lundi 19 août 2019

La guerre au Yémen: jusqu'où ira la confrontation saoudo-émiratie?


L'Arabie saoudite et les Émirats Arabes Unis, alliés de plus en plus méfiants dans la guerre contre le Yémen, sont sur le point de renforcer leur concurrence dans la région de la mer Rouge et de la Corne de l'Afrique au point de devenir des «frères-ennemis» au milieu des efforts des deux parties pour forger des coalitions différentes dans cet espace stratégique traversé par la grande majorité des échanges euro-asiatiques.

La plupart des observateurs s'accordent pour dire que le retrait militaire du Yémen prévu par les Émirats arabes unis a renforcé la concurrence entre ce pays et ses alliés saoudiens dans la guerre, mais le fait est que la dynamique générale de ces deux pays du CCG est devenue une rivalité de l'un avec l'autre et a réellement commencé avec le début de cette campagne.
Les Émirats ont mis à profit leur influence dans la Corne de l'Afrique pour établir une base militaire en Érythrée, après quoi ils ont aidé à négocier une paix historique entre ce pays et son voisin éthiopien. Cela a donné à Abou Dhabi une profondeur stratégique dans le deuxième État le plus peuplé d’Afrique (l’Éthiopie) et une économie en croissance rapide, qui est également le premier partenaire de Beijing sur le continent et un futur exportateur prometteur de produits agricoles à grande échelle dans le Golfe. Pendant ce temps, les EAU ont également renforcé leur contrôle militaire sur l’île de Socotra, au Yémen, à l’entrée du golfe d’Aden, en plus de renforcer son influence dans la région séparatiste du «Somaliland», ce qui l’a finalement fait devenir une puissance transrégionale qui contrôle de facto de l'espace stratégique traversé par la grande majorité des échanges euro-asiatiques.

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Les Saoudiens, quant à eux, sont sous le choc que leur «petit frère» les surpasse en frappant bien au-dessus de son poids et en se comportant davantage comme une plus grande puissance qu’ils ne le sont. Les ambitions régionales de Riyad ont été contrecarrées par sa guerre désastreuse contre le Yémen, alors que cette guerre était sensé catapulter l’Arabie en une puissance mondiale. Pourtant, c’est cette même campagne militaire qui est en train de concrétiser la vision exacte d’Abou Dhabi et de transformer ainsi les deux alliés en ennemis féroces. Pour ne pas être en reste, les Saoudiens ont tenté de préserver leur influence régionale en tentant de forger une alliance de la mer Rouge à la fin de l'année dernière entre elle-même, l'Égypte, Djibouti, la Somalie, le Soudan, le Yémen et la Jordanie, mais cette tentative a échoué à accomplir quoi que ce soit de tangible, à l'exception de l'exclusion manifeste des alliés émiriens, de l'Érythrée, de l'Éthiopie et du «Somaliland», et de prouver que l'initiative était destinée à contrecarrer l'influence régionale de son partenaire. Au milieu de tout cela, le Yémen reste la pierre angulaire de la controverse dans la compétition entre les saoudiens et les émiriens, et la situation dans ce pays s'est récemment réchauffée.
L’aspect cinétique (militaire) du conflit s’est en grande partie éteint après le précédent bombardement apparemment interminable de la coalition contre des cibles principalement civiles, mais l’aspect non cinétique (politique) n’a fait que s’intensifier à son tour. Les EAU sont en train de se constituer un protectorat de facto dans le Yémen du Sud, un État autrefois indépendant, tandis que les Saoudiens n'ont pratiquement aucune influence dans le pays, malgré le fait qu’ils aient dépensé des centaines de milliards de dollars pour tenter de le maîtriser. Pire encore, le peu de pouvoir que les Saoudiens commandent encore aux islamistes d'Islah est menacé après qu’une frappe de missile stratégique par Ansar Allah lors d'un défilé militaire dans la ville d'Aden, au Yémen du Sud, au début du mois, ait exacerbé les divergences entre les coalitions entre le parti soutenu par les Émirats Arabes Unis et les indépendantistes après que ces derniers ont accusé leurs partenaires de complicité dans l'attaque. Au cours du week-end, le Conseil de transition du Sud (CTS) a réagi en prenant le contrôle de la ville après s'être emparé de tous les camps militaires et en occupant le palais présidentiel, tout en montrant clairement que la «guerre froide» saoudienne et émiratie avait enfin éclaté en guerre chaude entre les  proxies saoudien et émirati  dont les ramifications pourraient se répercuter dans toute la région.
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Les Émirats arabes unis semblent déjà se préparer à l'éventualité d'une séparation des Saoudiens en cas de besoin malgré le fait que le Prince héritier d'Abou Dhabi, Mohammed Bin Zayed (MBZ) soit, le mentor non officiel de son homologue saoudien, Mohammed Bin Salman (MBS).  Les Émirats viennent d'entamer des pourparlers maritimes avec l'Iran pour la première fois depuis des années, alors même que les alliés américains du pays avaient fait de leur mieux cet été pour les convaincre que la République islamique était responsable de l'attaque de certains navires dans ses eaux territoriales. Alors qu’au début Abou Dhabi a semblé mordre à l'hameçon, Abu Dhabi a plus tard rompu avec Washington en disant qu'il ne pouvait pas en conclure qui était derrière ces attaques. On ne sait pas jusqu'où peut aller ce rapprochement naissant avec l'Iran, mais si les EAU continuaient d'aller dans cette direction afin de dissuader l'Arabie saoudite d'arrêter ses projets d'un protectorat de facto dans le sud du Yémen, il pourrait alors déclencher, en réaction, une chaîne plus large de changements régionaux tels que l'amélioration des liens des Émirats avec les partenaires de l’Iran que sont le Qatar et la Turquie au grand mécontentement du royaume saoudien.
Même si les événements ne vont pas dans cette direction radicale, il est clair que l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis sont passés d’alliés dans la guerre au Yémen à des frères-ennemis qui se font concurrence dans la grande Corne de l’Afrique et dans  la mer Rouge. Les implications de cette tendance sont profondes, offrant des opportunités mais également des obstacles pour divers acteurs tiers en fonction de leurs agendas. Les "lignes de bataille" proverbiales sont en cours d'élaboration et la guerre par procuration a déjà commencé après que la CST ait pris le contrôle d'Aden, mais le pire scénario expliqué précédemment peut toujours être évité tant que les Saoudiens accepteront de se soumettre à l’hégémonie transrégionale de facto des EAU. MBS pourrait être influencé par son mentor, MBZ, mais le jeune prince doit également réfléchir à la manière dont cela se refléterait sur la réputation internationale de son royaume, ainsi que sur sa propre position dans le pays où les rumeurs abondent déjà sur des mécontents royaux prétendument complotant pour sa chute. Les enjeux sont donc extrêmement importants dans cette compétition stratégique, et la balle est dans le camp des Saoudiens pour déterminer si cette lutte/compétition va dégénérer ou se calmer dans un avenir proche.
Par Andrew Korybko
 Est un analyste politique américain basé à Moscou et spécialisé dans les relations entre la stratégie américaine en Afro-Eurasie, la vision globale de la connectivité de la Nouvelle route de la soie en Chine, et la guerre hybride. Il contribue fréquemment à Global Research.
Traduction: Hannibal GENSÉRIC
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