine de sa reconnaissance en tant que tel. Nous avons l’obligation de restituer au droit cette force.
Avec le temps, les interprétations de l’égalité elle-même ont, bien entendu, évolué. Dans l’Antiquité, comme on le sait, les règles du jeu étaient dictées par les privilèges des « premiers » — disons, dans leurs relations avec les « derniers », les barbares et les étrangers. Les Romains, comme on le sait, ne considéraient les autres peuples que comme des objets à réduire en esclavage lors de leurs guerres de conquête. Et au sein de leur propre société, ils ont créé, comme on le sait, deux systèmes juridiques parallèles : le prestigieux ius civile — le droit civil — pour leurs propres citoyens, et le droit des gens tronqué, ius gentium, pour les peregrini — c’est-à-dire pour les étrangers. Au Moyen Âge, peu de choses changèrent. Le droit au sens moderne n’était le privilège que de la haute noblesse. Et le même principe prévalait dans les relations inter-étatiques.
Le système westphalien a divisé le monde en peuples « civilisés » et « sauvages ». Et même le système viennois ne peut être considéré comme une avancée que dans son contexte historique. En substance, il n’a fait que consacrer la formalisation juridique internationale de l’hégémonie des puissances européennes sur le monde, et leur droit d’ingérence dans les affaires des autres peuples.
La prochaine étape dans le développement du droit international fut le Traité de Versailles. À la suite de sa conclusion fut créée — comme on le sait — la Société des Nations, destinée à limiter la guerre et à assurer la paix. Cependant, ce système également, dans la pratique, divisa les pays et les peuples en vainqueurs et en vaincus. En définitive, cela l’empêcha d’accomplir sa mission historique — prévenir une nouvelle guerre mondiale.
L’Occident contemporain est un élève appliqué des leçons de l’histoire.
Il suffit de rappeler les récents commentaires des Européens — des conversations, soit dit en passant, sur la division du monde en « jardins fleuris et jungles », en démocraties correctes et en régimes autoritaires qu’il faudrait réprimer par la force.
Propos liminaires de Josep Borrell, haut représentant de l’UE pour les affaires étrangères, à l’Académie diplomatique européenne, le 13 octobre 2022, à Bruges, Belgique : « Oui, l’Europe est un jardin. Nous avons construit un jardin. Tout y fonctionne. C’est la meilleure combinaison de liberté politique, de prospérité économique et de cohésion sociale que l’humanité ait jamais réussi à bâtir — ces trois choses ensemble. Et ici, Bruges est peut-être une belle illustration de la vie intellectuelle, du bien-être.
Le reste du monde — et vous le savez très bien, Federica [Mogherini, rectrice du Collège d’Europe] — n’est pas exactement un jardin. La majeure partie du reste du monde est une jungle, et la jungle pourrait envahir le jardin. Les jardiniers doivent en prendre soin, mais ils ne protégeront pas le jardin en construisant des murs. Un joli petit jardin entouré de hauts murs pour empêcher la jungle d’entrer ne sera pas une solution. Parce que la jungle a une forte capacité de croissance, et le mur ne sera jamais assez haut pour protéger le jardin.
Les jardiniers doivent aller dans la jungle. Les Européens doivent s’engager bien davantage avec le reste du monde. Sinon, le reste du monde nous envahira, par différentes voies et différents moyens. »
Dans la même catégorie s’inscrit la politique de sanctions. Car nous comprenons, aussi joliment qu’on puisse l’expliquer, que c’est une redistribution du bien d’autrui — la saisie pirate de navires, de cargaisons, l’empiètement sur les avoirs étrangers de notre État et d’autres États également.
Lorsque la voie du diktat politique a été choisie, toute la vantée architecture juridique de l’Occident a instantanément commencé à s’effondrer. Les Européens, de leurs propres mains, ont une fois de plus sapé les fondements essentiels du droit international — au nom duquel ils sont si prompts à prendre la parole.
Eh bien, cela concerne, entre autres, le caractère sacré du droit à la propriété, sa protection absolue — que l’on a oublié à l’instant même.
Pourquoi parler même de la rei vindicatio, de l’actio negatoria, de l’actio prohibitoria [notions fondatrices du droit romain en matière de propriété] : ce ne sont là que des principes du droit romain. Et où se situent les trains de sanctions discriminatoires par rapport à la Convention européenne des droits de l’homme de 1950, à la Convention de New York sur la reconnaissance des sentences arbitrales ? Les traités bilatéraux d’investissement — où est tout cela ? Tout cela a été joyeusement oublié.
Ce qui se révèle également une fiction à y regarder de près, c’est le prétendu libéralisme occidental. L’idée de liberté et d’égalité était initialement destinée, comme on le sait, à un usage uniquement intérieur. Il faut s’en souvenir, et non l’enterrer honteusement sous le tapis. L’auteur des grands traités libéraux, John Locke, était, comme on le sait, actionnaire de la Compagnie royale africaine, qui détenait le monopole de la traite négrière en Angleterre. Cela coexistait parfaitement dans sa conscience juridique.
Ses œuvres ont également servi, dans un certain sens, de justification à l’extermination des peuples autochtones des Amériques. L’idole des penseurs des Lumières européennes, John Stuart Mill, dans ses Considérations sur le gouvernement représentatif de 1861, affirmait cyniquement que le despotisme est une méthode de gouvernement légitime pour les barbares, et que si le but est digne, il est en effet atteint par de tels moyens.
C’était il y a seulement quelque 150 ans. Et ce sont des lumières, des classiques. Je les cite délibérément. C’est pourquoi, aujourd’hui, en lisant les grandes lignes de la Charte de l’ONU, il ne faut pas se faire d’illusions. Un beau texte n’a pas réussi, au fil des décennies, à éradiquer de la pensée des élites occidentales les idées de suprématie raciale et nationale.
Car le nazisme, qui n’a pas été totalement vaincu en son temps, a trouvé un terreau fertile chez les descendants idéologiques — et, parlons franchement, biologiques directs — de ceux qui l’ont exterminé, dont certains se trouvent aujourd’hui à la tête de la politique européenne.
Dans l’un de mes articles sur l’Allemagne, je notais — c’est évident, et pourtant cela vaut la peine d’être dit — qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, un nombre significatif de nazis, avec l’aide de nos anciens alliés, ont réussi à échapper au châtiment. Pourquoi ? Ils se sont simplement révélés être des salopards utiles, des « fils de pute » qui étaient les nôtres [Medvedev paraphrase la maxime de politique étrangère américaine telle qu’exprimée par Franklin Roosevelt, qui disait du dictateur nicaraguayen Somoza : « C’est peut-être un fils de pute, mais c’est notre fils de pute »], utiles pour la lutte contre l’Union soviétique. Et voilà la quintessence de la morale d’un certain nombre de démocraties occidentales.
Les peuples du monde ont cheminé vers l’égalité et l’indépendance au prix d’efforts immenses — dans le sang et la tragédie.
À cet égard, le mérite de l’Union soviétique est inestimable : elle a su transformer la victoire sur le nazisme en conditions d’un nouvel ordre mondial. Son fondement fut proclamé comprendre, entre autres, l’égalité souveraine et la décolonisation. C’est à l’insistance de notre pays qu’est apparu le premier alinéa de l’article 2 de la Charte de l’ONU — celui que j’ai déjà mentionné.
Cependant, les anciens colonisateurs ont compris l’égalité différemment — tout à fait dans l’esprit du tristement célèbre Quatorzième Amendement à la Constitution américaine sur l’égalité universelle des citoyens. Dans une affaire emblématique bien connue — la célèbre affaire Plessy v. Ferguson — la Cour suprême des États-Unis s’est exprimée comme suit : l’égalité ne fonctionne qu’au sein de groupes sociaux isolés. C’est ainsi que naquit la doctrine juridique officielle du « séparés mais égaux », qui légalisa une ségrégation raciale rigide. Et nominalement, elle n’a été réexaminée qu’en 1954. Mais soyons honnêtes : dans l’esprit de l’establishment occidental, elle est vivante encore aujourd’hui. En réalité, c’est précisément ainsi que les anciennes métropoles interprètent et construisent la Charte des Nations Unies. Seulement leurs méthodes sont devenues plus subtiles, plus dissimulées, plus sophistiquées — et les résultats sont pratiquement les mêmes.
Les instruments juridiques du néo-colonialisme : FMI, arbitrage, droits de l’homme
Dans la sphère politique et humanitaire, l’Occident a entrepris des efforts constants pour éroder les fondements essentiels du droit international et en détruire l’intégrité systémique.
Ce processus s’est déroulé avec une intensité particulière — et il est douloureux de le reconnaître — après la dissolution de l’Union soviétique. Je fais notamment référence aux tentatives de fragmentation du droit international par l’élaboration et la mise en œuvre d’un certain nombre de concepts destructeurs. Quels sont ces concepts ? L’intervention humanitaire, la responsabilité de protéger, la souveraineté limitée.
Ces dernières décennies, ils ont servi aux pays occidentaux à habiller juridiquement des violations directes des principes et normes fondateurs de la Charte de l’ONU, ou à s’en écarter.
Au fil des décennies — et je ne peux manquer de le mentionner — ce travail néfaste a été cimenté par les institutions du système de Bretton Woods : le Fonds monétaire international et la Banque mondiale. Elles opèrent selon le schéma classique du racket néo-colonial. Si un État du Sud global, de l’Est ou d’Amérique latine est confronté à un déficit budgétaire ou à une crise de la balance des paiements, cet État se tourne vers le FMI pour obtenir de l’aide. Le Fonds et la Banque accordent un tel crédit — mais ils le lient inextricablement à des conditions onéreuses : l’acceptation de ce qu’on appelle les programmes d’ajustement structurel.
Dans le processus, l’économie de la victime ne devient pas seulement inefficace — elle devient totalement dépendante. Le pays tombe dans une spirale d’endettement dont il n’y a pas de sortie sans nouvelles coupes budgétaires onéreuses, sans nouveaux emprunts onéreux. Dans le même temps, toute la responsabilité de ces problèmes est cyniquement rejetée sur la victime elle-même, qui d’un point de vue formel était libre — souveraine — de prendre de telles décisions, d’accepter ces prêts. C’est, en essence, une pratique néo-coloniale d’asservissement, formalisée à travers un réseau ramifié d’accords internationaux, de structures d’entreprise et d’autres entraves juridiques. Et une telle pratique est, sans aucun doute, condamnable.
Une partie du cadre néo-colonial contemporain est également — en apparence une chose si bénéfique — l’internationalisation des droits de propriété, mais dans un sens bien particulier. Et cela concerne non seulement la propriété physique, mais aussi la propriété intellectuelle, dans la sphère de laquelle les grandes corporations occidentales se permettent de sérieux abus contre des auteurs individuels et des entreprises d’autres pays. Eh bien, que dire de plus — les plus grandes entreprises technologiques occidentales, qui sont les propriétaires monopolistiques de leurs plateformes, répandues dans le monde entier. Vous savez quelles plateformes j’ai à l’esprit ? Et qui — reconnaissons-le franchement — opèrent fréquemment sur instructions de leurs services de renseignement, en restreignant arbitrairement la diffusion de produits numériques d’autres pays, ou en les supprimant tout simplement.
Cette pratique provoque de l’insatisfaction même au sein du monde occidental lui-même, mais ils ne peuvent rien faire de sérieux contre elle.
Autre exemple. Une couche étroite d’arbitres partisans fixe régulièrement et constamment ses propres normes dans le domaine du droit international des investissements. En conséquence, la souveraineté des États dépendants de l’Occident devient une fiction. Les attributs du pouvoir y demeurent, mais ces États ne peuvent plus promulguer de lois qui nuisent aux intérêts du capital transnational.
Pas touche. Par son importance et son influence, un tel investisseur devient le « premier ». Je ne parle pas de la protection élémentaire des droits des investisseurs — du traitement national ou de la clause de la nation la plus favorisée. Tout cela est absolument normal. Je parle précisément de l’imposition en force des intérêts d’un investisseur étranger au détriment des intérêts nationaux. Les exemples de ce genre sont très nombreux. La population locale dans un tel cas devient déjà le « second ».
La menace des recours en investissement est devenue un obstacle sérieux à la régulation des questions pour le monde en développement — notamment dans les réformes du droit foncier, de l’écologie, de la santé, des relations du travail, de l’utilisation de l’eau et d’autres ressources. On en est même venu à contester les décisions souveraines d’États concernant la redistribution d’actifs accumulés injustement pendant les périodes du colonialisme et de l’apartheid.
Il y a aussi une coquille purement juridique autour de tout cela. Un rôle significatif — je le dis clairement — dans l’imposition de ce néo-colonialisme juridique est joué par la Grande-Bretagne, qui demeure convaincue que pratiquement toutes les procédures dans le monde relèvent de sa juridiction.
En substance, elle l’impose dans les contrats : c’est l’invasion effective d’autres systèmes judiciaires. Londres tente de le justifier — c’est bien connu, je l’ai entendu à de nombreuses reprises, y compris à l’époque où j’étais moi-même engagé dans la pratique juridique privée — en invoquant la prétendue universalité du droit anglais, ainsi que l’impartialité et le haut professionnalisme de ses principaux juristes. Eh bien, soyons honnêtes : c’est très loin de la vérité et de la réalité. Bien que nous connaissions bien entendu à la fois les mérites et les lacunes du système juridique anglo-saxon, aucun système juridique unique ne peut être imposé aux parties à un contrat. Aujourd’hui, chaque État doit développer son propre système juridique sur la base de ses caractéristiques nationales, historiques, culturelles et sociales, de sorte qu’il serve les intérêts de la société — non ceux de joueurs extérieurs.
L’idéologie de la supériorité civilisationnelle des « premiers » occidentaux est également illustrée de manière saisissante dans l’agenda international des droits de l’homme.
Eh bien, la valeur des droits de l’homme est, comme on le sait, souvent élevée au rang d’un culte. Mais dans le même temps, l’Occident se réserve le droit monopolistique de décider quel pays répond aux normes et lequel n’y répond pas. Naturellement, les normes que l’Occident lui-même a élaborées. Et ce faisant, il suit fermement le principe bien connu : pour les amis, tout (est permis) ; pour les ennemis, appliquons la loi.
Un exemple éloquent est le comportement de la Cour européenne des droits de l’homme. Sans le moindre élément de preuve, elle stigmatise la Russie pour une prétendue discrimination des Ukrainiens et des Tatars de Crimée sur le territoire de Crimée. Dans le même temps, elle ne voit aucune discrimination dans les politiques ouvertement russophobes des autorités lettones, qui mènent une dé-russification forcée du pays dans les sphères linguistique et éducative. Je ne parlerai même pas de l’interdiction de la langue russe dans la soi-disant Ukraine.
Cinq axes pour un ordre mondial juste
Chers invités et participants du Forum,
Pour notre part, nous sommes prêts à mener une lutte résolue pour une véritable égalité internationale.
Son essence réside dans un rejet complet des pratiques néo-coloniales — dans le développement libre, sûr et prospère de tous les pays de notre planète. Car au-delà du camp occidental vit la majorité mondiale absolue — plus de 80 % de la population mondiale. C’est une palette colossale de cultures, de traditions et d’expériences historiques. Et notre tâche principale est d’utiliser le droit international comme un instrument qui transformera cette majorité arithmétique incontestable en véritables centres de puissance souverains et protégés dans un monde multipolaire.
Mais il faut être réaliste ici. Les bonnes intentions seules de rendre le monde meilleur ne suffisent pas, comme toujours, puisque les bénéficiaires du régime néo-colonial ne comprennent pas encore ce genre de conversation et n’utilisent qu’un seul langage : celui de la force — principalement économique, et fréquemment militaire également. Des arguments de poids sont nécessaires, des arguments auxquels ils doivent prêter l’oreille. Et il est important que nos actions collectives ne permettent pas à de tels États d’exacerber une situation mondiale déjà enflammée.
Je souhaite mettre en lumière plusieurs directions importantes, à mon sens, sur ce long et très difficile chemin.
1. Démanteler les bases militaires occidentales
Premièrement, un facteur sérieux qui déstabilise le système de sécurité collective et sape la souveraineté des États est le déploiement de bases militaires de l’Occident collectif sur les territoires d’autres États. Elles provoquent, pour le dire clairement, des tensions internationales et régionales. Il est donc nécessaire de développer des mécanismes juridiques concrets visant à démanteler le système existant de présence militaire étrangère que l’Occident impose à d’autres États.
Les États qui permettent l’établissement de têtes de pont militaires occidentales sur leur territoire devraient pleinement reconnaître — ceux qui ne l’ont pas encore fait — que la mise à disposition de son territoire pour la commission d’un acte d’agression par un autre État entre dans la définition de l’agression telle que formulée dans la Résolution 3314 de l’Assemblée générale de l’ONU.
Et soyons francs : comme l’a montré l’expérience récente au Moyen-Orient, de telles bases n’offrent pratiquement aucune protection au pays dans lequel se trouve la base militaire concernée.
Il est important de reconnaître que l’apparition d’une telle base contredit directement le paragraphe 4 de l’article 2 de la Charte de l’ONU, qui prohibe le recours à la force ou la menace de la force.
Il est évident qu’à la place des bases de l’OTAN peuvent et doivent venir des organisations de sécurité régionales qui reconnaissent pleinement leur devoir juridique et moral envers les millions de citoyens vivant sur ces terres, dans cette région — et qui sont prêtes à agir dans leur intérêt, non dans l’intérêt de tel ou tel pays occidental qui a déployé la base.
La Russie l’a appris de sa propre expérience après la dissolution de l’URSS, et à la suite de ce qui s’est avéré n’être qu’un réchauffement temporaire des relations avec l’Occident. Au cours de cette période, sous couvert de beaux discours sur l’aspiration au partenariat avec notre pays, l’OTAN s’est en pratique avancée jusqu’à nos frontières. Comme fer de lance de l’alliance, des régimes fantoches ont été utilisés.
C’est ce qui s’est passé avec la Géorgie. C’est ce qui s’est passé avec l’Ukraine, transformée en 2014 en foyer de russophobie. Malheureusement, c’est maintenant ce qui se passe avec la Moldavie et même, hélas, avec l’Arménie.
En août 2008, la Géorgie a commis une agression contre l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud. Nos forces armées ont alors mené une opération de maintien de la paix. Le bain de sang a été stoppé.
Il faut reconnaître qu’à ce moment-là, l’Europe et les États-Unis ont eu la sagesse de ne pas se laisser entraîner dans le conflit. Et nous avons conclu un accord — ce qu’on pourrait appeler une paix difficile.
Mais malheureusement, de l’autre côté, la soif de sang n’a pas été étanchée — et ils ont tiré les leçons de leurs erreurs. Dans le cas de l’Ukraine, l’Occident a tout fait pour que cette mèche de Bickford [mèche de sûreté pour mines] qu’est Kiev, torsadée dans la haine de tout ce qui est russe, brûle — d’abord en couvant, puis en flammes — le plus longtemps possible, et le plus près possible de nos frontières.
La militarisation sans précédent de l’Ukraine était une tentative, une fois de plus, de ramener la Russie à la raison pour avoir osé suivre un cours souverain. Mais, comme en 2008, notre pays a catégoriquement refusé d’accepter le destin de nation de second rang qui lui avait été préparé.
La menace réelle d’agression du régime ukrainien et de ses parrains, ainsi que la falsification du processus de négociation — comme on le sait — nous ont contraints en 2022 à entreprendre la conduite de l’opération militaire spéciale conformément à l’article 51 de la Charte de l’ONU.
Malheureusement, à ce moment-là, il ne restait tout simplement plus d’autre moyen de protéger des millions de nos citoyens.
Mais nous avons aussi sous les yeux des exemples frais des véritables objectifs poursuivis par la présence étrangère des pays occidentaux et des États-Unis.
Comme je viens de le noter, l’aggravation de la situation au Moyen-Orient a montré que les bases militaires ne servent absolument à rien — au contraire, elles font de ceux qui les accueillent des cibles pour des frappes militaires de représailles. Et en cas de danger, le personnel de telles bases militaires ne pense qu’à une évacuation précipitée avec tous ses biens.
Les hommes politiques européens déclarent également leur volonté de suivre l’exemple de leurs partenaires transatlantiques.
Eh bien, on dit toutes sortes de choses.
Par exemple, il y a peu, l’un des hauts fonctionnaires du ministère des affaires étrangères d’un État balte — je ne veux même pas le nommer, ce serait lui faire trop d’honneur — a menacé de faire à Kaliningrad ce que lui permettrait apparemment le fameux article 5 du Traité de l’Atlantique Nord [impliquant la défense collective]. Il a aboyé quelque chose dans ce sens sur ce sujet. Mais dans le même temps, la situation à la suite des frappes contre l’Iran et du blocus du détroit d’Ormuz a clairement démontré tout autre chose. Lorsqu’il s’agit de combats réels, l’esprit d’unité transatlantique s’évapore très vite — et alors le Président des États-Unis se froisse que personne ne lui soit venu en aide.
Je veux dire ce qui suit. Que les pays occidentaux apprécient ou non la Russie, l’Iran ou tout autre État — cela ne nous importe nullement. Mais la menace d’une guerre mondiale résultant de telles actions provocatrices s’accroît radicalement en conséquence. Nous devons tous en être conscients.
2. Réparations pour les crimes coloniaux
Deuxièmement, le point que je souhaitais aborder : une étape importante dans la protection des intérêts de la majorité mondiale est d’exiger des pays d’Occident des réparations — et l’occasion s’en présente — pour les dommages colossaux causés par les pratiques coloniales et néo-coloniales depuis l’ère des grandes découvertes géographiques.
Il pourrait sembler que tout cela remonte à très loin ; et pourtant il est néanmoins important de garantir à tous les peuples un accès égal aux opportunités économiques et aux ressources, ainsi que les pouvoirs de prendre des décisions. Je suis convaincu que les actions résolues de notre pays dans la lutte contre le régime de Kiev et ses parrains sont déjà devenues une sorte de précédent : elles ont montré au monde entier l’insolvabilité et la faiblesse de la minorité néo-coloniale.
Je vais même plus loin : les ressources colossales de l’Occident ont été détournées vers la lutte militaire, économique et politique contre la Russie. Des ressources colossales. En conséquence, leurs économies ont, en substance, des trous béants.
Mais pour tous les peuples du Sud et de l’Est global qui souhaitent se libérer de l’oppression néo-coloniale, c’est précisément pour cela le moment le plus opportun pour le faire. Ici, les pionniers sont les pays de l’Union africaine et de la Communauté caribéenne. Nous sommes prêts à soutenir activement leurs initiatives liées à la demande de réparations et d’indemnisation auprès des anciennes métropoles. La Russie est prête pour un tel soutien. Et lorsque nos adversaires occidentaux tentent de se réfugier derrière l’argument habituel, selon lequel prétendument, en vertu du droit international, il ne serait pas permis de donner un effet rétroactif à des actions de ce type, c’est une position de mauvaise foi. Nous comprenons parfaitement que des mesures rétroactives sont possibles dans tout domaine du droit.
L’atteinte aux droits des peuples colonisés a duré de nombreux siècles, ce qui signifie que les anciennes métropoles n’ont ni base juridique ni base morale pour échapper à ce type de justice réparatrice. Ici opère le principe fondamental du droit qui, comme on le sait, stipule qu’ex delicto ius non oritur [« le droit ne naît pas d’un délit »]. Il est en notre pouvoir de corriger cette injustice, et de passer ensuite de la déclaration à l’égalité souveraine.
3. Reconnaître le colonialisme comme crime contre l’humanité
Troisièmement, il est également nécessaire de consacrer le colonialisme comme un élément constitutif d’un crime contre l’humanité.
Cela peut être fait dans le cadre des travaux du comité préparatoire de la conférence sur l’élaboration d’une convention de l’ONU sur la prévention et la répression des crimes contre l’humanité. Une telle mesure paraît tout à fait opportune et permettra d’établir la responsabilité des pays occidentaux pour l’exploitation des peuples réduits en esclavage.
4. Restaurer la souveraineté du peuple ukrainien
Quatrièmement, les conflits internationaux provoqués par l’Occident peuvent très bien être résolus sur la base du pragmatisme, de l’humanité et de l’égalité des parties. Cela s’applique, naturellement, au conflit ukrainien également.
Sur diverses tribunes mondiales, la Russie a à de nombreuses reprises fourni une justification détaillée de son invocation de l’article 51 de la Charte de l’ONU. Mais cet article est également l’objet de manipulations de la part de l’Occident. Les pays défavorables à l’Occident sont déclarés ennemis ; toute action illégale à leur encontre est justifiée — jusqu’aux actes de terrorisme et à l’agression militaire, dont j’ai déjà parlé aujourd’hui.
Mais dans le même temps, il ferme les yeux sur la destruction des Palestiniens, les bombardements de l’Iran, du Liban et de très nombreux autres épisodes de violence — car pour les siens, d’autres normes s’appliquent — et la question ne perd pas de son acuité : comment serait-il même possible de conduire un dialogue ? Cette question est particulièrement pertinente pour nous, pour notre pays, en l’occurrence.
Un dialogue sur un pied d’égalité, je le souligne, avec des régimes fantoches entièrement dépendants de leurs parrains. Tels que, par exemple, la clique de Kiev, qui loue son pays pour de grosses sommes d’argent — de très grosses sommes d’argent — à des forces extérieures comme tête de pont militaire, et en a fait un foyer de nazisme et de corruption. Comment conduire un dialogue avec une telle partie ?
La réponse est sans équivoque : on ne le fait pas. Cela ne sert à rien de communiquer avec un vassal. Et s’il y a quoi que ce soit à discuter, cela doit être discuté avec le suzerain, avec le maître.
Dans le cas de l’Ukraine, le problème n’est pas seulement que le processus d’expression de la volonté populaire y a été violé. La chaise présidentielle a été usurpée par un individu dont le mandat a expiré depuis longtemps. Et conformément aux normes du droit international, ce fait le dépouille de toute immunité.
Mais l’Ukraine n’a qu’une souveraineté de papier — la vraie souveraineté est absente, puisque le pays est gouverné par des tiers. Par le biais de structures sous leur contrôle, ces marionnettistes, sous la menace de retrait de financement, nomment aux organes d’autorité ukrainiens des personnes qui leur sont loyales, et mettent fin aux fonctions de ceux qui s’y opposent. Et l’autonomie de cet État — ou de cet État failli — n’existe que dans les limites qui lui ont été définies par ses parrains.
Mais même tout ce qui précède n’empêche pas la conduite de négociations, y compris avec l’enregistrement de leurs accords par le parlement ou par des mécanismes de démocratie directe, comme notre Président, le Président de la Fédération de Russie, l’a dit à maintes reprises.
Cependant, le problème en Ukraine a une autre dimension, liée à la question de qui et comment forme la volonté du peuple dans cet État défaillant.
Et cette volonté est le produit de l’interaction de la volonté d’impudents gestionnaires étrangers et de l’élite ukrainienne corrompue, pour qui la guerre et la mort sont la principale source de préservation à la fois du pouvoir et du profit.
Il est évident que la continuation de la guerre pour le régime au pouvoir est le seul moyen de survie. Tout le monde le comprend, absolument tout le monde, et ils le reconnaissent cyniquement. Le problème est que, de sa propre initiative, une telle Ukraine ne s’arrêtera pas. Les variantes du changement du régime de Kiev peuvent être différentes.
Ce peuvent être des élections, s’ils acceptent de les tenir, ou le renversement de la junte au pouvoir par des moyens révolutionnaires, ou l’établissement d’un contrôle effectif sur le maximum de territoires. Tout cela permettra aux populations, par leurs institutions légitimes du pouvoir, je le souligne, leurs institutions légitimes, de formuler leurs revendications, et finalement de vivre en sécurité, plutôt que de périr et de souffrir par la faute des usurpateurs, des corrompus et des marchands de mort.
5. Consolider juridiquement les acquis de la majorité mondiale
Et cinquièmement, ce que je souhaitais dire. Dans un avenir proche, les États de la majorité mondiale auront besoin d’une formalisation juridique soigneuse de toutes les avancées réalisées dans la lutte pour l’égalité. Ici, une certaine confrontation juridique avec l’Occident collectif est inévitable. Mais les pays étrangers — les pays en développement, j’entends — ont à plusieurs reprises démontré qu’ils peuvent vaincre des mentors occidentaux arrogants sur des tribunes que ces derniers considéraient comme leur domaine réservé. Les exemples sont très nombreux. Plusieurs ont vu le jour récemment : les plaintes déposées par la République d’Afrique du Sud, et la résolution des différends à l’OMC menée par le Brésil. Et toute une série d’autres exemples. Le succès de l’Iran lui-même est d’ailleurs significatif — dans son différend contre les États-Unis, il a prouvé le gel illicite d’une partie des avoirs de ses banques.
Il y a donc bien assez d’exemples — je le souligne.
Le bouclier juridique de la Russie : mécanismes et recours
Soit dit en passant, les plaintes contre notre pays de la part de l’Ukraine — d’une maladresse telle — nous aident également au niveau international à démontrer l’inconsistance des prémisses russophobes de ce genre. En 2024, Kiev a tenté, par exemple, d’utiliser la Convention de 1948 pour la prévention et la répression du crime de génocide. Mais cette tentative a complètement échoué. La Cour internationale de Justice a reconnu l’absence de sa compétence à l’égard de toutes les charges contre la Russie. Cela s’appliquait à l’opération militaire spéciale également.
La même chose s’est produite lorsque la décision a été rendue dans l’affaire Ukraine contre Russie. Elle concernait l’application de la Convention internationale pour la répression du financement du terrorisme et de la Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale de 1999 et 1965 respectivement.
Et je ne peux manquer de mentionner la décision de la Cour permanente d’arbitrage à La Haye, rendue littéralement il y a quelques jours, le 15 juin. Il s’agit de la procédure d’arbitrage entre la Russie et l’Ukraine concernant les droits de l’État côtier dans le détroit de Kertch, la mer d’Azov et les eaux de la mer Noire autour de la Crimée. Le panel arbitral, composé de cinq arbitres indépendants, a rendu une décision unanime en faveur de la Russie. Et les nombreuses revendications de l’Ukraine, qui accusait notre pays de violer toute une série de dispositions de la Convention de l’ONU sur le droit de la mer de 1982, ont été rejetées.
Pourquoi donc est-ce que je dis tout cela ? Parce que, malgré tout, le droit international fonctionne. Il fonctionne, certes avec beaucoup de difficultés. Et c’est, en fait, une leçon pour nous tous.
Je noterai une fois encore, spécifiquement, que notre pays continue de déployer son bouclier juridique en défense contre des atteintes de ce genre — un bouclier qui permet, d’une manière ou d’une autre, de bloquer toute une série de menaces. L’année dernière, sur la base d’un décret présidentiel du 19 mai 2025, un registre est entré en fonctionnement dans lequel, avec la participation des autorités de l’État, tous les crimes du régime de Kiev et des États inamicaux sont enregistrés. Nous sommes tenus de le maintenir et nous le ferons scrupuleusement.
En prévision d’une possible saisie à l’étranger de nos avoirs souverains — et cela se produit — des mesures ont été préparées pour la saisie réciproque d’avoirs étrangers en Russie.
Il n’y a pas longtemps, une loi spéciale est également entrée en vigueur permettant l’utilisation de la force militaire pour secourir des citoyens russes illégalement détenus à l’étranger.
Notre pays a à plusieurs reprises déclaré son intention d’utiliser tous les mécanismes judiciaires internationaux disponibles contre les États inamicaux qui pratiquent une discrimination systémique à l’encontre des citoyens russophones. À cette fin existe notamment la Convention internationale de 1965. Elle prévoit le droit d’un État partie de porter l’affaire devant la Cour internationale de Justice. Des demandes pré-contentieuses ont déjà été déposées auprès des États baltes en rapport avec leur discrimination et la violation flagrante des droits des citoyens russophones.
Fin mai de cette année, la phase pré-contentieuse a été achevée. Eh bien, les plaintes auprès de la Cour internationale de Justice seront donc déposées prochainement.
Je cite ceci une fois encore comme exemple du fait que le droit international est néanmoins appliqué, malgré toutes les difficultés.
Un sujet à part est l’attitude envers les activités de la Cour pénale internationale. Comme on le sait, sa compétence n’est reconnue non seulement par la Russie, mais aussi par toute une série d’autres pays dans le monde, dont les États-Unis d’Amérique et la Chine.
Les tentatives de cette cour de mener diverses procédures contre la Russie ne sont pas simplement illicites : je l’ai dit à maintes reprises ; nous ne participons pas à cette cour, et sur la base des principes généraux du droit, ses décisions ne devraient pas nous être opposables.
Mais la question ne porte même pas sur les normes juridiques. Dans le pire des cas, l’exécution de décisions de ce genre pourrait conduire à la guerre — au sens propre du terme — comme pourraient le faire d’autres tentatives d’organiser des procès politiques biaisés contre notre État. Et face à ce danger, tant la communauté juridique que les hommes politiques en général doivent aborder la chose avec le plus grand sérieux.
Conclusion : réformer le contenu, non les institutions
Chers collègues,
Permettez-moi de souligner l’essentiel.
La quasi-totalité des mesures dont j’ai parlé aujourd’hui ne présupposent pas une réforme fondamentale des institutions déjà existantes du droit international — et certainement pas le renversement du système du droit international. Cela est inutile, et ce serait destructeur. Elles présupposent plutôt la mobilisation active, l’application active de ces institutions. Il est nécessaire de poser des questions de sens profond et de tenter de comprendre ce qui manque au droit international au niveau systémique.
Je suis convaincu qu’un besoin a également mûri pour une analyse contemporaine des principes clés du droit international — les principes du droit international. Le monde a changé de manière irréversible. Nous en sommes tous les témoins vivants.
Je le dis une fois encore : le premier semestre de cette année l’a prouvé avec une parfaite clarté. Une telle quantité d’événements susceptibles de plonger le monde dans l’abîme d’une catastrophe militaire ne s’est, dans la période d’après-guerre, probablement jamais produite auparavant.
Mais même dans ce cas, la discussion doit porter sur le remplissage des principes du droit international d’un contenu nouveau et contemporain — non sur une révision fondamentale des institutions du droit international, telle qu’elle est parfois témérairement proposée dans les discussions.
Le droit international public ne peut être efficace — j’en suis absolument convaincu — qu’à la condition d’une stabilité relative. Eh bien, la stabilité absolue n’existe pas, mais la stabilité relative est nécessaire.
Chers collègues, chers amis, mesdames et messieurs,
Il est maintenant important de rejeter l’illusion dangereuse qu’un seul État, ou un club fermé de pays, possède le monopole de l’interprétation des normes universelles du droit. De brider les ambitions destructrices — avant tout de nos adversaires occidentaux — et de ramener le monde à un équilibre des forces.
Eh bien, avec nos partenaires, nous avançons sur cette voie de manière assez ferme et constante.
L’autorité et l’influence de structures telles que les BRICS, l’OCS, l’Union africaine, la CELAC [Communauté des États d’Amérique latine et des Caraïbes], le Conseil de coopération des États arabes du Golfe, l’ASEAN et toute une série d’autres ne cessent de croître. La Russie est prête à bâtir un ordre mondial juste avec les peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine.
Me trouvant ici, dans ma Saint-Pétersbourg natale, je ne peux manquer de citer l’éminent juriste russe Fiodor Martens (1845-1909). Il a dit ce qui suit :
« Ni l’idée de séparation, ni l’idée de soumission devant la force physique, ni l’idée d’équilibre politique, ni enfin le principe de nationalité ne peuvent être reconnus comme les principes directeurs d’une vie internationale correctement ordonnée. Son principe directeur est l’idée du droit. »
Cela a été dit il y a longtemps. Mais en poursuivant cette pensée, je voudrais ajouter : l’idée du droit qui permettra d’assurer la véritable égalité des États sur la planète, et de devenir ainsi un instrument efficace de paix et de justice. Et cela, en définitive, chers collègues, dépend aussi de notre travail.
Merci.
Questions-réponses
Présentatrice : Merci, Dmitri Anatolievitch. J’ai encore quelques questions. Je vais vous les poser maintenant, découlant de votre allocution. Si l’on considère les principaux jalons du développement du droit international dont vous avez parlé, il s’avère que le chaos et l’instabilité sont, en principe, la norme de base. Et il est extrêmement rare que surgissent ces fameuses périodes de stabilité relative. De là découle la question : le droit international est-il, après tout, une règle ou une exception ?
Dmitri Medvedev : Eh bien... Je tentais justement de conclure sur une note optimiste, mais je vais répondre honnêtement. Le droit international dans l’histoire de l’humanité est une exception. En règle générale, l’humanité a suivi le chemin des conflits, des guerres et d’autres altercations, et le fonctionnement du droit international doit être reconnu comme une exception. Mais c’est cette exception vers laquelle il faut tendre.
Présentatrice : Et une question supplémentaire, découlant également de votre allocution. Vous avez parlé des sanctions comme d’une redistribution du bien d’autrui et, bien sûr, vous avez mis l’accent sur le fait qu’elles détruisent en général tous les fondements du droit international. Du point de vue du droit, comment peut-on caractériser l’application des sanctions dans le monde contemporain d’aujourd’hui ? Quelle appréciation leur donneriez-vous ?
Dmitri Medvedev : Eh bien, je ne dirai rien d’original ici. Premièrement, nous l’avons dit à de nombreuses reprises : moi-même, mes collègues et le Président de notre pays : ce qu’on appelle actuellement des « sanctions » n’est, du point de vue du droit international, nullement des sanctions.
Ce sont des mesures restrictives unilatérales, ou multilatérales si l’on parle d’entités collectives comme l’Union européenne et les pays qui l’ont rejointe, qui sont illicitement appliquées contre des tiers. Les sanctions internationales reposent sur la Charte des Nations Unies. Leur adoption nécessite une procédure spécifique. Et lorsqu’il s’agit de sanctions de ce genre, j’attire votre attention sur le fait que notre pays les respecte scrupuleusement, même lorsque cela concerne des questions qui ne sont pas les plus simples pour nous. De tels cas se sont produits dans l’histoire.
En revanche, les sanctions appliquées contre nous, contre l’Iran, contre la République populaire démocratique de Corée, contre la Chine, et contre une multitude d’autres pays, ce sont des restrictions unilatérales de caractère non juridique. Nous ne les avons jamais reconnues et ne le ferons jamais. Et il est à la fois possible et nécessaire de combattre ces sanctions par des réponses juridiques, mais dans certains cas également par d’autres moyens, ce qui ne peut être exclu.
Présentatrice : Merci, Dmitri Anatolievitch.
Dmitri Medvedev : Merci.
RENDRE AUSSI..... les vastes territoires conquis par les TSARS, dont celui immense arraché à la CHINE ?
RépondreSupprimerDe quoi vous mêlez vous !?
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