Le nouveau rapport de Karl Miller affirme que le Golfe a payé
pour une protection qu'il n'a jamais obtenue et qu'il est temps de se retirer.
Pendant des années, on a répété aux monarchies du Golfe que la sécurité passait
par Washington et Tel-Aviv. Signez les accords d'Abraham, achetez des
technologies de défense et de surveillance israéliennes, investissez dans les
bons fonds américains, et vous serez protégées. Puis cette guerre a éclaté. Des
raffineries en Arabie saoudite, des usines de GNL au Qatar et des installations
énergétiques dans toute la région ont été touchées, et aucun de ces
partenariats n'a empêché les missiles et les drones de s'abattre sur elles.
Karl
Miller, dont les analyses de la crise énergétique du Golfe m'ont été précieuses
tout au long de ce conflit, s'intéresse désormais aux enjeux financiers et
politiques de ce pacte sécuritaire. Son nouveau rapport, intitulé de manière
provocatrice « Comment les pays du Golfe ont été contraints de financer un
génocide économique et individuel en Palestine », expose
clairement son accusation. Ce qui rend ce rapport digne d'intérêt, c'est que
Miller prend soin de distinguer ses allégations des preuves documentaires,
lesquelles sont à elles seules accablantes.Suivez le fil de l'argent : Affinity Partners
Au
cœur du rapport se trouve Affinity Partners, la société d'investissement que
Jared Kushner a fondée après avoir quitté son poste de conseiller principal au
sein de la première administration de son beau-père, où il avait joué un rôle
déterminant dans la conclusion des accords d'Abraham. Les fonds souverains du
Golfe ont afflué presque immédiatement. Miller reconstitue les engagements rendus
publics :
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Investisseur
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Engagement déclaré
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Note
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Fonds
d'investissement public saoudien
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2
milliards de dollars
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Engagement
initial
|
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Investisseurs
des Émirats arabes unis, premier tour de table
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Plus
de 200 millions de dollars
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Rapports
de 2023
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Investisseur(s)
qatari, premier tour de table
|
Environ
200 millions de dollars
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Similaire
aux Émirats arabes unis
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L'Autorité
d'investissement du Qatar et le Lunate d'Abu Dhabi
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1,5
milliard de dollars
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Cycle
de 2024, annoncé en mars 2025
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Engagements
totaux du fonds
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Environ
4,5 milliards de dollars
|
Dont
environ 3,9 milliards de dollars identifiables comme provenant du Golfe
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Source : Karl W. Miller,
« La promesse d’une fausse sécurité » (16 octobre 2026), d’après des
informations publiques. Les engagements ne valent pas les sommes versées.
Les frais ont suivi. En septembre 2024, Affinity avait perçu environ 157,5
millions de dollars de frais de gestion auprès d'investisseurs étrangers, dont
87 millions du Fonds d'investissement public saoudien. Une lettre du Congrès,
datée de mars 2026, prévoyait plus de 60 millions de dollars supplémentaires
pour 2025. Cela représente plus de 217 millions de dollars sur ces deux
périodes. Pourtant, en juillet 2024, le fonds n'avait investi qu'environ 1,1
milliard de dollars, soit à peu près 37 % des engagements des investisseurs. Verdict de Miller : une
rémunération excessive au regard des résultats obtenus.
Affinity a certes réalisé des investissements, souligne-t-il, mais le gestionnaire a été grassement
rémunéré avant même que ses bailleurs de fonds du Golfe ne constatent de
retours sur investissement concrets.
Là où l'argent a mené
La partie la plus
explosive du rapport concerne la destination d'une partie de ces capitaux.
Affinity a investi dans Phoenix, l'un des plus importants groupes d'assurance
et d'investissement d'Israël, grâce à une autorisation lui
permettant de détenir indirectement jusqu'à 10 % du capital. Après avoir vendu
un quart de ses actions en juillet 2026, elle en détient encore environ 7,4 %. Phoenix, de son côté, possède
des participations dans de nombreuses entreprises de défense israéliennes,
notamment une participation d'au moins 265 millions de dollars dans Elbit
Systems, le plus grand fabricant d'armes du pays, ainsi que des parts dans des
fabricants de caméras pour drones, de fusées d'artillerie et de composants pour
véhicules blindés. L'analyse de son portefeuille révèle également que Phoenix a financé des projets de
logements dans les colonies d'Emmanuel et d'Efrat, en Cisjordanie, et
détient 80 % des parts d'un centre commercial à Jérusalem-Est occupée.
Dans son avis consultatif de juillet 2024, la Cour internationale de Justice a
jugé que la politique de colonisation israélienne dans les territoires occupés
était illégale, tout comme la résolution 2334 du Conseil de sécurité des Nations
unies. Autrement dit, les
fonds du Golfe, levés en partie sur la promesse de paix israélo-arabe, se
retrouvent désormais, par le biais d'une participation minoritaire, dans une
entreprise exposée à l'industrie israélienne de l'armement et aux activités
liées à la colonisation.
Miller est très clair sur les limites de cette situation, et je devrais l'être
aussi. L'exposition est indirecte. Une participation de 7,4 % dans Phoenix ne
signifie pas qu'Affinity possède ou contrôle l'intégralité du portefeuille de
Phoenix, et les prêts aux colonies qu'il mentionne ont été accordés avant
l'investissement d'Affinity. Mais pour les gouvernements du Golfe qui défendent
publiquement la création d'un État palestinien, le simple fait que leur fonds
souverain soit impliqué, même de loin, dans cette chaîne devrait être
intolérable.
Les Émirats arabes unis : la dépendance vendue comme protection
Le second volet du rapport concerne la sécurité. Depuis les
accords d'Abraham, les Émirats arabes unis ont tissé des liens étroits avec
l'industrie de défense israélienne. En mars 2021, le conglomérat de défense
émirati EDGE et Israel Aerospace Industries ont convenu de développer
conjointement un système anti-drones, liant explicitement ce projet aux
accords. En novembre 2021, ces mêmes partenaires ont annoncé la mise au point
de navires de surface sans équipage, destinés notamment à la sécurité maritime
et aux opérations pétrolières et gazières. Par ailleurs, Mubadala, société basée à Abou
Dhabi, a acquis 22 % du champ gazier israélien de Tamar pour 1,025 milliard de
dollars en 2021.
Selon Miller, cette intégration a compromis l'autonomie sécuritaire des Émirats
arabes unis, en intégrant des fournisseurs étrangers au sein d'institutions
critiques et en restreignant la liberté d'action du gouvernement. Il n'affirme
pas, et rien ne le prouve, qu'Israël contrôle le gouvernement émirati. Son
argument est plus subtil et, à mon sens, plus important :
un pays incapable d'exploiter, de réparer ou de remplacer ses propres systèmes
critiques sans l'aide d'un fournisseur étranger n'est pas souverain sur ces
derniers.
La thèse de la fausse sécurité
C’est là le cœur du rapport. L’accès politique et les armes
sophistiquées ne sauraient se substituer à la protection. Les États du Golfe
ont acquis des systèmes anti-drones, des outils de surveillance et un accès
privilégié à Washington. Or, selon Miller, ce dont ils avaient besoin, c’était
de pouvoir assurer la continuité de l’approvisionnement en pétrole et en gaz,
du puits jusqu’au client : production, traitement, électricité, oléoducs,
ports, transport maritime et systèmes de paiement. Un système anti-drones peut
neutraliser une menace précise ; il ne peut en aucun cas garantir le
fonctionnement continu d’une raffinerie, la production ininterrompue d’un
oléoduc ou la livraison d’un pétrolier à son destinataire. Les événements de
cette année l’ont démontré. Ces partenariats ont été annoncés en grande pompe.
Malgré cela, l’infrastructure a été touchée.
Quitter, récupérer, reprendre le contrôle
La recommandation de Miller est sans détour. Les gouvernements du Golfe et
leurs fonds souverains devraient rompre les liens financiers avec Trump et Kushner et mettre fin à leur
dépendance envers les fournisseurs israéliens de défense et de surveillance.
Plus précisément, ils devraient :
Premièrement, vous devez cesser tout nouvel
engagement, renouvellement ou extension.
Deuxièmement, exercez tous les droits contractuels disponibles pour pouvoir se retirer,
transférer ou vendre vos parts de fonds et recouvrer le capital, tout en
exigeant une reddition de comptes complète des honoraires, des intérêts et
autres avantages perçus par le gestionnaire.
Troisièmement, reprenez le contrôle
des données, des clés logicielles et des accès administratifs auprès des
fournisseurs étrangers, mais selon une procédure rigoureuse qui n'interrompt
pas les systèmes essentiels.
Quatrièmement, acquérez des
garanties de remplacement sur la base de performances éprouvées et d'un
contrôle souverain, et non sur la
base des promesses politiques d’un super menteur comme Trump et son gendre du même acabie.
Et cinquièmement,
protégez l'intégralité de la chaîne de revenus pétroliers et gaziers.
Il est tout aussi clair sur ce que son rapport ne prouve pas. Il n'établit ni
extorsion au sens juridique du terme, ni l'existence d'une structure de
commandement unique reliant Washington, Tel Aviv et Affinity, ni la
responsabilité pénale personnelle de quiconque. Ces questions exigent des
enquêteurs qu'ils établissent un lien entre des promesses, des menaces, des
décisions et des paiements précis. Miller souligne que les pays du Golfe n'ont
pas besoin de ces preuves pour agir. Les frais sont documentés. L'exposition
est documentée. L'échec de la
protection promise est manifeste dans la fumée qui s'élève au-dessus des
raffineries du Golfe.
Mon point de vue
On a fait miroiter aux États du Golfe un marché : normaliser
leurs relations avec Israël, acheter sa technologie, investir auprès de la famille du président,
et l'Amérique et Israël leur promettent leur sécurité. Ils y ont cru. La protection promise
n'est jamais venue. Leur argent a servi à payer des commissions à un
gestionnaire proche du pouvoir et s'est retrouvé, indirectement, dans
l'industrie d'armement et l'économie de colonisation israéliennes, tandis que
leurs propres infrastructures pétrolières et gazières étaient réduites à néant.
Les conseils de Miller sont judicieux. Partez, récupérez votre argent et
reprenez le contrôle de votre sécurité. Les dirigeants de Riyad, d'Abou Dhabi
et de Doha devraient se poser une question simple : qu'ont-ils acheté, au
juste, auprès de la famille Trump?
16 octobre 2026
Par
Larry C.
Johnson -
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