mercredi 15 avril 2020

La guerre du pétrole n'aura pas lieu mais...



ça ne sera pas pour cette fois. Ceux, dont votre serviteur, qui envisageaient la possibilité d'une offensive générale russe contre l'Empire se sont trompés. Dans ce schéma, l'or noir n'était qu'un prétexte visant à ruiner une partie de l'establishment oléo-financier américain en représailles des sanctions provocatrices de Washington. Or, l'accord trouvé ce week-end semble montrer qu'il ne s'agissait finalement "que" de pétrole et de parts de marché.

Insistons tout de même sur le semble, car il peut y avoir en réalité des lectures très différentes de ce qui s'est passé. Les analystes, même les meilleurs, ne sont pas d'accord entre eux, et le brouillard nimbe de mystère les récents événements. Pour notre part, contentons-nous d'expliciter les trois hypothèses principales :
Fiasco russe
A première vue, et certains articles le claironnent, Moscou s'est complètement raté dans cette histoire. Trump s'est targué d'avoir "convaincu" Russes et Saoudiens de réduire drastiquement leur production tandis que les États-Unis passeraient entre les gouttes.
De fait, la Russie va maintenant réduire sa production journalière de 2,5 millions de barils, soit quatre fois plus que la réduction proposée par l'OPEP début mars et alors refusée par le Kremlin. L'ours reviendrait ainsi aux niveaux de... 2003 !

Andrey Kortunov, directeur du Russian International Affairs Council, think tank pourtant lié à l'Etat, ne mâche pas ses mots : "C'était une erreur stratégique que nous allons payer très cher. Cela ressemble à une victoire américaine et la Russie est encore plus perdante que l'Arabie saoudite." Un trader interrogé en rajoute une couche : "C'est la plus grande défaite russe depuis le début des années 2000. Nous avons perdu nos marchés et il sera très difficile de les récupérer".
Diantre... Comment la direction russe a-t-elle pu se vautrer de la sorte ? Quelles en seraient les raisons ? Selon un officiel, elle "n'a pas du tout anticipé les conséquences catastrophiques du coronavirus et la chute vertigineuse des prix". Pourtant, nous avons montré à plusieurs reprises que l'Ours était, au contraire, parfaitement au courant. Il doit y avoir autre chose...
Ce retournement de veste serait-il lié à l'abandon de Sanders à la candidature Démocrate ? Avec un Biden férocement russophobe, un Donaldinho réélu serait un moindre mal pour le Kremlin, d'où la volonté de ne plus le mettre en difficulté avec l'effondrement des cours de l'or noir, donc du schiste US.
Poutine a-t-il été une nouvelle fois trop mou du genou, choisissant la voie de la miséricorde nunuche consistant à faire passer le bien général et celui de ses ennemis avant les intérêts stratégiques de son pays ?
Accord équilibré
D'autres voix sont beaucoup plus mesurées sur le "ratage" russe. Elles s'appuient principalement sur les chiffres et les faits : le coronavirus a créé un trou d'air d'une trentaine de millions de barils par jour, et ce n'est pas la réduction de 10 millions décidée ce week-end qui y changera quelque chose. Malgré les quotas, le prix du pétrole restera très bas et ruinera quand même une partie du schiste états-unien, secteur surendetté.
Nous touchons là un point très important : la "victoire" médiatique américaine n'en est en réalité pas une. Si Washington ne peut légalement contrôler ses producteurs privés, c'est le marché qui le fera. Plusieurs observateurs (ici, ici ou ici) tablent sur une réduction forcée de la production US de l'ordre de 2 millions de barils par jour, chiffre qui n'est pas très éloigné de la Russie ou de l'Arabie saoudite.
Nous serions donc en présence d'un accord général entre les gros bras pétroliers de la planète qui, sous des formes diverses (qui l'Etat, qui le marché), réduiraient tous leur production.
Tss tss, et les sanctions ?
Point absent de toutes les analyses, les sanctions impériales sont pourtant dans la tête de beaucoup. Si Moscou a finalement décidé de ne pas déclarer la guerre à l'Empire, ce que nous disions par ailleurs tient toujours, jusqu'à preuve du contraire :
Poutine ne donnant jamais rien gratuitement (sauf à Erdogan serait-on tentés de dire), il n'acceptera de fermer les vannes qu'en échange d'importantes concessions américaines.
A moins que Vladimirovitch ne soit en train de nous faire une poutinade vrillée (hypothèse évoquée en début de billet), les sanctions ont dû être abordées dans l'avalanche des conversations téléphoniques qui viennent d'avoir lieu entre la Maison Blanche et le Kremlin.
Multiplication des gestes de bonne volonté du côté russe (quotas pétroliers, aide médicale) en échange d'un allègement des sanctions américaines (Nord Stream II ?) et, plus généralement, un reset général des relations. Celui dont rêvait Trump quand il a été élu et qu'il a l'occasion ou jamais, en ces temps troublés, de mettre en œuvre.
Les prochaines semaines nous en diront plus...
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Nouvel accord OPEP+ : ni Riyad, ni Washington, en vainqueurs
C’est fait, le nouvel accord entre l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) et les pays producteurs non-membres de ladite organisation, destiné à réguler le marché du pétrole en période de crise mondiale, a été bel et bien coordonné. Et ce malgré les actions récentes de l’Arabie saoudite d’une part et la politique US qui visait à dominer le marché énergétique mondial, de l’autre.
Au final, ni le royaume wahhabite, ni l’establishment US n’ont obtenu gain de cause. Les premiers sont revenus à la table des négociations en vue de trouver la solution qui puisse convenir à toutes les parties impliquées. Les USA, eux, se voient quant à eux obligés de s’adapter désormais à la dynamique des prix mondiaux sur le pétrole et surtout à comprendre que leur volonté de domination sur ce marché stratégique ne pourra se réaliser.
Dans le cas plus particulier de l’Arabie saoudite et de la Russie – chefs de file respectifs des groupes OPEP et non-OPEP, les deux pays vont baisser la production jusqu’à 23%, pour atteindre une production réciproque de 8,5 millions de barils par jour, représentant une baisse de 2,5 millions de barils par jour pour chacun – 11 millions de barils de production journalière ayant été pris comme la référence à partir de laquelle la baisse aura lieu.
Ceci étant dit, l’engagement à baisser la production pétrolière est de facto plus importante côté saoudien: ayant récemment augmenté la production journalière à hauteur de 12,3 millions de barils, suite au refus du mois de mars de la Russie et nombre de ses alliés de signer l’accord dans sa forme de l’époque, la baisse côté saoudien est donc plutôt de 3,8 millions de barils par jour, depuis le tout récent accord. Quant à la Russie, dont la production journalière récente était de 11,3 millions de barils par jour (chiffres de mars, sans augmentation en avril), la baisse suite au nouvel accord OPEP+ est de facto de 2,8 millions de barils, soit une baisse d’un million de moins que du côté saoudien.
La tentative saoudienne donc de tenter de prendre des parts de marché à l’international à la Russie… n’a simplement pas abouti. Quant aux USA, bien qu’ayant souhaité jusqu’au bout montré leur indépendance vis-à-vis du groupe OPEP+, la réalité a fait qu’ils ont été obligés de suivre la nouvelle marche énergétique et accepter, malgré eux, de baisser leur production. Avec un coût de production du pétrole de schiste – ayant permis dans un passé proche de devenir le premier producteur mondial et de prendre des parts de vente sur le marché pétrolier international – bien supérieur aux coûts russe et saoudien, les USA entrevoient désormais une baisse, qu’ils appellent «technique», à hauteur de 2-3 millions de barils par jour. C’est d’ailleurs ce qu’a déclaré Aleksandre Novak, ministre russe de l’Énergie, ayant joué un rôle majeur dans les négociations de l’accord:
«Les Américains eux-mêmes soutiennent désormais activement l’accord et se disent prêts à contribuer à la réduction de la production: on a entendu des chiffres allant de 2 à 3 millions de barils par jour. Les Américains sont très intéressés, car pour eux il s’agirait sinon (si l’accord n’était pas conclu) d’énormes pertes d’emplois».
Plus que cela, les États-Unis ont par ailleurs accepté de prendre sur leur propre responsabilité une partie de la baisse de production dédiée au Mexique. En effet, les représentants du pays latino-américain étaient opposés jusqu’au dernier moment à accepter le quota de réduction à hauteur de 350.000 barils journaliers. Et c’est là que les USA ont dû accepter d’intervenir, en acceptant de prendre à leur charge 250.000 barils supplémentaires en termes de réduction, permettant au Mexique de ne limiter sa production qu’à hauteur de 100.000 barils par jour.
Last but not least, trois pays membres de l’OPEP – en l’occurrence l’Iran, la Libye et le Venezuela – sont quant à eux exemptés des réductions de production de pétrole en raison de «problèmes politiques», le premier et le dernier étant surtout sous le coup des sanctions washingtoniennes. Et lorsqu’on sait que par exemple le Venezuela commercialise activement son pétrole via l’allié russe, pour Moscou il s’agit évidemment d’un atout supplémentaire. A noter d’ailleurs que les actifs pétroliers russes en République bolivarienne appartiennent désormais non plus à la compagnie Rosneft, mais directement… à l’Etat russe. Le tout après une transmission récente des parts.
Et donc dans toute cette situation, où tellement d’analyses et d’opinions avaient surgi à la suite du désaccord du mois dernier entre la Russie et l’Arabie saoudite, et de la guerre des prix qui s’en est suivi, la victoire n’est certainement pas du côté de Riyad, ni de Washington. Le temps où ce duo pouvait avec un simple claquement de doigts déstabiliser l’économie de pays entiers est vraisemblablement révolu. Le Far-West saoudo-étasunien doit désormais s’habituer à une autre réalité et de nouvelles règles.


 

1 commentaire:

  1. Il ne faut pas oublier un autre gros problème le stockage du pétrole vu la récession dans le monde la demande en barils baisse. un nouveau partage entre Russes et Américains. L'Amérique du Sud au second et l'Europe de l'Est au premier avec pour finalité de ne pas laisser un fou à Paris. Macron le Néron a du soucis pour son avenir il sera évincé.

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