
Karl Miller vient de terminer une évaluation opérationnelle du système énergétique saoudien, composée de 37 diapositives et couvrant l'ensemble des infrastructures, des champs pétroliers aux dépôts de carburant, au 20 octobre. Je l'ai lue attentivement. C'est l'analyse la plus rigoureuse de ces dégâts que j'aie vue, et cette rigueur devrait inquiéter quiconque compte sur le pétrole saoudien cet hiver. Miller ne considère pas les vantardises des Houthis, les vidéos sur les réseaux sociaux ou les panaches de fumée comme des dégâts. Il distingue les impacts confirmés des allégations et refuse d'additionner la capacité nominale de chaque installation touchée comme si elles étaient toutes hors service simultanément. Malgré cette rigueur, le tableau est sombre.
Un quart de la production saoudienne a disparu
Commençons par le chiffre principal. En février, avant la guerre, l'Arabie saoudite produisait environ 10,88 millions de barils de pétrole brut par jour. En septembre, sa production était encore inférieure de 2,51 millions de barils par jour, soit une baisse de 23 %. En août, le déficit atteignait 4,64 millions de barils par jour, la production chutant ensuite à environ 6,24 millions de barils. De mars à septembre, le Royaume a produit plus de 800 millions de barils de moins qu'à son niveau de février. Cela représente environ huit jours de consommation mondiale totale de pétrole qui n'ont jamais été extraits du sol.
Les propres comptes d'Aramco le confirment. Selon les chiffres publiés par l'entreprise, sa production de liquides a chuté de 10,56 millions de barils par jour au premier trimestre à 7,57 millions au deuxième, soit une baisse de 28 % en un seul trimestre. La production de gaz naturel et d'éthane a quant à elle diminué de près de 6 %. Une entreprise dont le système est intact ne publie pas de tels chiffres.
Les exportations ont suivi la baisse de la production. Selon une série de données cohérentes, les exportations de pétrole brut saoudien sont passées de 7,27 millions de barils par jour en février à 3,70 millions en août, soit une chute de 49 %. Elles ont rebondi à 5,62 millions en septembre, mais restent inférieures de 23 % à leur niveau d'avant-guerre.
Les dégâts se répercutent sur toute la chaîne
Si la reprise des opérations est constamment au point mort, c'est parce que les dégâts ne sont pas concentrés en un seul endroit. Ils s'étendent du puits de forage à la station-service.
En amont, le complexe d'Abqaiq, l'usine qui traite la majeure partie du pétrole brut léger saoudien avant son expédition ou son raffinage, a subi des dommages matériels en juillet. En mars, la production des champs offshore de Safaniya, Marjan, Zuluf et Abu Safa a été réduite de 2 à 2,5 millions de barils par jour. En avril, les champs de Khurais et Manifa ont chacun enregistré une perte de 300 000 barils par jour.
Au centre du pays, cinq des principales raffineries ont été endommagées ou mises à l'arrêt. Ras Tanura, la plus grande raffinerie nationale avec une capacité de 550.000 barils par jour, a été ravagée par un incendie et fermée en mars. SATORP, à Jubail, a perdu trois unités en avril, a redémarré à mi capacité et ne fonctionnait encore qu'à environ 70 % de sa capacité en mai. SAMREF, à Yanbu, a été touchée en mars. La raffinerie de Riyad a pris feu le 3 octobre. Jazan, une usine d'une capacité de 400.000 barils par jour conçue pour produire 250.000 barils par jour de diesel à très faible teneur en soufre, a été fermée le 27 juillet après que sa centrale électrique et son parc de stockage ont été touchés. Les attaques d'Ansar Allah en août et septembre ont perturbé toutes les tentatives de redémarrage. Des images satellites montrent désormais des dégâts aux réservoirs de Petro Rabigh. L'usine de gaz et de liquides de Juaymah, qui alimente les exportations de GPL de l'Arabie saoudite, a également subi des incendies.
En aval, le système de stockage et de transport du carburant est en train d'être démantelé. Des images de l'usine de stockage d'Abha, datées du 13 septembre, montrent six réservoirs apparemment détruits et huit autres endommagés. Un dépôt près de l'aéroport de Riyad a brûlé le 19 septembre. Les parcs de stockage de Jazan ont été touchés à plusieurs reprises.
L'oléoduc Est-Ouest, unique voie d'acheminement du pétrole brut saoudien vers la mer Rouge et contournement du détroit d'Ormuz, fermé à la circulation, a été la cible de nombreuses attaques. En avril, sa capacité de pompage a été réduite à 700.000 barils par jour. En septembre, des attaques répétées ont mis hors service trois stations de pompage et interrompu le fonctionnement de l'oléoduc jusqu'à sa remise en service, à faible débit, le 22 septembre. Les 4 et 5 octobre, une autre station de pompage près de Khurais aurait été gravement endommagée. Le ministre de l'Énergie indique désormais que l'oléoduc fonctionne à 5,8 millions de barils par jour, contre une capacité nominale de 7 millions. Même Miller constate qu'aucun organisme extérieur à Aramco ne mesure le débit réel.
Pourquoi les réparations ne tiennent pas
L'idée maîtresse de Miller est qu'il s'agit d'un système, et que les systèmes sont vulnérables à leur maillon le plus faible. Jazan en est l'exemple le plus flagrant. Réparer les unités de traitement du pétrole brut est inutile si la centrale de gazéification et la centrale électrique qui alimentent la raffinerie sont toujours endommagées, et réparer la centrale électrique est inutile s'il n'y a pas de réservoirs pour stocker le diesel. Une raffinerie peut être « redémarrée » sur le papier sans pour autant produire quoi que ce soit d'utile. Le même raisonnement s'applique en amont. Un champ pétrolier dont tous les puits sont intacts doit néanmoins être mis à l'arrêt si l'usine de traitement ou la station de pompage située en aval est hors service.
À chaque fois qu'Aramco répare une maillon de la chaîne, un autre est touché. C'est pourquoi les annonces de redémarrage ne se reflètent pas dans les chiffres de production.
L'Arabie saoudite est à court de carburant à vendre
Les chiffres les plus alarmants du rapport de Miller concernent les produits raffinés. En juillet, dernier mois pour lequel des données complètes sont disponibles, la production des raffineries saoudiennes a chuté de 534.000 barils par jour par rapport à février, soit près de 18 %. La production de diesel a diminué de 21 %. Les exportations de diesel ont chuté de 47 %, passant de 848.000 à 446.000 barils par jour. Les exportations d'essence ont quant à elles reculé de 40 %.
Les Saoudiens compensent le manque de carburant en puisant dans leurs réserves. Leurs stocks de diesel ont chuté de 25,6 millions de barils en février à 16,6 millions en juillet, soit une baisse de 35 %. Les stocks d'essence ont diminué dans les mêmes proportions. Le premier exportateur mondial de pétrole a plus que doublé ses importations de fioul et consomme plus du double de pétrole brut directement dans ses centrales électriques par rapport à février. Cette consommation accrue est en partie due à la demande de climatisation estivale, mais elle ne correspond pas au comportement d'un pays disposant de réserves de carburant.
Des stocks plus faibles signifient moins de marge de manœuvre pour une prochaine attaque. Et il y aura une prochaine attaque.
Le piège dans lequel Riyad est prise
Le rapport de Miller met en lumière un autre danger que je n'ai vu évoqué nulle part ailleurs. Si les débouchés d'exportation de l'Arabie saoudite ferment, son pétrole n'aura d'autre destination que ses propres raffineries, centrales électriques et réservoirs de stockage. En juillet, les raffineries nationales et la combustion directe ont absorbé environ 3,04 millions de barils par jour. Une fois les capacités de stockage saturées, ce volume représente approximativement le plafond de la production saoudienne. Si les terminaux de Ras Tanura et de Yanbu étaient fermés simultanément, le Royaume serait contraint de fermer la plupart de ses champs pétroliers. C'est précisément le scénario que vise à provoquer la campagne d'Ansar Allah contre l'oléoduc, la mer Rouge et les terminaux du Golfe.
Pourquoi cela importe à tous les autres
Le reste du monde en subit déjà les conséquences. Les exportations saoudiennes de diesel ont chuté d'environ 400.000 barils par jour, tandis que le détroit d'Ormuz est soumis à des restrictions et que des raffineries russes sont la cible d'attaques de drones. L'Agence internationale de l'énergie prévoit que la pénurie mondiale de diesel se prolongera jusqu'en 2027. Le Brent se négocie au-dessus de 100 dollars le baril. En Europe, qui dépend des importations de diesel, des émeutes secouent déjà le pays face à la flambée des prix, et l'hiver n'a même pas encore commencé.
Miller ne prétend pas que chaque baril de production perdue ait été détruit par un missile houthi, et il prend soin de le préciser. Une partie de cette baisse est due à des problèmes de transport maritime, de sécurité et à des décisions commerciales. Mais le fait est que, pour un routier lyonnais ou un agriculteur lombard, peu importe qu'un baril ait été perdu à cause d'un missile, d'une voie maritime fermée ou d'une raffinerie hors service. Il est perdu de toute façon.
Alors, quand Aramco affirme que son système est intact, il faut s'interroger sur les chiffres de production, d'exportation et les stocks de carburant. Ces chiffres montrent que l'Arabie saoudite produit un quart de pétrole en moins qu'en février, exporte deux fois moins de diesel et puise dans ses réserves pour assurer l'approvisionnement en électricité. Toute nouvelle campagne américaine ou israélienne contre l'Iran frappera de plein fouet un système énergétique saoudien déjà saturé.
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