mardi 17 juillet 2018

Inventer des excuses pour le Russiagate. Par Daniel Lazare

Alors que les mois deviennent presque deux ans et qu’aucune preuve solide n’émerge pour coincer la Russie sur les élections de 2016, certains des enthousiastes promoteurs du Russiagate commencent à effacer leurs traces, comme l’explique Daniel Lazare.

La meilleure preuve que le Russiagate s’enfonce sous les vagues est la façon dont ceux qui poussent le pseudo-scandale s’affairent à effacer leurs traces. Le Guardian se plaint que « comme l’enquête s’est élargie et a dominé l’agenda des infos au cours de l’année dernière, les vrais problèmes de la vie des gens risques d’être noyés par la couverture obsessionnelle de l’enquête sur la Russie par la télévision câblée » – comme si la propre couverture du Guardian n’avait pas été aussi obsessionnelle que tout ce que CNN a pu inventer.
Le Washington Post, qui n’a pas son pareil lorsqu’il s’agit de dépeindre Poutine comme un Lord Voldemort (NdT : Sorcier dans la Saga Harry Potter) réel, dit maintenant que le conseiller spécial Robert Mueller « doit relever un défi particulier pour maintenir la confiance des citoyens » alors que son enquête entre dans sa deuxième année – bien qu’il maintienne que le problème ne soit pas l’enquête elle-même, mais « les attaques régulières auxquelles il est confronté de la part du président Trump, qui a décrié la enquête comme une “chasse aux sorcières” ».
Et puis il y a le New York Times, qui a consacré cette semaine un article de 3 600 mots en première page pour expliquer pourquoi le FBI n’avait pas d’autre choix que de lancer une investigation sur les liens russes présumés de Trump et comment, le cas échéant, l’enquête n’avait pas été pas assez agressive. Comme le dit l’article, « des auditions d’ une douzaine de représentants actuels et anciens du gouvernement et un examen des documents montrent que le FBI a été encore plus circonspect dans cette affaire qu’on ne le croyait ».
C’est la faute de personne.
Le résultat est un refrain médiatique de dernière heure dont l’effet est est de disculper le FBI pour le prolongement d’une enquête avec si peu de preuves à l’appui. ; ce n’est pas non plus la faute de Mueller, et, surtout, ce n’est pas la faute de la presse institutionnelle, même si elle n’a pas fait grand-chose d’autres au cours des deux dernières années que de crier sur la Russie. Ce n’est la faute de personne, évidemment, mais simplement la façon dont le système fonctionne.
C’est absurde, et les grosses lacunes de l’article du Times montrent pourquoi.
L’article, écrit par Matt Apuzzo, Adam Goldman et Nicholas Fandos et intitulé « Nom de code Crossfire Hurricane : Les origines secrètes de l’enquête sur Trump », est à peu près comme tout ce que le Times a écrit sur le sujet, c’est-à-dire biaisé, trompeur et incomplet. Son principal argument est que le FBI n’avait pas d’autre choix que d’intervenir parce que quatre aides de campagne de Trump avaient « des liens évidents ou soupçonnés avec la Russie ».
« At Putin’s Arm » (Dans les mains de Poutine)
Flynn : Avec Stein au « The Dinner ».
L’un d’entre eux était Michael Flynn, qui a brièvement servi comme conseiller en matière de sécurité nationale de Donald Trump et qui, selon le Times, « a été payé 45 000 dollars par la branche médias du gouvernement russe pour un discours en 2015 et qui a dîné à coté du président russe, Vladimir V. Poutine ». Un autre était Paul Manafort, qui a brièvement servi comme président de campagne de Trump et était une source d’inquiétude parce qu’il avait « fait pression pour les intérêts pro-russe en Ukraine et travaillé avec un associé qui a été identifié comme ayant des liens avec les services de renseignement russes ». Un troisième était Carter Page, un conseiller en politique étrangère de Trump qui « était bien connu du FBI » parce que « il avait été recruté auparavant par des espions russes et était soupçonné d’en avoir rencontré un à Moscou pendant la campagne ».
Le quatrième était George Papadopoulos, « un jeune et inexpérimenté assistant de campagne dont la conversation avec l’ambassadeur australien a déclenché l’enquête. Avant que les courriels démocrates piratés n’apparaissent en ligne, il semblait savoir que la Russie avait des ragots politiques sur Mme Clinton ».
C’est incriminant, hein ? Mais dans chaque cas, le lien était plus ténu que ne le laisse entendre le Times. Flynn, par exemple, n’a pas dîné « à coté du président russe » lors d’un banquet de décembre 2015 à Moscou en l’honneur de la RT russe. Il était simplement à une table à laquelle Poutine s’est assis pendant « peut-être cinq minutes, peut-être vingt, au plus », selon Jill Stein, candidate à la présidence du Parti Vert, qui n’était qu’à quelques chaises. Aucun mot n’a été échangé, selon Stein, et personne n’a présenté quelqu’un à qui que ce soit. « Il n’y avait pas de traducteur. Les Russes parlaient russe. Les quatre personnes qui parlaient anglais parlaient anglais ».
L’associé de Manafort avec les liens supposés avec le renseignement russe s’avère être un traducteur russo-ukrainien nommé Konstantin Kilimnik qui a étudié l’anglais dans une école militaire soviétique et qui nie avec véhémence tout lien de ce genre. Il semble que les autorités ukrainiennes aient enquêté sur les allégations à un moment donné, mais qu’elles aient refusé de porter plainte. Donc la connexion n’est pas prouvée.
Page n’était pas un espion
Page : Pas d’espion.
Il en va de même pour Carter Page, qui n’a pas été « recruté » par les services de renseignement russes, mais plutôt approché par ce qu’il pensait être des représentants commerciaux russes lors d’un symposium sur l’énergie en janvier 2013 à New York. Lorsque le FBI l’a informé cinq ou six mois plus tard qu’il croyait que les hommes étaient des agents de renseignement, Page semble avoir coopéré pleinement sur la base d’un acte d’accusation fédéral déposé auprès du district sud de New York. Ainsi, Page n’était pas un espion comme l’a dit le Times, mais un informateur du gouvernement comme l’ancien procureur fédéral Andrew C. McCarthy l’a souligné – en d’autres termes, un bon gars, comme le Times le verrait sans aucun doute, aidant à capturer quelques voyous.
Quant à Papadopoulos, dont le Times suggère que WikiLeaks était sur le point de balancer un véritable trésor de courriels d’Hillary Clinton, l’article omet de mentionner qu’au moment ou la conversation avec l’ambassadeur australien a eu lieu, les médias informaient que Clinton avait incorrectement archivé les 30 000 courriels du département d’État sur son ordinateur privé. Ce sont les courriels dont « le peuple américain est saoulé et en a assez d’entendre parler », comme l’a dit Bernie Sanders. Au lieu de parler d’une atteinte à la protection des données à venir, il est plus probable que Papadopoulos faisait référence à des courriels qui faisaient déjà l’actualité – une possibilité dont le Times n’a même pas discuté.
La perplexité du FBI
On pourrait continuer. Mais non seulement l’article du Times se trompe sur les détails, mais il brosse aussi un tableau d’ensemble aux aspects trompeurs. Il dit que le FBI était « perplexe » au sujet des bouffonneries de Trump comme demander à la Russie de publier encore plus de courriels de Clinton après que WikiLeaks les ait rendu publics. L’article semble venir d’un observateur désintéressé qui n’arrive pas à comprendre ce qui se passe. Mais il ignore à quel point l’atmosphère était devenue irrespirable à ce moment-là et comment la réflexion de chacun était apparemment fabriquée.
En juillet 2016, Clinton tapait sur Trump à chaque occasion au sujet de ses liens avec la Russie – non pas parce qu’ils étaient vrais, mais parce qu’une candidate qui avait eu du mal à trouver un slogan gagnant, avait enfin déniché un argument qui semblait trouver un écho avec ses fans de base. Par conséquent, un rapport du renseignement selon lequel la Russie était responsable du piratage du Comité national démocrate « était une aubaine », ont écrit Jonathan Allen et Amie Parnes dans Shattered (NdT : Déchiquetée), leur best-seller sur la campagne Clinton, parce que c’était « une preuve tangible sur laquelle Hillary pouvait commencer à bâtir le dossier selon lequel Trump était en fait en liaison avec Moscou ».
Non seulement Clinton y a cru, mais ses partisans aussi, tout comme les médias et, évidemment, le FBI. Ce sont les copies de messages que le chef du contre-espionnage du FBI, Peter Strzok, a échangé avec Lisa Page, avocate du FBI.
Andrew McCarthy, qui a fait un travail magistral de reconstruction de la séquence, note qu’à la fin juillet 2016, Page a mentionné un article qu’elle avait trouvé sur un site Web libéral discutant des liens présumés de Trump avec la Russie. Strzok a répondu par texto qu’il était « partial sur toute femme envoyant des articles sur la méchanceté des Russes ». Page a répondu que les Russes « sont probablement les pires. Je ne trouve pas grand-chose à ce sujet. Même dans l’histoire. Deux bons écrivains et artistes, je suppose ». Strzok était tout à fait d’accord : « putains de sauvages, des tricheurs en bande. En politique, en athlétisme, et tout ce que tu veux. Je suis content d’être dans l’équipe des USA ».
Strzok
Les putains de « sauvages » russes
C’est le parti pris institutionnel que le Times n’ose pas mentionner. Une agence dont les hauts fonctionnaires croient que « cette bande de putains de tricheurs » qui casse la baraque est une agence qui est sûrement encline à interpréter les preuves de la manière la plus négative et anti-russe possible tout en ignorant tout ce qui va est la preuve du contraire. Et si Carter Page avait coopéré avec le FBI ? Ce qui est important, c’est qu’il avait eu des contacts avec les services de renseignements russes, ce qui était suffisant pour le rendre suspect aux yeux du bureau. Il en va de même pour Konstantin Kilimnik. Et si les autorités ukrainiennes avaient refusé de porter plainte ? Le fait qu’ils avaient même regardé était déjà assez accablant.
Le FBI a donc commis l’erreur méthodologique classique de permettre que son enquête soit contaminée par ses idées reçues. L’objectivité est tombée à l’eau. Le Times dit que Christopher Steele, l’ancien agent du MI6 , tristement célèbre, que le DNC et le camp Clinton ont payé pour le dossier de recherche de l’opposition a transformé « occasion en or » en un terme familier, est apparu au FBI comme étant « très crédible » parce qu’il avait « aidé des agents à élucider des cas compliqués » dans le passé. Peut-être. Mais la vraie raison est qu’il avait dit aux agents ce qu’ils voulaient entendre, à savoir que « le régime russe entretient, soutient et assiste TRUMP depuis au moins 5 ans » avec le « [but, approuvé par POUTINE,… [d’] encourager les clivages et les divisions dans[l’] alliance occidentale » (ce qui peut être interprété comme un mouvement défensif astucieux contre une alliance occidentale massant des troupes aux frontières russes).
A quoi d’autre pourrait-on s’attendre de personnes aussi « méchantes » que celles-ci ? En fait, le dossier Steele aurait dû faire sonner les alarmes. Comment Poutine aurait-il pu savoir cinq ans avant que Trump allait être un candidat présidentiel viable ? Pourquoi les hauts responsables du Kremlin partageraient-ils des informations internes avec un ancien agent de renseignement à des milliers de kilomètres de distance ? Pourquoi le dossier déclarerait-il sur une page que le Kremlin a offert à Trump « diverses affaires lucratives de développement immobilier », puis sur une autre que les efforts de Trump pour trouver des affaires n’ont abouti nulle part et qu’il a donc « dû se contenter de l’utilisation de services sexuels intensifs avec des prostituées locales plutôt que de la réussite commerciale ? » Étant donné que le dossier n’était guère plus qu’une « recherche contre » commandée et financée par le Comité national démocrate et la campagne Clinton, pourquoi était-il digne d’être pris en considération ?
La ruée vers la foi
Mais toutes ces questions ont disparu dans l’empressement général à croire. Le Times a raison de dire que le FBI a ralenti l’enquête jusqu’au jour des élections. C’est parce que les agents ont supposé que Trump perdrait et qu’il n’y avait donc pas besoin de se précipiter. Mais comme il n’a pas perdu, l’humeur s’est transformée en panique et en fureur.
Sans offrir une once de preuve, le FBI, la CIA, la NSA et le directeur du renseignement national, James Clapper, ont publié le 6 janvier 2017 une évaluation officielle selon laquelle « Poutine a ordonné une campagne d’influence en 2016 en vue de l’élection présidentielle américaine… [afin] de miner la confiance du public dans le processus démocratique américain, de dénigrer la secrétaire Clinton et de nuire à son éligibilité et à sa présidence potentielle ». « L’évaluation » contient cette clause de non-responsabilité : « Ces jugements ne signifient pas que nous avons des preuves qui montrent que quelque chose est un fait. Les évaluations sont fondées sur des informations collectées, souvent incomplètes ou fragmentaires, ainsi que sur la logique, l’argumentation et les précédents ».
Clapper : « Évaluation » bidon
Le New Yorker rapporte qu’un ex-assistant de John McCain espérait persuader le sénateur d’utiliser le dossier Steele pour forcer Trump à démissionner avant même d’entrer en fonction. (L’ex-aide nie que ce fut le cas.)
Lorsque le directeur du FBI James Comey a personnellement confronté Trump avec les informations du dossier deux semaines avant l’inauguration, le Times dit qu’il « craignait d’avoir cette conversation du type “J. Edgar Hoover », avec le FBI en présentant des informations embarrassantes “au seigneur sur un président élu”. »
Mais c’est précisément ce qui s’est passé. Lorsque quelqu’un – très probablement le directeur de la CIA, John Brennan, maintenant commentateur chez NBC News – a révélé la réunion et que Buzzfeed a publié le dossier quatre jours plus tard, les médias se sont déchaînés. Trump a été sévèrement atteint, tandis qu’Adam Schiff, l’homme de confiance démocrate au sein du House Intelligence Committee, vanterait par la suite le dossier Steele comme étant la vérité pure. Selon le Times, Trump n’a pas été convaincu par Comey qui assurait qu’il était là pour aider. « Quelques heures plus tôt, dit le journal, il avait commencé avec ce qui allait rapidement devenir une phrase préférée : “C’est une chasse aux sorcières politique” ».
Le Times considère clairement l’idée comme absurde en apparence. Mais si Trump se trompe sur beaucoup de choses, il a raison sur ce sujet. La presse, la communauté du renseignement et les démocrates sont tous partis à la recherche d’une connexion avec la Russie qui n’existe pas. Ils ont induit leurs lecteurs en erreur, ils se sont rendus ridicules et ils ont commis un crime contre le journalisme. Et maintenant, ils essaient d’éviter le blâme.
Daniel Lazare est l’auteur de The Frozen Republic : How the Constitution Is Paralyzing Democracy (Harcourt Brace, 1996) et d’autres livres sur la politique américaine. Il a écrit pour une grande variété de publications, de The Nation au Monde Diplomatique, et ses articles sur le Moyen-Orient, le terrorisme, l’Europe de l’Est et d’autres sujets apparaissent régulièrement sur des sites Web tels que Jacobin et The American Conservative.
Source : Daniel Lazare, Consortium News, 18-05-2018
Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr.

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