samedi 21 mars 2020

Les ventes de "La Peste" d'Albert Camus en hausse : un "effet coronavirus" ?


"Les fléaux […] sont une chose commune, mais on croit difficilement aux fléaux lorsqu’ils vous tombent sur la tête. Il y a eu dans le monde autant de pestes que de guerres. Et pourtant pestes et guerres trouvent les gens toujours aussi dépourvus." Ces mots, ce sont ceux d’Albert Camus dans "La Peste". Des mots qui font écho à l’épidémie de coronavirus.

Ce roman sorti en 1947 situe son action à Oran, en Algérie. La ville est frappée par une épidémie de peste. Alors que les rats et les humains meurent les uns après les autres, une poignée d’hommes lutte contre la maladie. Parmi eux, le docteur Rieux qui cherche un sens à l’absurdité de cette situation.
Le coronavirus est évidemment sans commune mesure avec une épidémie de peste. Mais certains semblent trouver un sens à la situation actuelle, ou en tout cas un refuge, dans la lecture du livre d’Albert Camus, comme le montrent ces chiffres d’Edistat.
"On a constaté une augmentation des ventes de 'La Peste' de Camus depuis le mois de janvier, donc depuis la célébration des 60 ans de la disparition de Camus, confirme Béatrice Lacoste, responsable des salons du livre chez Gallimard, l’éditeur historique d’Albert Camus. 'La Peste' se distingue un peu plus depuis le mois de mars." Conséquence : l’éditeur a lancé une réimpression de son roman à hauteur de 5000 exemplaires.
A chaque crise son roman. C’était "Le Traité sur la tolérance" de Voltaire après l’attentat contre Charlie Hebdo [1], "Notre-Dame de Paris" de Victor Hugo lors de l’incendie de la célèbre cathédrale [2]… et maintenant Albert Camus.
"Les gens se réfugient dans la lecture. C’est un médicament. C’est ce qu’on a envie de promouvoir. Dans cette période de crise, les gens se réfugient dans un texte qui leur semble fort. C’est un phénomène de refuge à travers la lecture et un titre fort qui leur permet peut-être d’accuser le coup", analyse Béatrice Lacoste en marge de la Foire du Libre de Bruxelles.
Si on regarde de plus près les statistiques de Google, on se rend compte que La Peste avait déjà fait l’objet de nombreuses recherches en juin 2018. Peut-être parce que le sujet risquait à l’époque de "tomber" au bac de français…
L’épidémie de lecture de "La Peste" est en fait venue d’Italie. Dès la fin février, comme le rapporte un article de La Repubblica, le roman remonte de la 71e à la 3e place du classement des livres dans ce pays particulièrement touché par le coronavirus. Ce n’est pas le seul titre à revenir en tête des ventes : "L’aveuglement" de José Saramago, sorti en 1995 et qui raconte l’histoire d’un pays entier frappé de cécité, a lui aussi connu un nouveau succès en Italie.
Comme disait Camus dans "La Peste", "la bêtise insiste toujours".
"La Peste": succès mondial
Source : Annick Geille
Quarantaine, contagions, mortalités, épuisement des médecins, hôpitaux saturés : publié en 1947 « La Peste » ( Gallimard/Folio) d’Albert Camus rappelle  de manière assez sinistre notre aujourd’hui. L’action se situe  à Oran dans les années 1940. « Camus semble s'être documenté sur une petite épidémie de peste bubonique, survenue à Oran en 1945, succédant à une épidémie plus sérieuse qui avait eu lieu à Alger en 1944, mais son projet est antérieur à l'apparition de ces épidémies, puisqu'il y réfléchit depuis avril 1941, comme en témoignent ses Carnets, où il parle de « la peste libératrice » et note quelques idées. Le 13 mars 1942, il informe André Malraux qu'il a commencé l'écriture d'« un roman sur la peste ». » A Jean Grenier, son ancien professeur de philosophie d’Alger, Camus confie  :« Ce que j’écris sur la peste n’est pas documentaire, bien entendu, mais je me suis fait une documentation assez sérieuse, historique et médicale, parce qu’on y trouve des « prétextes ». Camus «  s’est abondamment documenté sur les grandes pestes de l’histoire dès 1940 », précise l’éditeur. A Roland Barthes, Camus dit en février 1955 : « La Peste a cependant comme contenu évident la résistance européenne contre le nazisme ».  La pandémie du coronavirus amplifie la vente du roman de Camus dans toutes les langues.  "Je relis La Peste pour la troisième fois. C’est un très grand livre, et qui grandira. Je me réjouis du succès qu’il obtient – mais le vrai succès sera dans la durée  par l'enseignement de la beauté», écrivit Louis Guilloux en  juillet 1947 à son ami Albert Camus, rencontré chez Gallimard.
« A Oran comme ailleurs, on est bien obligé de s’aimer sans le savoir », dit Camus dans La Peste.
En quoi Camus est-il tellement moderne dans La Peste? C’est que La Peste donne le la de toute l’œuvre. D’un accès facile,  le roman dit clairement ce qui fonde la modernité de Camus et sa supériorité sur ses contemporains. Une grande méfiance face aux oukases de l’idéologie. Camus refuse la soldatesque des militants, les réponses toute faites, le savoir des « sachants » qui savent tout d’avance. Les « prévisibles », en somme. 
La Peste est, entre autres, une interrogation sur le Mal. La scène de la mort de l’enfant est essentielle. Le sacrifice de l’innocent appelle la douleur et le doute de tout humain digne de ce nom. Il y a dans La Peste une  angoisse métaphysique. Le dialogue entre le prêtre et le médecin sera repris avec des masques divers dans toute l’œuvre de Camus. La grâce de la foi permet à ceux qui croient d’obtenir une réponse ; de même, ceux qui ne croient pas ont-ils face au mal une théorie parfaitement  respectable, elle aussi. Camus est trop fin, trop délicat, pour imposer à son lecteur quelque raisonnement que ce soit. C’est ce  qui est moderne, aussi, dans La Peste, cette absence de réponse, cette pudeur de l’auteur. Pour Camus, le militant n’est pas du côté de la solution. L’idéologie a un côté obtus ( cf. « La bêtise insiste toujours »,souligne Camus). « La Peste fut notre affaire à tous »,  constate  le narrateur. Une affaire  collective qui  exige la solidarité de tous et permet au Dr Rieux d’accomplir son métier d’homme, point. Alors que la crise sanitaire est vaincue en partie grâce à lui,  Rieux apprend que sa femme est morte. La « récompense » du médecin et de son abnégation semble un châtiment,  mais qu’en savons-nous ? Le destin de Rieux, sorte de saint laïc, n’est pas bouclé. «  Pour faire notre métier d'homme, il fallait arriver à être des Sisyphe heureux. Mais je sais aujourd'hui, à l'aube convulsive du XXIe siècle, que les hommes n'y arrivent jamais vraiment (…) » déclara Jean Daniel, écrivain-fondateur du Nouvel Observateur et proche de Camus, qui vient de nous quitter.
A l’heure du Covid-19, la pandémie  remet  en question une certaine mondialisation. Comment répondre à cette peur qui gagne, quelle attitude tenir ? Pas de réponse dans La Peste mais une belle interrogation.  
Biographie de Camus
Albert Camus naît à Mondovi, en Algérie, en 1913. Pendant la seconde guerre mondiale, il intègre un mouvement de résistance à Paris, puis devient rédacteur en chef du journal «Combat» à la Libération. Romancier, dramaturge et essayiste, il signe notamment «L'étranger» (1942) et «La Peste» (1947), et reçoit le prix Nobel de littérature en 1957. Il meurt en 1960 dans un accident de voiture.
Au-delà de “La Peste”, 6 romans pour nous guider en période d'effondrement
Source : les inrocks
Au début de la crise du Coronavirus, La Peste d’Albert Camus est devenue une lecture refuge. Mais d’autres romans peuvent aussi nous éclairer dans la période actuelle. Petit tour d’horizon.
Au-delà du classique de l'auteur de L'Étranger, qui tient la chronique d'une épidémie de peste survenue à Oran en 1940, d'autres romans se sont penchés sur le sujet qui est devenu notre quotidien, et nous aident à endurer le présent. Qu'ils traitent d'épidémies ou d'univers post apocalyptiques, voici six romans sur lesquels s'appuyer pour se confronter au monde post-Covid-19. Si vous les avez dans vos étagères, profitez-en ! Sinon, il est toujours possible de commander des livres, en évitant Amazon.
Le Hussard sur le toit de Jean Giono (Folio)
Ce roman de Jean Giono paru en 1951 nous plonge dans l’épidémie de choléra qui a ravagé la Provence vers 1830, et dans les menées révolutionnaires des carbonari piémontais. Dans ce contexte où les routes sont barrées et où l’on met les voyageurs en quarantaine (voilà qui pourrait nous intéresser), Angelo Pardi est soupçonné d’avoir empoisonné les fontaines de Manosque. Il trouve donc refuge sur les toits…
En le mettant en parallèle avec l’actualité, Jean-Luc Mélenchon a récemment recommandé la lecture de ce roman d’aventures, en l’analysant ainsi : A lire ou à relire absolument. Non pour se faire peur mais pour méditer ce que veut dire vivre en compagnie de la mort et de la peur que répand une épidémie. Naturellement nous n’en sommes pas là. Mais le thème vaut d’être pensé pour regarder la peur dans les yeux avec le pouvoir d’en rire joyeusement. Peut-être est-ce la seule façon par là même de vaincre l’une et l’autre en les dominant par l’esprit.
Némésis de Philip Roth (Folio)
Dernier roman de Philip Roth (il l’avait annoncé aux  Inrockuptibles en 2012 dans un grand entretien), Némésis raconte la vie de Bucky Cantor, jeune homme parfait, dévoué aux gamins dont il s'occupe, pris dans la tourmente d'une épidémie de polio aux États-Unis, en 1944. Un grand roman sur le hasard et la responsabilité, qui montre que la maladie et la mort n'ont aucun sens. La maladie est la forme la plus extrême de la malchance: cela vous tombe dessus et vous n'y pouvez rien, confiait aux Inrocks le grand écrivain américain.
Station Eleven d'Emily St. John Mandel (Rivages poche)
L’autrice canadienne nous fait suivre les pérégrinations d’une troupe d’acteurs et de musiciens, dans un monde qui s’est effondré suite à une épidémie de grippe mortelle. Alors que celle-ci a tué une grande partie de la population, la troupe itinérante joue Shakespeare et Beethoven, dans la région du lac Michigan, pour préserver l’espoir dans les communautés qui ont survécu. Une belle illustration de l’importance de l’art et de la création, même au bord du précipice.
Terminus Radieux d’Antoine Volodine (Seuil)
Prix Médicis en 2014, ce roman du roi du post-exotisme ne traite pas à proprement parler d’une épidémie, mais d’un monde post-effondrement – en l’occurrence celui de la Deuxième union soviétique. Dans une Sibérie post-soviétique, une petite troupe survit (ou s’en donne l’apparence) dans un kolkhoze (ou ce qu’il en reste), en s’accrochant à l’utopie communiste. Un roman politique et onirique sur la fin de l’histoire et de l’Homme rouge.
Anna de Niccolò Ammaniti (Grasset)
Sicile, en 2020. Un virus mortel, “la Rouge”, a décimé les adultes en Europe. Les enfants, protégés jusqu’à l’âge de la puberté, doivent s’organiser pour survivre. Anna se retrouve seule avec Astor, son petit frère de quatre ans, et doit affronter le monde extérieur, livré à la désolation.
La Route, de Cormac McCarthy (Points)
Dans un monde réduit en cendres, sans que l'on sache l'origine du cataclysme, un père et son fils marchent sur la route, direction la mer, avec toutes leurs maigres possessions dans un caddie. Dans une langue sèche, brutale, l'auteur fait la chronique de leur lutte pour la survie dans des paysages désertiques et dévastés. Une lecture qu'on n'oublie pas.
Lire aussi Machiavel
Source : Sylvain Courage
Tout ce qu’y dépeint l’homme révolté se vérifie sous nos yeux : les autorités qui tardent à regarder la réalité en face, les mesures de confinement, les différentes façons de réagir face au mal, par le déni, la crânerie, la magouille, la trouille, la fuite. Ou l’engagement, incarné dans l’opus camusien par le docteur Rieux. « Et pour dire simplement ce qu’on apprend au milieu des fléaux, qu’il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser », écrit Camus qui fait du bacille la métaphore du nazisme.
La guerre au virus nous ramène aux grandes épreuves des siècles passés. Quand elle ne nous renvoie pas aux dix plaies d’Égypte… Ce minuscule Covid-19 redonne aux dirigeants politiques leur rôle premier : gouverner. Et ce jusqu’à contraindre une population, pour une part incrédule, à se claquemurer pendant plusieurs semaines afin de permettre au système sanitaire de faire face autant que possible.
En 1527, Machiavel, dans sa dernière année, rédigea son ultime « Description de la peste de Florence ». Une déambulation dans la ville en proie au mal qui inspira à l’historien Michelet la thèse selon laquelle l’auteur du « Prince » avait pu décéder de l’épidémie… Machiavel y évoque la rencontre – galante – d’« une jeune femme pâle et affligée, étendue sur la terre, et couverte d’habits de deuil ».
Il décrit aussi avec acuité les croyances de ses contemporains, qui demeurent les nôtres : « La plupart s’occupent à chercher l’origine du mal et les uns disent :Les astrologues nous menacent ; les autres :Les prophètes l’ont prédit. On se rappelle tous les prodiges qui ont eu lieu ; on attribue le mal à la nature du temps, on en accuse la qualité de l’air propre à propager la peste ; on se souvient que la même chose arriva en 1348 et en 1478 : chacun cherche des souvenirs pareils ; et l’on finit par conclure que ce fléau n’est pas le seul qui nous menace, et qu’une foule d’autres maux sont prêts à fondre sur nous. »
 Son message politique, lui aussi, demeure actuel : « Il faut estimer comme un bien le moindre mal. »
NOTES



Hannibal GENSÉRIC

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