mardi 13 octobre 2026

Mohammed ben Salmane court davantage de risques sur le plan intérieur que face aux attaques d'Ansar Allah

Des tribus mécontentes, un clergé marginalisé, une armée sciemment divisée. Tandis que les missiles houthis s'abattent sur Riyad, la tentative de prise de pouvoir du prince héritier pourrait bien causer sa perte.

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Dans le cadre de sa stratégie de riposte par des blocs et des attaques aéroportuaires, Ansarallah a mené samedi une troisième attaque contre l'aéroport international de Riyad, faisant 12 morts (principalement des civils) et plus de 300 blessés. Cette attaque, conjuguée à l'escalade des attaques iraniennes contre les pétroliers et au développement de ses opérations maritimes, accroît immédiatement la pression sur le président Trump, qui doit réagir à l'approche des élections de mi-mandat.

Alors que le conflit militaire entre le Yémen et l'Arabie saouditese poursuit, cette dernière est devenue de plus en plus dépendante des attaques contre des cibles civiles yéménites. En septembre 2025, des rapports confirmaientque « près de 15 000 civils avaient été tués par des actions militaires directes, la plupart lors de frappes aériennes menées par la coalition dirigée par l'Arabie saoudite » . Cependant, la résistance armée yéménite, s'inspirant de l'expérience iranienne, considère que l'Arabie saoudite est infiniment plus vulnérable en raison de ses infrastructures énergétiques exposées à ciel ouvert.

Si le Yémen continue de frapper avec précision les infrastructures économiques et énergétiques clés de l'Arabie saoudite, les conséquences pour Riyad se multiplieront : le champ de bataille deviendra de plus en plus celui de la destruction des infrastructures saoudiennes et des souffrances de l'Occident face aux pertes civiles yéménites.

Ce scénario pourrait entraîner une destruction massive de capital, unecrise de la dette souveraine et contraindre Riyad à abandonner encore davantage de projets de sa Vision 2030 sur lesquels MbS a misé l'avenir du royaume.

L'Arabie saoudite persiste à agir comme si les vieilles recettes du sectarisme, de la propagande anti-iranienne et du discours anti-chiite peuvent encore servir à maintenir son positionnement pro-occidental. Mais ces mantras éculés ont perdu toute efficacité, même auprès d'une grande partie des sunnites de la région.

La situation actuelle est fondamentalement différente. AnsarAllah ne représente pas le chiisme duodécimain que la propagande saoudienne pourrait permettre de présenter comme un « projet iranien ».

Le Yémen gouverné par AnsarAllah possède son propre cadre idéologique, ses traditions théologiques, son histoire politique et son système de gouvernement. Ni AnsarAllah ni le camp pro-Sana'a, au sens large, ne peuvent être réduits à une simple secte ou classe sociale.

Le paysage yéménite d'AnsarAllah comprend des sunnites hanafites, des zaïdites, des jaroodiya, des ismaéliens et d'autres écoles islamiques, avec même des éléments de groupes salafistes présents au sein de la structure sociale yéménite plus large.

En bref, à moins que MbS ne capitule face aux exigences d'AnsarAllah — ce dont il semble incapable —, les conséquences pourraient engendrer une cascade macroéconomique dévastatrice au sein même du pivot central du modèle économique du Golfe ; une cascade qui, à mesure qu'elle s'amplifie et que les capitaux étrangers fuient le royaume, entraînera un effondrement systémique de l'ensemble de l'entreprise coloniale occidentale dans le Golfe.

L'élément le plus paradoxal de ce drame est que ce ne sont pas les attaques d'AnsarAllah qui menacent le plus MbS, ni celles qui pourraient précipiter sa chute. Le changement de régime en Arabie saoudite sera le fruit de ses propres actions, de sa quête obsessionnelle de centralisation du pouvoir.

Même Edward Luttwak, connu pour ses liens avec l'État sécuritaire occidental,observeque —

« La raison de l'impuissance de l'Arabie saoudite face à l'offensive houthie tient au fait que, pour la famille régnante du Royaume, le danger le plus mortel a longtemps été un coup d'État militaire – comme celui qui a mis fin à la monarchie irakienne et tué tous les membres de la famille régnante Husseini le 14 juillet 1958. »

« Face à ce danger, les dirigeants successifs de la famille royale saoudienne ont mis en œuvre le remède le plus efficace qui soit : diviser pour mieux régner, non pas contre des ennemis étrangers, mais au sein même de leurs forces armées. C'est pourquoi les différentes composantes des forces armées sont géographiquement dispersées sur le vaste territoire du pays et commandées par différents princes, chacun responsable d'une branche du ministère de la Défense, tous subordonnés au ministre lui-même, le prince Khalid (frère cadet de Mohammed ben Salmane). »

La crainte de MbS est qu'un pilote de F-15, extérieur au cercle restreint des membres de la famille royale,  choisisse d'attaquer un palais principal (plutôt qu'une cible d'Ansarallah) en prélude à une révolte militaire générale. Cette menace n'est pas farfelue : un ancien officier saoudien se souvient avoir récemment entendu un jeune officier proférer de telles menaces.

En supprimant le système traditionnel de patronage tribal par lequel les chefs tribaux comptaient recevoir leur part de la richesse pétrolière du royaume ; en s'emparant des terres tribales destinées aux « projets de prestige » de MbS ; et en œuvrant activement à remodeler la légitimité fondamentale de l'Arabie saoudite, en la faisant passer des alliances tribales et religieuses traditionnelles à une identité nationaliste et portée par la jeunesse, centrée surla Vision 2030, MbS a anéanti le pouvoir politique que les anciens tribaux traditionnels détenaient historiquement au sein de la Cour royale.

En transformant le Royaume non pas en un État-nation, mais en une propriété d'une seule famille, MBS s'est fait de nombreux ennemis. Il a concentré d'immenses pouvoirs politiques, économiques et sécuritaires au sein de sa branche familiale, exerçant ainsi une autorité absolue.

Comme l'écritun commentateur —

« Pour les groupes tribaux traditionnels comme les 'Anizah, cela signifie que les décisions politiques sont prises strictement de manière descendante, laissant peu de place à la recherche de consensus traditionnel ou à l'autonomie spéciale dont les tribus bénéficiaient historiquement. »

L'érosion du contrat social historique a engendré un profond sentiment d'anxiété économique et une perte de prestige au sein des structures tribales traditionnelles — et au sein de l'establishment religieux wahhabite.

Le résultat est que —

« Un réalignement tribal est en cours. Dans le nord et le centre, les tribus désertiques Shammar et Anizzah auraient fermé leurs frontières avec la Jordanie et l'Irak. Au sud, les tribus montagnardes, ayant des liens historiques avec AnsarAllah, sont plus enclines à ignorer la frontière avec le Yémen qu'à défendre la couronne. »

« Et nous saurons bientôt si les rumeurs [multiples] selon lesquelles des représentants de plus d'une douzaine de tribus saoudiennes se seraient rencontrés avec des représentants des Gardiens de la révolution et proposeraient un nouveau pacte politique – un État fédéral dans lequel les tribus recevraient une part des revenus pétroliers et gaziers. »

Il ne serait pas surprenant qu'il existe d'autres tribus et clans dans toute la région (Syrie, Irak…) qui nourrissent un ressentiment similaire à celui des tribus saoudiennes, qui couvent en secret et qui découle de la même manière de leur propre expérience d'exploitation coloniale verticale.

Le royaume saoudien pourrait-il connaître une révolte contre MbS ? Une telle possibilité n'est pas sans précédent : lorsque la gouvernance imprudente du roi Saoud a menacé la survie de la monarchie en 1964, la famille, les princes les plus influents et les autorités religieuses sont intervenues pour le destituer et imposer son abdication.

En cas d'effondrement du régime de la famille Al-Saoud dirigé par MbS, cela ne se contenterait pas de renverser le projet colonial du Golfe, mais déclencherait également une course effrénée pour un réalignement géopolitique fondamental de la région.

L’ordre colonial imposé à l’Asie occidentale depuis plus d’un siècle est à un tournant. L'avenir est incertain. Comment le président Trump réagira-t-il à l'intensification des attaques d'Ansarallah contre l'Arabie saoudite ? Lancera-t-il une guerre d'envergure régionale en attaquant l'Iran, le Yémen ou l'Irak ? Ou autorisera-t-il une offensive majeure contre Ansarallah dans le nord du Yémen, avec la participation du Pakistan et d'Israël ? La région du Sistan-et-Baloutchistan, en Iran, pourrait-elle s'embrasser suite à l'infiltration, par le Pakistan et la CIA, d'insurgés baloutches transfrontaliers en Iran, ce qui pourrait entraîner des échanges de tirs entre l'Iran et le Pakistan ?

Nous l'ignorons. Il est toutefois généralement admis que la configuration actuelle de la région a été établie à des fins antérieures : Bahreïn était perse pendant deux siècles avant 1783 ; le Koweït était un district de Bassora jusqu'à ce que la Grande-Bretagne trace une ligne de séparation en 1899 ; les Émirats arabes unis étaient Les Côtes de la Trêve (des cheikhs côtiers sous protectorat britannique jusqu'en décembre 1971). Le Qatar fut successivement sous suzeraineté bahreïnie, ottomane, puis britannique, avant de devenir un État en 1971. Le Liban et la Syrie furent créés à partir des ruines ottomanes par la France en 1920. La Jordanie fut proclamée « État » par un haut-commissaire britannique en 1921.

Luttwak prévient que —

« En fin de compte… les héritiers [al-Saoud] doivent apprendre à partager les vastes revenus pétroliers de l'Arabie saoudite avec tous les autres, sous peine de perdre bien plus que leur richesse. »

L'Iran vient de lancer des exercices militaires de grande envergure, sur fond de signes d'une possible escalade imminente des voyous  Israéliens et Américains.

Le changement semble inévitable.

• 12 octobre 2026
Source  Forum Geopolitica 

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