dimanche 22 juillet 2018

Yémen. “Il nous a fallu plus d’une semaine pour retrouver tous les morceaux des cadavres”

Le 23 avril, les villageois d’Al-Raqah, dans le nord du Yémen, étaient réunis pour célébrer le deuxième mariage de la ville en deux jours. Ils étaient venus à pied depuis les villes des alentours pour chanter, danser et féliciter le marié de 20 ans, Yahya Ja’afar. La fête était simple : une tente de mariage constituée de grosses branches et de tissu coloré, la maison d’une pièce du couple, remplie d’hommes et de garçons jouant du tambour et portant des couronnes de jasmin sur la tête, les femmes de l’autre côté de la colline dans une autre tente, chantant et dansant pareillement. Personne n’a entendu le bruit de l’avion de guerre qui tournait au-dessus de la tête, couvert par la musique.

« On chantait et on dansait, la fête touchait à sa fin. Nous étions sur le point de partir », a dit Saleh Yahya, un villageois de 35 ans. « Puis, tout à coup, j’étais par terre, je n’entendais plus rien. Nous avons totalement perdu le contrôle de nos sens. Il y avait des morceaux de corps autour de moi, je cherchais juste mes enfants ». Il en a trouvé un entier et vivant ; le corps de l’autre était définitivement brisé.
Le tambourin dont le marié avait joué et les couronnes que portaient les invités au mariage, au milieu des décombres le 6 mai 2018.
Le missile a frappé vers 23 heures, tuant 23 des convives et en blessant plus de 60, selon les villageois qui se sont confiés à The Intercept. La plupart des corps étaient en lambeaux.
« Il nous a fallu plus d’une semaine pour retrouver tous les morceaux des cadavres », a déclaré Saleh Yahya lors d’une interview à Al-Raqah le 6 mai, deux semaines après la frappe.
Al-Raqah n’apparaît pas sur la plupart des cartes ; ce n’est rien qu’un point à flanc de colline à deux heures et demie de la ville de Hajjah, et à plus d’une heure de toute route goudronnée. Pour se rendre à Al-Raqah, on suit le lit rocheux et presque sec d’une rivière, et les indications des habitants. Il y a peu de véhicules dans les environs, hormis de temps à autre une moto ; toute autre chose ne résisterait pas sur un terrain aussi accidenté. C’est un endroit pour les agriculteurs, pas pour les combattants.
Des yéménites montrent les cicatrices d’un jeune homme blessé par des éclats le 6 mai 2018 dans le village d’Al-Raqah, district de Bani Qais, Hajjah, Yémen.
Pourtant, pour une raison indéterminée, le mariage de Yahya Ja’afar et de son épouse Fatum Allam est entré dans le collimateur de la coalition de 10 pays, dirigée par l’Arabie Saoudite, qui mène depuis trois ans au Yémen une guerre dévastatrice.
L’objectif de la coalition est de mater les Houthis, un groupe politico-religieux yéménite qui a pris le pouvoir en 2014 et chassé le président, allié des saoudiens. La coalition, appuyée par l’armée américaine en matière d’approvisionnement en carburant, en munitions et de renseignements sur les cibles, a impitoyablement bombardé le pays. Cette semaine, la coalition a envahi la ville portuaire de Hudaydah contrôlée par les Houthi, une attaque dont beaucoup craignent qu’elle n’aboutisse à une catastrophe humanitaire. Au total, plus de 10 000 civils ont déjà été tués au cours de la guerre, majoritairement par les frappes aériennes de le coalition, selon les Nations Unies. L’Arabie saoudite a été largement condamnée et accusée de crimes de guerre pour avoir touché des objectifs civils comme les maisons, les écoles, les marchés, les hôpitaux – et les mariages.
Un pont qui relie Hajjah au district de Bani Qais est partiellement détruit après une frappe aérienne le 6 mai 2018.
Les Saoudiens n’ont fourni aucune explication concernant l’attaque d’Al-Raqah (une demande de commentaires à l’ambassade saoudienne à Washington est restée lettre morte.) Les hommes d’Al-Raqah affirment ne pas porter d’armes (je n’en ai vu aucune pendant ma visite), et aucun combattant n’a assisté au mariage. Dans le village, tous les hommes portaient un simple sarong et une chemise boutonnée, rien qui laisse supposer une appartenance à l’armée. Certains ont insisté pour me montrer l’intérieur de leur maison, et le peu qu’ils possédaient : un lit ou deux, des sacs de nourriture et quelques ustensiles de cuisine.
Selon des témoins oculaires auxquels j’ai parlé, lorsque la frappe qui a touché Al-Raqah, les femmes ont fui la fête, criant, cherchant leurs enfants et leurs parents. Les secouristes arrivés des villages voisins pour porter assistance ont dit aux autres de courir, car les avions tournoyaient encore au-dessus de leur tête. Rendus sourds par l’explosion, les membres de la famille les ont ignorés et ont continué à sortir des décombres les corps de leurs proches. Les ambulances en provenance de Hajjah ont mis des heures à arriver, retardées par le terrain difficile.
Saleh Yahya, 35 ans, marche dans l’un des cimetières où ont été enterrées les victimes de la frappe qui a touché le mariage.
Alors que nous parlions sur le lieu du bombardement, Othman Ali, , un homme de 35 ans, mince, portant un chapeau de paille, tenait la main de son fils.
« Tout a basculé, d’un jour de liesse à une catastrophe », a-t-il dit. « Les femmes sont terrifiées. La plupart d’entre elles ne veulent plus sortir de la maison pour travailler, et certaines d’entre elles, lorsqu’elles entendent un bruit fort, se font pipi dessus ».
Davantage de villageois sont apparus, chacun voulant décrire ce qui lui était arrivé, chacun dans l’attente de réponses. Tous ceux avec qui j’ai parlé avaient encore des problèmes d’audition, surtout le marié, Ja’afar, qui a survécu au bombardement. Son frère, Ali, lui parla à l’oreille et lui fit signe de venir. Nous sommes allés chez ses parents, où lui et Allam vivent désormais, leur maison ayant été touchée par la frappe (Allam était initialement présumé mort). Le propos de Ja’afar était un peu décousu, comme celui de quelqu’un qui peine à s’entendre dans le vacarme d’une pièce, sauf que la petite maison toute simple était complètement silencieuse.
Yahya Ja’afar, 20 ans, assis avec sa femme Fatum Allam, 20 ans également, le 6 mai 2018. Photo : Alex Potter pour The Intercept
« Nous ne sommes officiellement mariés et n’avons emménagé ensemble que depuis hier », a déclaré Ja’afar, alors qu’Allam et lui détournaient le regard d’un air timide. « Nous n’avons pas pu le faire juste après le bombardement ; nous étions en état de choc. Nous restons éveillés la nuit, de peur qu’il se passe encore que quelque chose. Jamais on n’oublie ce qui s’est passé un jour comme celui-là ».
A l’hôpital de Hajjah, les enfants blessés par le bombardement étaient en attente d’une opération chirurgicale de reconstruction. Certains de leurs pères veillaient à leur chevet, leur offrant à l’occasion du jus ou des mangues fraîches. Aucune des victimes n’a réussi à se souvenir de grand chose au moment de la frappe, seulement qu’elles ont basculé de la fête à la souffrance. Presque tous étaient sous-alimentés, leur corps décharné étant incapable de faire face aux besoins physiologiques pour résister aux blessures et guérir.
Mohammad Ali vient chercher son fils, Abdo, le 6 mai 2018, à l’hôpital Jumhuri à Hajjah, au Yémen. Photo : Alex Potter pour The Intercept
Abdo Mohammad Ali, neuf ans, a subi une fracture du bras aggravée d’un traumatisme abdominal ; des chirurgiens l’ont emmené pour suturer ses intestins. Les frères Abdo et Suleiman Mohammad ont semblé de meilleure humeur, bien que l’un d’entre eux ait perdu un pied et l’autre l’usage d’un pied, et bien que 12 membres de leur famille soient morts dans le bombardement. Le jeune Hussein Hasan, âgé de treize ans, dormait avec un châle qui lui recouvrait partiellement le visage, allongé dans le lit. Le châle aurait pu être son linceul.
Son père, Hassan Saghreer, l’a réveillé pour parler, et a dévoilé de profondes blessures à la poitrine et au ventre, qui l’empêcheront de rentrer à la maison pendant des semaines. Le village de la famille est à deux heures de l’établissement de santé le plus proche. « Il a passé 10 jours en soins intensifs et a subi de nombreuses interventions chirurgicales ; nous ne pensions pas qu’il allait survivre », a dit Saghreer.
Hussein Hasan sur son lit le 6 mai 2018 à l’hôpital Jumhuri à Hajjah, au Yémen. 
Hussein était au mariage lorsqu’il a été victime d’une attaque aérienne ; il a subi de graves blessures au ventre et à la poitrine et a passé 10 jours en soins intensifs. Photo : Alex Potter pour The Intercept
De retour au village, Allam Yahya, le père de la mariée, a dessiné sur la terre battue des cercles près des restes de la tente de mariage. Bien que les villageois aient tenté de reprendre une vie normale, il a fait remarquer que les choses ne seraient plus jamais comme avant.
« Nous n’aurons plus de mariages. Même si quelqu’un en veut un, personne ne viendra. C’est fini », soupira-t-il, puis il retourna lentement sous un arbre, se mettant à l’abri du soleil de la fin de la matinée.

Ce récit a reçu le soutien du Pulitzer Center on Crisis Reporting.

Source : The Intercept, Alex Potter, 16-06-2018
Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr.

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