dimanche 5 mai 2019

La Syrie peut-elle (doit-elle) choisir entre la Russie et l'Iran?


À partir d'octobre de cette année, l'Iran louera un port à Lattaquié en Syrie pour y construire une base pour sa marine. La décision a été prise lors de la rencontre de Bachar Assad avec Hassan Rouhani en février à Téhéran.
Or l’Iran est déjà puissant en Syrie, où il dispose d’une douzaine de points forts et d’environ 12 mille militaires. Mais s’il acquiert une base sur la côte Est de la Méditerranée, l’Iran ne pourra plus être délogé de Syrie. Ces considérations sont perçues en Israël, où la République islamique est considérée comme "l'ennemi numéro un". La Russie pourrait aussi s’en inquiéter, mais moins qu’Israël ou les États-Unis.

Menace pour la Russie?
Le problème est que les Iraniens vont construire leur base à Lattaquié, à 72 kilomètres de la base de la marine russe à Tartous et de la base aérienne russe de Hmeimim.
Or, par son comportement agressif et ses attaques répétées, Israël a montré à maintes reprises qu'il ne tolère pas la présence iranienne en Syrie. L’installation des S-300 russe, bien qu'elle ait modifié les itinéraires de vol de l'armée de l'air israélienne attaquant la Syrie, ne les a pas arrêtés. Israël effectue des frappes aériennes au départ du Liban et de l'Irak (avec l’accord tacite de Moscou).  
Comme ce fut le cas pour l’État Islamique, qui n'a jamais tiré une cartouche contre Israël, la Russie n'a jamais tiré un missile S-300 contre Israël.
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La distance entre l'endroit où la base iranienne sera créée et les bases russes est décente, mais pas sûre. Si demain Israël commence à bombarder Lattaquié, la situation que l’on a vue avec la destruction de l'IL-20 russe [1] pourrait se reproduire. Même si cela n’arrive pas à nouveau, l’agression militaire israélienne non loin des positions des VKS (forces aérospatiales russes) gâchera néanmoins les relations russo-israéliennes, et ternira la réputation de Poutine, l’ami de Netanyahou et des oligarques mafieux juifs russes [2].
La situation peut prendre des proportions encore plus alarmantes si les États-Unis sont impliqués dans l’affaire. Après tout, Donald Trump et Benjamin Netanyahou ne trouveront pas le sommeil tant qu'ils n'auront pas, au mieux expulsé l'Iran de la Syrie, et au pire, détruit complètement l’Iran (à l’image de la Syrie, de la Libye et de l’Irak). L’expansion de la présence militaire iranienne donnera une nouvelle raison aux États-Unis de lancer une frappe de missiles. Le fondement juridique (américano-américain) de l'attaque est prêt : Washington a récemment ajouté le Corps des Gardiens de la Révolution Islamique à la liste des organisations terroristes.
Assad a-t-il choisi les Iraniens à la place  des Russes?
Un autre risque pour la Russie est associé à Bachar Asad. Certains experts estiment que le président syrien pourrait se soustraire à l'influence de la Russie en se rapprochant beaucoup plus de l'Iran. L'argument est que dans la confrontation avec Israël, les S-300 sous contrôle russe, sont TOUJOURS restés silencieux. Par contre, les défenses anti-aériennes iraniennes protégeront certainement la Syrie des raids aériens israéliens.
Assad sort donc tout doucement de l’influence de Moscou. Ainsi, il s’entretient plus rarement qu’auparavant avec Vladimir Poutine [au cours des 4 dernières années, Poutine a reçu 13 fois Netanyahou alors qu’il n’a reçu Assad que peu de fois) et ne demande plus d’assistance militaire à Moscou.
De nombreux experts « libéraux » estiment que l'influence iranienne en Syrie est dangereuse pour Moscou et gâte les relations quasi idylliques avec ses "amis" de Tel-Aviv [2]. Cependant, « ces experts libéraux » ignorent le fait que la Russie, contrairement à l'Iran, a un cercle de partenaires plus large dans la région et peut négocier directement à la fois avec Téhéran et avec ses ennemis, allant de Tel-Aviv à Riyad, en passant par Le Caire. D’autre part, Assad s'intéresse aussi à briser son isolement dans le monde arabe et l'Iran ne peut pas l’y aider, contrairement à la Russie. Cette caractéristique, alliée à la supériorité des VKS dans le ciel syrien, font de Moscou un allié indispensable pour Damas.
Pourquoi la Russie ne devrait pas abandonner l'Iran
Les risques de guerre ci-dessus sont peut-être exagérés, mais ils existent toujours. Mais signifient-ils que la Russie doit empêcher l'Iran de se consolider sur la rive orientale de la Méditerranée? Certainement pas.
Premièrement, en limitant l'Iran, la Russie renforce automatiquement les États-Unis et Israël, c’est-à-dire ceux qui essaient de démembrer la Syrie. Israël a occupé les hauteurs du Golan en 1967 et ne les retournera pas sans une guerre féroce menée par la Syrie. D’autre part, les États-Unis soutiennent la milice kurde et créent, de leurs mains, un Kurdistan indépendant qui a pour mission de déstabiliser de manière permanente la Syrie, l’Irak, la Turquie et l’Iran. Contrairement aux Américains et aux Israéliens, l’Iran et la Russie s’emploient à rétablir l’unité de la Syrie et à lutter contre les terroristes, qu’ils soient islamistes ou kurdes.
Deuxièmement, l’Iran est un partenaire économique potentiellement important de la Russie. Il est déjà impliqué dans le projet Nord-Sud, reliant Moscou à l’océan Indien via Bakou et Téhéran. En outre, l’Iran peut donner à la Russie un accès direct à la mer Méditerranée. Téhéran construit le chemin de fer vers Lattaquié à travers l'Irak et la Syrie. Pour mener à bien ce projet interrompu par la guerre de Syrie, il est nécessaire de compléter quelques kilomètres de routes en Irak et 3% de la toile ferroviaire en Syrie. La Russie et l'Iran ont un trafic maritime à travers la mer Caspienne. Par conséquent, rien n'empêche Moscou de rejoindre ce corridor de transport.
La base militaire iranienne à Lattakié augmente le risque d'agression israélienne et américaine dans la région. Mais, pour Moscou,  se quereller de cette situation avec Téhéran à cause de cela ne fera que renforcer les États-Unis et Israël contre… la Russie.
NOTES
Hannibal GENSERIC

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