mercredi 4 juillet 2018

Poutine est-il prêt à « lâcher » l’Iran ?


Les actions russes en Syrie sont un sujet qui continue à fasciner et à provoquer de nombreuses polémiques. Cela se comprend – la question est extrêmement importante à de nombreux niveaux, y compris pragmatiques et moraux, et aujourd’hui, je m’en tiendrai strictement à l’aspect pratique et laisserai de côté, pour un moment, les considérations morales, éthiques, spirituelles. En plus, pour les besoins de l’argumentation, je ferai aussi comme si le Kremlin agissait à l’unisson, qu’il n’y a pas d’intégrationnistes atlantiques dans le gouvernement russe, pas de 5e colonne au Kremlin et pas de lobby sioniste exerçant une grande influence en Russie. Je traiterai de ces questions à l’avenir car je n’ai aucun doute que le temps et les événements prouveront combien ces dénis sont infondés et politiquement motivés dans la réalité. Mais pour les besoins de l’analyse, nous pouvons faire semblant que tout va bien au Kremlin et partir de l’idée que la Russie est totalement souveraine et protège librement ses intérêts nationaux.

Alors que savons-nous de ce qui est en cours en Syrie ?

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Je pense qu’il est évident que la Russie et Israël ont passé une sorte d’accord. Les deux parties admettent qu’il y a une certaine compréhension, mais il se passe clairement plus de choses ici qui ne sont pas expliquées en détail. Les Israéliens, comme toujours, se vantent de leur victoire totale et publient des articles comme celui-ci : « In Syria, Putin and Netanyahu Were on the Same Side All Along » (« En Syrie, Poutine et Netanyahou étaient constamment du même côté »), le sous-titre ajoutant « Poutine est prêt à lâcher l’Iran pour satisfaire Israël et sauver la victoire d’Assad ».
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Le monde chaotique des annonces et des déclarations contradictoires
Examinons cette thèse d’un point de vue strictement logique. Premièrement, quels étaient initialement les objectifs d’Israël ? Comme je l’ai expliqué ailleurs, les Israéliens avaient au départ les buts suivants :
1.     Faire tomber un État arabe laïque fort en même temps que sa structure politique, ses forces armées et ses services de sécurité.
2.     Créer un chaos et une horreur totale en Syrie justifiant la création par Israël d’une « zone de sécurité » non seulement dans le Golan mais aussi plus au nord.
3.     Déclencher une guerre civile au Liban en lâchant les fous takfiris contre le Hezbollah.
4.     Laisser les takfiris et le Hezbollah se saigner mutuellement à mort puis créer une « zone de sécurité », mais cette fois au Liban.
5.     Empêcher la création d’un axe chiite Iran-Irak-Syrie-Liban.
6.     Diviser la Syrie le long de lignes ethniques et religieuses.
7.     Créer un Kurdistan qui pourrait être utilisé contre la Turquie, la Syrie, l’Irak et l’Iran.
8.     Permettre à Israël de devenir le courtier incontesté de l’énergie au Moyen-Orient et forcer l’Arabie saoudite, le Qatar, Oman, le Koweït et tous les autres à passer par Israël pour tout projet de gazoduc ou d’oléoduc.
9.     Progressivement isoler, menacer, subvertir et finalement attaquer l’Iran avec une large coalition de forces régionales.
10. Éliminer tous les centres de pouvoir chiites au Moyen-Orient.
Arrêtons-nous là et posons-nous une question simple : si Poutine et Netanyahou étaient du même côté depuis le début, qu’aurait dû faire Poutine pour aider les Israéliens ? Je soutiens que la réponse évidente et incontestable est la suivante : absolument rien. Au moment où les Russes ont lancé leur intervention (très limitée mais très efficace) en Syrie, ces plans étaient déjà en bonne voie de réalisation !
La vérité indéniable est que Poutine a déjoué le plan initial d’Israël pour la Syrie.
En fait, le Hezbollah et l’Iran étaient déjà intervenus en Syrie et cherchaient désespérément à « boucher des trous » sur un front syrien en déroute. Donc, le cas échéant, c’est Poutine qui doit être crédité du fait que les Israéliens ont été obligés de renoncer à leur « plan A » et de passer au « plan B » que j’ai décrit ici et qui peut être résumé comme suit :
Première étape, utiliser sa machine de propagande et ses agents infiltrés pour relancer le mythe d’un programme nucléaire militaire iranien. (…) Si Trump dit que le JCPOA est un épouvantable accord, alors c’est comme ça. Hé, nous vivons à l’ère « post-Skripal » et « post-Douma » – si quelques dirigeants anglo-saxons (ou juifs) disent « hautement probable », alors tout le monde doit montrer une « solidarité » instantanée sous peine d’être accusé d’ « antisémitisme » ou de « théories du complot marginales » (vous connaissez l’histoire). Donc la première étape est le ré-allumage ex nihilo du bobard du programme militaire nucléaire iranien. La deuxième étape consiste à déclarer qu’Israël est « menacé dans son existence  et (…) laisser les stupides Américains combattre les Iraniens.
Comme je l’ai expliqué en détail ici, la Russie n’est pas du tout obligée moralement de protéger quiconque quelque part, ni au Moyen-Orient et certainement pas la Syrie et/ou l’Iran. J’ai aussi expliqué très en détail ici pourquoi Poutine a de nombreuses raisons pragmatiques internes pour ne pas impliquer la Russie dans une guerre majeure au Moyen-Orient.
Enfin, comme je l’ai expliqué ici, les Israéliens sont clairement en train de provoquer l’Iran en frappant des cibles iraniennes (ou, plus précisément, des cibles liées ou soutenues par les Iraniens) en Syrie. Ils espèrent que la patience de l’Iran prendra fin et que les Iraniens répliqueront avec suffisamment de puissance de feu pour justifier non seulement une attaque sur des cibles (de relativement faible valeur) liées à l’Iran en Syrie, mais aussi contre l’Iran proprement dit, ce qui conduirait à des représailles assurées contre Israël et au Grand Prix : une attaque américaine massive contre l’Iran.
Examinons une fois de plus les actions russes. Si Poutine était « du même côté que Netanyahou dès le début », il aiderait les Israéliens à faire ce qu’ils font, c’est-à-dire à provoquer les Iraniens, non ? Mais qu’a fait Poutine en réalité ?
Tout a commencé par une déclaration du ministre des Affaires étrangères Lavrov, qui a déclaré que toutes les forces étrangères devaient quitter la Syrie. Je crois comprendre qu’il n’existe pas de citation directe de la déclaration initiale de Lavrov, seulement des paraphrases. Lavrov a également fait quelques commentaires pour clarifier les choses, comme celle-ci. Mais ne nous laissons pas embourber en essayant de savoir lequel était improvisé et lequel était « officiel », et commençons par relever ceci : même avant le commentaire de Lavrov sur « toutes les forces étrangères », le même a également dit que « toutes les forces américaines doivent quitter la Syrie après la défaite des forces terroristes ». Puis-je aussi rappeler qu’Israël occupe illégalement le Golan syrien depuis des années et que les FDI correspondent exactement à la définition d’une « force étrangère en Syrie » ? La situation s’améliore, selon les Syriens et, franchement, conformément au bon sens et au droit international, les Syriens disent que toutes les forces étrangères doivent quitter la Syrie excepté celles à qui le gouvernement syrien a légalement demandé de rester.  Donc lorsque les Russes disent que toutes les forces étrangères, y compris iraniennes (en supposant que Lavrov ait vraiment dit cela), ils n’ont absolument aucune autorité légale ou autre pour l’imposer, à moins qu’une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU appuie cette demande. Compte tenu du fait que les Israéliens et les États-Unis se fichent totalement du droit international ou du Conseil de sécurité, nous pourrions peut-être voir un jour une telle résolution être adoptée, appliquée aux seuls Iraniens et ignorée par les Israéliens. L’astuce ici est qu’il y a eu en réalité assez de « forces » iraniennes en Syrie. Il y a beaucoup plus de « conseillers » (qui ne seraient pas considérés comme une « force ») et beaucoup plus de forces pro-iraniennes qui ne sont pas vraiment « iraniennes ». Il y a aussi le Hezbollah, mais le Hezbollah ne va nulle part, et de toute façon, ce sont des Libanais, pas des Iraniens. Nul doute que les Israéliens affirmeraient que le Hezbollah est une « force iranienne », mais c’est une absurdité totale. Et uniquement pour ajouter à la confusion, les Russes sont mignons, maintenant, et disent : « Bien sûr, le retrait de toutes les forces non syriennes doit être réalisé sur une base réciproque, ce devrait être une voie à deux sens ». Je propose que nous cessions d’énumérer toutes les paraphrases et interprétations possibles et que nous admettions que les Russes ont créé un sacré (ou impie) désordre avec leurs déclarations. En fait, je suggérerais même que ce qui semble être un sacré (ou impie) désordre est une ambiguïté très délibérée et astucieuse.
Selon de nombreuses sources russes, toute cette rhétorique concerne la partie sud de la Syrie et la ligne de contact (ce n’est pas une frontière légale) entre la Syrie et Israël. Les accords semblent être les suivants : les forces pro-iraniennes et le Hezbollah quittent le sud et, en échange, les Israéliens laissent les Syriens, soutenus par la puissance aérienne russe et des « conseillers » reprendre le contrôle sur le sud de la Syrie mais sans tenter de pousser les Israéliens hors du Golan qu’ils occupent illégalement. Inutile de dire que les Syriens insistent aussi pour que, dans le cadre de l’accord, les forces américaines dans le sud de la Syrie fassent leurs bagages et s’en aillent. Mais franchement, à moins que les États-Unis n’envisagent d’avoir de toutes petites (et inutiles) enclaves américaines à l’intérieur du territoire contrôlé par la Syrie, je ne vois pas l’intérêt qu’ils restent. Non seulement cela, mais les Jordaniens semblent aussi faire partie de cet accord. Et voici le meilleur : il y a de bonnes preuves que le Hezbollah et l’Iran également. Et devinez quoi ? Les Turcs aussi.
Il semble bien qu’une sorte d’accord régional majeur a été imposé par les Russes. Et si c’est vraiment le cas, cela expliquerait aussi les dénégations tendues en Israël et en Iran, suivies par de nouvelles confirmations (aussi ici). Et pour ajouter encore à la confusion, nous avons maintenant Stoltenberg (de tous !) qui dit que l’OTAN n’assisterait pas Israël en cas d’attaque iranienne ce qui, vu que le Secrétaire général de l’OTAN n’a aucun pouvoir, que l’OTAN est à plus de 80% composée d’Américains et que les États-Unis ont maintenant une force permanente « tripwire » à l’intérieur d’Israël et qu’ils pourraient prétendre être attaqués est un non-sens total, mais amusant à relever comme « ajoutant au chaos ».
Si tout cela vous semble être la preuve de la thèse selon laquelle « Poutine et Netanyahou étaient du même côté depuis le début », je me demande ce qu’il faudrait pour vous convaincre du contraire parce que cela me semble être l’une de ces trois choses :
1.     Une sorte d’accord régional majeur a été conclu ou ;
2.     Une sorte d’accord régional majeur est en cours d’élaboration ou ;
3.     Une sorte d’accord régional majeur a été conclu mais personne ne fait plus confiance à quiconque et tout le monde veut améliorer cet accord pour lui-même.
Et, bien sûr, tout le monde veut sauver la face en niant tout cela ou en proclamant la victoire, en particulier les Anglosionistes.
Posons donc la question essentielle : y a-t-il la moindre preuve que Poutine et/ou Assad sont en train de « lâcher l’Iran » ?
Loin du royaume des proclamations et des déclarations et retour au monde
Commençons par une simple : que veut l’Iran par dessus tout ?
Je soutiens que la priorité absolue de l’Iran est d’éviter une attaque américaine massive. 
Inversement, provoquer une telle attaque contre l’Iran est l’objectif numéro un des Israéliens. Ils sont plutôt francs à ce sujet aussi. Leur dernière idée est de créer une « coalition militaire contre l’Iran » en essayant de plaire à l’OTAN en se joignant aux exercices anti-russes en Europe.
Non pas à cause d’un programme nucléaire iranien non existant qui menacerait Israël, mais parce que l’Iran offre un modèle civilisationnel alternatif très réussi, et donc dangereusement concurrent, à l’Empire anglosioniste et à la version saoudo-wahhabite de l’islam.
En plus, contrairement (hélas !) à la Russie, l’Iran ose commettre ouvertement le « crime des crimes », c’est-à-dire dénoncer publiquement Israël comme un État raciste génocidaire dont la politique est un affront à toute l’humanité civilisée.
Enfin l’Iran (de nouveau contrairement à la Russie, hélas !) est un État véritablement souverain qui a affronté victorieusement les membres de sa 5e colonne et qui n’est pas dans les serres de fer des types FMI/Banque mondiale/OMC/etc. (J’ai écrit à ce propos la semaine dernière, je ne le répéterai donc pas ici).
Je soutiens également que l’Iran a lui aussi pour priorité absolue le soutien à tous les peuples opprimés du Moyen-Orient. Résister à l’oppression et à l’injustice est un impératif coranique et je crois que dans son interprétation iranienne, cela s’étend aussi aux sunnites non chiites et même aux chrétiens et aux juifs, mais comme je sais que cela provoquera toutes sortes d’accusations irritées à l’encontre de ma naïveté (ou même d’être un propagandiste chiite), je concéderai qu’aider les chiites opprimés dans la région est probablement plus important pour les dirigeants iraniens qu’aider tous les autres opprimés. En termes laïques, cela signifie que l’Iran essaiera de protéger et d’assister les chiites en Irak, en Syrie et au Liban et je n’y vois absolument rien de mal. En fait, à considérer l’incroyable miséricorde dont le Hezbollah a fait preuve à l’égard de l’ASL au sud-Liban en 2000, et le fait qu’actuellement les forces de sécurité syriennes agissent avec beaucoup de retenue dans les parties de la Syrie qui ont accepté l’accord russe (ce qui inquiète même beaucoup certains analystes russes), je pense que les forces soutenues par l’Iran qui libèrent la Syrie de Daech sont la meilleure chose qu’on pouvait espérer.
En plus, la vérité est que nonobstant toutes ses autres fautes, le régime baasiste en Syrie était tolérant à l’égard des minorités et que le Hezbollah a toujours protégé tous les Libanais, indépendamment de leur confession ou de leur origine ethnique (d’autres pourraient être en désaccord avec moi, mais pour avoir étudié le Hezbollah et l’Iran depuis plusieurs décennies, j’arrive à la conclusion, que contrairement à de nombreux autres acteurs politiques, ils disent effectivement la vérité lorsqu’ils font part de leurs intentions).
Alors qui est la plus grande menace pour les chiites et, dirais-je aussi, pour toutes les populations du Moyen-Orient ? Les takfiris de Daech, bien sûr.
Et qu’on en commun toutes les variantes de l’éventuel « grand accord régional » ? L’élimination de Daech & Co en Syrie.
Alors en quoi est-ce contre les intérêts iraniens ?
Ça ne l’est pas, bien sûr.
Vraiment, je ne vois absolument aucune preuve de « Poutine et Netanyahou travaillent ensemble depuis le début ». Ce que je vois est qu’une sorte d’accord est en cours d’élaboration entre de nombreuses parties, et tout le monde essaie probablement de tromper tout le monde, la realpolitik dans ce qu’elle a de pire et de plus cynique – oui. Mais pas vraiment une trahison de l’Iran par la Russie.
Ce que tout le monde semble faire est ce que le forgeron Vakula faisait dans le conte de Noël de Gogol, La Veille de Noël : rouler le diable. En Russie, on connaît le diable comme « лукавый », ce qui ne signifie pas seulement « mauvais » mais aussi malin/rusé/trompeur/malfaisant de manière astucieuse. Essayer de rouler le diable est une tâche très, très dangereuse et difficile et je la trouve également moralement discutable. Mais en accord avec notre Zeitgeist moderne, « réaliste » et neutre en termes de valeurs, nous pouvons aussi démystifier le « Poutine trahit l’Iran » avec des raisons purement cyniques et « pragmatiques » sans avoir besoin de faire appel à des valeurs plus élevées.
Pour ceux qui ne l’ont pas encore vue, je recommande chaudement cette vidéo (sous-titrée en anglais) de Rouslan Ostachko analysant ce qu’Israël peut et ne peut pas offrir à la Russie et à Poutine :

Ostachko a absolument raison. La vérité est qu’Israël, contrairement à l’Iran, a très peu à offrir à Poutine ou à la Russie. Cela ne signifie pas qu’Israël n’a aucune influence sur le Kremlin [1], c’est tout à fait certain, mais cette influence n’est qu’un « bâton », et non une « carotte » (ce qui est l’un des défauts conceptuels dans la position de ceux qui nient l’existence d’une 5e colonne sioniste en Russie – ils nient l’existence du « bâton » sans fournir de « carotte », faisant ainsi apparaître la politique russe à la fois contradictoire et inexplicable : d’où la nécessité de toutes sortes de contorsions mentales pour tenter de l’expliquer).
Mais le « bâton » d’Israël, bien qu’incontestablement grand, est éclipsé par la « carotte » de l’Iran : non seulement des énormes ressources et des milliards de dollars/roubles/rials/euro à faire dans l’énergie et l’armement ainsi que dans de nombreux secteurs de l’économie, mais il y a également le fait que l’Iran est vraiment la première puissance régionale dans l’ensemble du Moyen-Orient. Il n’est peut-être pas assez grand pour imposer sa volonté sur tous les autres mais certainement assez grand pour ruiner n’importe quel plan ou politique important qu’il n’approuve pas. En outre, maintenant que les sanctions internationales contre lui ont été officiellement levées (malgré le reniement de leur signature par les États-Unis), l’Iran peut rejoindre l’Organisation de coopération de Shanghai et en devenir un membre influent (en même temps, peut-être, que d’autres pays du Moyen-Orient). Tout cela rend la « carotte » iranienne très attirante pour la Russie. Il existe aussi un « bâton » conceptuel iranien : si Israël obtient ce qu’il veut et si l’Iran est massivement et cruellement attaqué par l’Empire anglosioniste, et si le chaos ou une crise grave en résulte, quel serait l’effet sur la Russie et ses alliés ? Et, bien que je ne pense pas une seconde que ce soit possible, disons que l’Empire mette un régime pro-anglosioniste au pouvoir à Téhéran et renverse la République islamique, qu’est-ce que cela ferait à la sécurité nationale russe. Ce serait un cauchemar absolu, n’est-ce pas ?
Regardez les relations entre la Russie et la Turquie avant la tentative de coup d’État contre Erdogan. Assurément, elles étaient bien pires que les relations actuelles entre la République islamique d’Iran et la Russie, n’est-ce pas ? Pourtant, lorsque les États-Unis ont tenté de renverser Erdogan, qu’a fait la Russie ? Elle a donné un soutien total à Erdogan et même, selon certaines rumeurs, lui a fourni une protection physique pendant quelques heures essentielles [2]. Si la Russie se rangeait du côté d’Erdogan contre l’Empire, pourquoi ne se rangerait-elle pas aux côtés de la République islamique, même si nous ne tenons compte que des arguments liés aux intérêts russes particuliers ?
Pour une excellente analyse iranienne de l’alliance entre la Russie et l’Iran, voyez cet article d’Aram Mirzaei.
Conclusion
En vérité simple, indépendamment des proclamations et des déclarations politiques, la Chine, la Russie, l’Iran, la Syrie et le Hezbollah dépendent tous les uns des autres et ne peuvent pas se permettre de trahir vraiment quiconque, de peur que l’Empire les élimine un à un. Pour utiliser l’expression de Franklin, ils doivent tous êtres accrochés (c’est-à-dire être) ensemble, sinon ils seront « tous pendus séparément ». Cela ne signifie pas qu’ils s’aiment, ou partagent toujours les mêmes buts. Ils pourraient aussi jouer les uns contre les autres à un certain point, et même essayer d’obtenir quelque entente « à part » avec les Anglosionistes (souvenez-vous, Assad a pratiqué la torture pour la CIA !), mais les faits sur le terrain et les rapports de forces au Moyen-Orient limiteront la portée de telles « mini-trahisons », au moins dans un futur prévisible.
Certes, il faut prendre en compte le facteur saoudien. Contrairement aux Israéliens, les Saoudiens offrent beaucoup de « carottes ». Mais ils sont bien trop arrogants, ils s’en prennent déjà aux intérêts russes non seulement en Syrie, mais aussi au Qatar, et leur forme d’Islam est un vrai danger pour la Russie.
Actuellement, les intégrationnistes atlantiques et les souverainistes eurasiens sont parvenus à une sorte d’équilibre au Kremlin. Les premiers tentent de séparer l’Union européenne des États-Unis et de gagner beaucoup d’argent, tandis que les seconds sont chargés des questions de sécurité nationale, en particulier à l’égard du Sud, mais cet équilibre est intrinsèquement instable et serait immédiatement menacé par une attaque anglosioniste importante. Donc oui, il y a un lobby sioniste en Russie et oui, il agit comme une 5e colonne [1], mais non, définitivement non, il n’est pas assez fort pour ignorer totalement les intérêts financiers des élites des affaires russes ou, encore moins, les intérêts fondamentaux de sécurité nationale russe. C’est la plus grande différence entre les États-Unis et la Russie : la Russie, bien que partiellement souveraine, est loin d’être une colonie ou un protectorat israélien. Et tant qu’elle garde sa souveraineté même partielle, elle ne « lâchera » pas l’Iran, indépendamment des pleurnicheries et des menaces israéliennes.
Mon évaluation personnelle est que Poutine joue un jeu très complexe et potentiellement dangereux. Il tente de rouler non pas un, mais de nombreux « diables » en même temps. En plus, si les Américains ont été недоговороспособны (« incapables de passer un accord ») déjà depuis Obama, Trump et ses maîtres néocons ont rendu cela encore pire. Quant aux Israéliens, ils feraient paraître même Satan honnête et sont idéologiquement incapables d’honnêteté (et même de décence). Franchement, je ne fais pas la moindre confiance à Erdogan et je ne pense pas que les Russes lui fassent confiance non plus. Traitez-moi de naïf, mais je pense qu’Assad a été changé par cette guerre, et même s’il a en effet collaboré avec la CIA par le passé, je pense qu’il sera un assez bon allié pour la Russie à l’avenir. Quant à l’Ayatollah Ali Khamenei et à Hassan Nasrallah, je les vois les deux comme des hommes d’honneur qui défendront toute alliance à laquelle ils ont formellement adhéré (les ententes informelles et les intérêts mutuels provisoires sont des questions différentes). Je les considère également comme des géostratèges brillants et sages : ils comprennent totalement que l’Iran et le Hezbollah ont besoin de la Russie pour survivre. Par conséquent, la politique de Poutine, quoique dangereuse, n’est pas vouée à l’échec : il essaie de sauver la Syrie des Anglosionistes tout en évitant une guerre régionale. Le temps joue en sa faveur car les politiques erratiques (c’est un euphémisme) de Trump (ou, en vérité, l’absence de politique) infligent des dommages énormes à l’Empire, quotidiennement (voir l’excellente analyse de Dmitry Orlov).
Honnêtement, je ne sais pas si la dangereuse stratégie de Poutine va fonctionner ou pas. Je ne pense pas que quelqu’un d’autre le sache non plus (à part les meneurs de revue ignorants, évidemment). Mais je sais que même si la vision de Bibi Netanyahou à Moscou avec un ruban de Saint-Georges m’a donné la nausée, cela n’indique absolument pas que Netanyahou et Poutine travaillent ensemble ou que la Russie « abandonne l’Iran ». Comme toujours, les Israéliens se sentent tous puissants et affichent indécemment leur arrogance. Laissons-les. Et souvenons-nous du résultat inévitable de ce genre d’hubris sioniste dans le passé et attendons l’inévitable « oy vey ! »
Enfin, il y a le fait le plus important : l’Empire anglosioniste et la Russie restent en guerre, et ce depuis au moins quatre ans ou davantage. Cette guerre est à peu près à 80% informationnelle, à 15% économique et à 5% cinétique, mais c’est néanmoins une vraie guerre, et elle s’intensifie. Tant que la Russie restera même partiellement souveraine et tant qu’elle offrira un modèle civilisationnel alternatif, même s’il est imparfait, elle restera une menace existentielle pour l’Empire. Et l’Empire restera une menace existentielle pour l’ensemble de l’aire civilisationnelle russe. Bien qu’extrêmement important pour Israël, toute la question iranienne n’est qu’un spectacle secondaire pour les dirigeants transnationaux de l’Empire, qui voient la Russie et la Chine comme leurs véritables concurrents principaux, en particulier lorsqu’elles sont unies dans une relation symbiotique comme c’est le cas aujourd’hui. D’où les crises en Ukraine et sur la péninsule coréenne, d’où les avertissements constants d’une guerre nucléaire possible (voir le dernier article d’Eric Zuesse ici ou les nombreux articles de Paul Craig Roberts sur son site ; lisez aussi l’excellente analyse par Dan Glazebrook de la tentative de Trump de répéter la « ruse de Rambouillet » en Corée, ici).  Même si Poutine réussit à rapprocher l’UE de la Russie et à l’éloigner d’États-Unis (clairement fous), et même s’il réussit à empêcher les Anglosionistes d’attaquer directement l’Iran, cela ne fera que convaincre encore plus les dirigeants anglosionistes de l’Empire que lui, Poutine, et la Russie, sont le mal ultime qui doit être éliminé. D’ailleurs, comme Orlov l’a fait remarquer à juste titre, l’hégémonie de l’Empire s’effondre, rapidement. La machine de propagande de l’Empire le nie et le dissimule, et ceux qui le croient ne le voient pas – mais les dirigeants de l’Empire le comprennent tous, d’où l’escalade sur tous les fronts que nous avons vue depuis que les néocons ont repris le pouvoir à la Maison Blanche [1]. Si les néocons poursuivent leur cours actuel, et je ne vois aucun indice qu’ils sont en train de le reconsidérer, la seule question est de savoir quand et où cela conduira à une guerre à grande échelle. Votre supposition est aussi bonne que la mienne.
The Saker
Cette analyse a été écrite pour Unz Review
Traduit par Diane, vérifié par Wayan, relu par Cat pour le Saker francophone
NOTES :

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