mardi 7 août 2018

La réussite militaire russe


La Russie a réussi à rattraper et même à dépasser les puissances occidentales dans la conception de nouveaux types d’armements en un peu moins qu’une vingtaine d’années.
Les experts occidentaux relayés par la classe politique et les médias avaient pris l’habitude de parler de la Russie postcommuniste comme d’un pays incapable de s’en sortir sans l’aide occidentale. Ils sont à présent très décontenancés quand les Russes imposent leur vision stratégique avec leurs forces militaires en Syrie ou en Crimée par exemple et ils expriment ensuite leur frustration avec de grossières provocations.
Mais comment expliquer cette sous-évaluation de la puissance militaire russe et pourquoi n’a-t-elle pas été anticipée ?

Les deux principales raisons de cet aveuglement tiennent à l’effondrement économique, industriel et aussi sociétal des années quatre-vingt-dix qu’on pensait être définitif et surtout à la comparaison des budgets de la Défense.
Le budget de la Défense de la Russie exprimé en dollars est dix fois inférieur à celui des États-Unis !
Combien de fois n’a-t-on pas entendu cette assertion y compris par des médias russes comme RT ou Sputnik ou même par le président Poutine en personne ?
Les deux pays consacrent entre 4 et 5 % de leur produit intérieur brut (PIB) à la Défense et cette assertion est basée sur le montant du PIB en dollars consacré à la Défense.
Le budget des États-Unis est d’origine en dollars alors que celui de la Russie est en roubles.
Les experts convertissent donc le budget de la Défense russe en dollars suivant le cours du rouble du jour pour le comparer à la hauteur des dépenses militaires étasuniennes.
Le PIB n’est pourtant pas un outil pertinent pour faire cette comparaison.
Il serait beaucoup plus judicieux se baser sur le produit intérieur brut à parité de pouvoir d’achat (PPA) [i] pour faire cette évaluation si on veut avoir un ordre de grandeur comparable.
L’industrie de l’armement en Russie est quasi totalement indépendante de toute importation et les taux de change n’ont aucune incidence sur la politique militaire russe.

Un exemple pour être clair : la chute du rouble en 2014-2015 a vu en quelques mois la valeur du rouble diminuer de moitié par rapport au dollar. Cela a eu un impact sur l’économie russe vu que le coût des importations en devises, dollars ou euros, avait doublé [ii] mais cela n’a eu qu’un très faible impact sur l’industrie militaire qui n’importe rien à part peut-être des machines-outils. L’industrie militaire a continué à produire le même nombre d’armes, la recherche a continué comme avant et le fonctionnement de l’armée est resté identique pendant que le ratio comparatif en dollars du PIB avec les États-Unis était passé de 8:1 en 2014 à 14:1 en 2015.

Il est difficile de faire des calculs précis parce que le PPA et le pourcentage du budget consacré à la Défense évoluent d’une année à l’autre de manière différente aux États-Unis et en Russie et qu’il y a des montants liés à la Défense, comme par exemple la recherche, qui peuvent être pris en charge par d’autres budgets mais on peut quand-même davantage s’approcher de la réalité sans entrer dans des calculs complexes.

En se basant sur le PPA, le ratio devient alors de 5:1, ce qui est encore énorme, mais il y a d’autres correctifs à apporter.

  • En tant qu’empire, les États-Unis consacrent une grande partie de leur budget de la Défense à leurs forces de projection dans toutes les parties du monde. La Russie n’a des intérêts à défendre que dans son étranger proche et n’a pas besoin de force de projection au-delà, d’où une considérable économie.
  • Les États-Unis entretiennent onze porte-avions lourds avec chaque fois une flottille d’escorte d’une dizaine de navires tandis que la Russie n’a qu’un porte-avions qui sort rarement de sa base. Encore une économie non négligeable.
  • Les États-Unis ont plus de 800 bases militaires hors de leur territoire national : la Russie, une petite dizaine (21 si on compte les centres d’appui logistique).
    • Les États-Unis se sont lancés dans des programmes militaires extrêmement complexes et coûteux comme le système antibalistique THAAD dont le développement et la fabrication a coûté plus de 886 milliards de dollars selon l’Agence Reuter. [iii] La réponse asymétrique russe a simplement été de produire à faible coût des missiles et des torpilles de nouveaux types qui contournent le système THAAD et qui rétablissent la MAD. [iv]
    • Le F-35-JSF, un chasseur-bombardier dit de cinquième génération, est un échec malgré son coût estimé à 1000 milliards de dollars.
Une explication de cet échec est qu’il y a un déficit de scientifiques étasuniens de souche parce que l’enseignement secondaire est une catastrophe aux États-Unis entre autres à cause du coût des études.
    • La plupart des meilleurs étudiants se dirigent vers des facultés de droit ou vers la médecine, les branches aux perspectives les plus rémunératrices, qui leur permettront de rembourser plus facilement leurs emprunts. La science n’a pas la cote chez les étudiants et seuls les plus motivés choisissent cette voie et finissent leurs études au MIT. [v]
Pour des raisons évidentes liées à la sécurité et au secret militaire, seuls des Américains de souche [vi] sont admis au développement des programmes militaires et comme il y a un déficit de scientifiques nationaux, cela a des conséquences sur les résultats des recherches liées à la défense.
    • Les sciences, les mathématiques et la physique en particulier ont toujours été des points forts de la Russie depuis l’époque soviétique. Cela permet à la Russie d’avoir de très nombreux spécialistes pour développer son armement.
    • La production militaire aux États-Unis est répartie dans tout le pays pour des raisons politiques et des raisons liées à la concurrence libérale, d’où un gaspillage d’argent. La production militaire russe est centralisée, d’où de substantielles économies.
    • Quinze ans de guerres en Afghanistan et en Irak ont épuisé les forces terrestres étasuniennes et ont usé le matériel déployé. Cela a aussi permis à la Russie, à la Chine et à l’Iran de se renforcer sans attirer l’attention des experts militaires occidentaux.
    • Ces quinze ans de guerre ont aussi détourné l’attention des États-Unis de ses adversaires stratégiques pour concentrer la recherche sur la lutte contre des adversaires plus faibles qui pratiquaient des guerres asymétriques.
    •  Sergueï Choïgou, le ministre russe de la Défense, a mis bon ordre dans son ministère et il a mis fin aux gabegies de son prédécesseur.
    • La Défense étasunienne est un centre de gaspillage monstrueux notamment à cause des surfacturations ou pour payer les soldes des milices locales dans les pays occupés qui garantissent la sécurité des troupes étasuniennes.
    • La conscription est encore obligatoire en Russie. Le service militaire dure 12 mois. Cela permet d’avoir une réserve d’hommes de troupe de plus de 2 millions d’individus à un coût très réduit.
Cette liste non exhaustive permet d’expliquer le rééquilibrage militaire russe malgré l’apparente grande différence de budget. Globalement, les forces armées étasuniennes restent encore largement supérieures mais la Russie a développé un arsenal dissuasif dont une frappe en riposte provoquerait des dommages inacceptables pour n’importe quel agresseur.
Il faut aussi noter que même durant la période Eltsine, la recherche dans le domaine militaire n’a pas été interrompue malgré le manque de moyens financiers.
Conclusion.
Que de chemin parcouru depuis la première guerre de Tchétchénie de 1994 à 1996 quand l’ex-Armée rouge se faisait étriller par quelques milliers de djihadistes !
Que de chemin aussi parcouru depuis 2012 quand le journal Le Monde titrait que la Russie n’a pas les moyens de s’opposer à l’Occident sur le dossier syrien et qu’elle devra se plier à la volonté des autres membres du G8 par simple contrainte économique !
Aujourd’hui, grâce aux sanctions occidentales et aux contre-mesures russes, l’économie russe est de moins en moins dépendante du capitalisme néolibéral occidental et l’Armée russe est devenue une redoutable force qui va encore se renforcer dans les prochaines années.
Les recherches ont fait des percées dans les armes hypersoniques, la guerre électronique, les charges nucléaires semi orbitales (missiles Sarmat), les drones terrestres, aériens et sous-marins, les missiles anti-aériens et antibalistiques divers, les sous-marins de dernière génération (furtivité), les armes laser et dans les domaines des armements classiques et nucléaires.
Vladimir Poutine a demandé que 79% de l’équipement de l’Armée russe soit renouvelé d’ici 2020 (65% actuellement).
Seul les États-Unis de Donald Trump ont pris conscience du danger (pour eux) mais il est trop tard, il faudra des années, voire des dizaines d’années, aux États-Unis pour retrouver une invincibilité militaire et ils devraient pour cela mobiliser d’énormes moyens financiers.
Sauf à envisager la destruction totale de l’humanité, une guerre contre la Russie n’est plus envisageable et c’est pour cela que capitalisme néolibéral globalisé a lancé une stratégie pour affaiblir l’économie russe.
Sous la présidence d’Obama et même déjà bien avant, le système s’est attaqué aux alliés stratégiques de la Russie comme la Syrie, l’Ukraine ou les ex-républiques soviétiques d’Asie centrale dans l’espoir de réduire la zone d’influence russe.
Dans un deuxième temps, le système s’en est directement pris à l’économie russe avec des sanctions et en cherchant à affaiblir l’économie grâce à l’effondrement des cours du pétrole.
Tentatives vaines, le Russie a fait preuve d’une remarquable résilience et le PIB est reparti à la hausse depuis plus d’un an.
L’administration Trump a encore fait plus de pression en s’en prenant directement aux exportations russes : les hydrocarbures avec le défi Nord Stream-2 ou l’industrie de l’armement en sanctionnant les entreprises ou les pays qui collaborent avec Rosoboronexport.
Je ne vois pas pourquoi ces nouvelles tentatives auraient plus de succès ; bien au contraire, elles vont affaiblir les « alliés-vassaux » des États-Unis et semer la zizanie dans leurs rangs.
Il restera une dernière option : l’exclusion de la Russie du réseau SWIFT mais il s’agirait alors d’une véritable déclaration de guerre qui nécessiterait l’assentiment des pays européens et la Russie a de toute façon préparé un système de substitution avec la Chine.
Cette stratégie n’a pas échappé à l’attention du président Poutine et à son proche entourage. La Russie se prépare militairement à une guerre pour s’assurer de ne pas avoir à la faire. [vii]
Le paradoxe pour les puissances européennes est que la Russie est un adversaire stratégique mais en même temps un marché important pour les exportations et un indispensable fournisseur d’hydrocarbures.
La prochaine décennie verra un bouleversement drastique de l’ordre mondial dans lequel l’Union européenne aura difficile de trouver sa place vu sa faiblesse militaire et sa dépendance de l’OTAN et donc des États-Unis pour sa Défense. Il est sans doute trop tard pour elle d’éviter une marginalisation partielle ou totale et être un des pôles du monde de demain.
En se réarmant, la Russie a pris le bon virage et elle fait désormais partie des grandes puissances du monde.
Qu’on l’approuve ou qu’on le regrette, dans cette première moitié de siècle, il faut être militairement fort pour être souverain et pour pouvoir mener une politique indépendante.

[i] Le produit intérieur brut (PIB) est un bon outil pour évaluer l’évolution de l’économie d’un pays mais le produit intérieur brut à parité de pouvoir d’achat (PPA) est mieux adapté pour comparer les économies de deux pays.

[ii] Nous voyons que le ratio entre les États-Unis et la Russie en 2014 est de 10:1 pour le PIB et de 5:1 pour le PPA.


[iv] MAD : acronyme pour Mutual Assured Destruction. En français : Destruction Mutuelle Assurée.

[v] MIT : Massachusetts Institude of Technology. Cette université est considérée comme une des meilleures universités mondiales. Soixante-dix-huit prix Nobel y ont été formés.

[vi] La réussite scientifique civile des États-Unis est en grande partie due à des scientifiques étrangers ayant fait leurs études dans les universités étasuniennes et qui ont ensuite trouvé un job dans le pays. 50 % des start-up de la Silicon Valley ont été créées par des étrangers.
« … on parle une autre langue que l’anglais dans 48 % des foyers de Silicon Valley, et 55 % des employés dans les domaines des sciences et des technologies sont nés en dehors des États-Unis (l’Inde et la Chine représentant les viviers de cerveaux les plus importants). »

 [vii] Si vis pacen, para bellum . Si tu veux la paix, prépare la guerre.

par Pierre 

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