Donald Trump a découvert un phénomène statistique étonnant. En Iran, les morts se ressuscitent d'eux-mêmes, sans intervention extérieure, entre deux discours. Nul besoin de morgue, de nom, de certificat de décès ni d'organisation de défense des droits humains. Un micro et un meeting suffisent.
Permettez-moi de vous expliquer, car la tendance est époustouflante.
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Trump-Iran
À la mi-janvier, alors que le régime iranien réprimait violemment les
manifestations, le président n'a avancé aucun chiffre. Il a déclaré avoir été
informé « de source sûre » que les massacres avaient cessé et que les
exécutions prévues étaient annulées. Soit. Puis le décompte a commencé.
Le 20 février, lors d'une conférence de presse à la Maison-Blanche convoquée
pour protester contre la décision de la Cour suprême invalidant ses droits de
douane, Trump a annoncé que l'Iran avait tué 32.000 manifestants. CBS News a poliment fait remarquer qu'il
« n'avait cité aucune source ».
À la mi-avril, en plein conflit public avec le pape Léon XIII, le chiffre
avancé par Truth Social était de « au moins 42.000 manifestants innocents et totalement désarmés ces deux derniers
mois ». Dix mille morts de plus en huit semaines, sans nouveau massacre
pour expliquer ces décès.
Le 16 juin, lors d'une rencontre avec l'émir du Qatar, ce nombre était
toujours de 42 000. Il est resté stable pendant tout l'été.
Le 31 août, Truth Social annonçait à nouveau : « Plus de
100. 000 morts ». Le
bilan avait plus que doublé depuis juin. D’où venaient les 58.000 autres victimes ? Personne n’a posé la question, et
personne n’a eu la réponse.
Le 19 octobre, lors d'un rassemblement au Kansas, le président a
déclaré : « Ces huit derniers mois, ils ont tué au moins 75.000 manifestants. » Ainsi, en sept
semaines, 25.000 Iraniens morts sont revenus à la vie. C'est la
première résurrection jamais annoncée lors d'un meeting électoral.
Trente-deux mille. Quarante-deux mille. Cent mille.
Soixante-quinze mille. Ce n'est pas un bilan de décès. C'est le cours de
l'action d'une cryptomonnaie virale.
Ce que disent
les personnes qui comptent vraiment
Avant que quiconque ne m'accuse de blanchir Téhéran,
permettez-moi de vous expliquer ce que le Président omet. Les troubles de
janvier n'étaient pas un simple soulèvement spontané de citoyens non armés. Il s'agissait d'une tentative de révolution de
couleur, et les services de renseignement occidentaux y ont joué un
rôle déterminant. Selon moi, la CIA et le Mossad ont activement participé au
recrutement des manifestants et à la fourniture d'armes à ces derniers, armes
qui ont ensuite été retournées contre les forces gouvernementales iraniennes.
Les Israéliens n'ont guère cherché à dissimuler leur implication. Le Mossad lui-même, dans un
communiqué en persan, affirmait aux manifestants : « Nous sommes avec vous, pas
seulement de loin et en paroles. » Le 3 janvier, l'ancien directeur de
la CIA, Mike Pompeo, a publiquement laissé entendre que le Mossad opérait à
leurs côtés. La presse israélienne a rapporté que des acteurs extérieurs
armaient les dissidents.
Les bilans des victimes indiquent qu'il s'agissait d'un
affrontement, et non d'un massacre non provoqué. HRANA, organisation iranienne
de défense des droits humains basée aux États-Unis et dont personne ne la prend
pour une alliée de la République islamique, a confirmé la mort de 178 membres
des forces de police, des Gardiens de la révolution et des Bassidj iraniens. Le bilan officiel de Téhéran, qui
fait état de 3 117 morts, classe environ 670 d'entre eux comme
« terroristes » armés. Un gouvernement ne perd pas près de deux cents
membres de ses forces de sécurité lors de manifestations pacifiques.
Cela ne signifie en aucun cas qu'aucune personne innocente n'est
morte. Des morts sont survenus, et ceux qui ont envoyé des armes dans la foule
en portent une part de responsabilité. Mais cela signifie que le bilan réel est
bien inférieur aux affirmations de Trump. HRANA recense 7 007 décès fin
février, et près de 12 000 cas supplémentaires sont en cours d'examen.
Iran Human Rights en compte 3 428. Le chiffre le plus élevé avancé, par le
Rapporteur spécial des Nations Unies en janvier, évoque un bilan pouvant
dépasser les 20.000 morts. Ces chiffres sont établis à partir de noms, de dates
et de lieux, et couvrent quelques jours de janvier, et non les « huit
mois » évoqués par Trump. Le chiffre de 75 000 avancé par le président est près de
quatre fois supérieur à l'estimation la plus extrême jamais
enregistrée et plus de dix fois supérieur au nombre de morts vérifiés. Il ne
compte pas les morts. Il compte les voix qu'il pense pouvoir obtenir grâce à
ces morts, et il ne mentionne jamais qui a armé les foules.
Pendant ce
temps, à Gaza
Voyons maintenant un endroit où les morts sont comptés un par
un.
Au 13 octobre, les
autorités sanitaires de Gaza ont recensé 74 389 Palestiniens tués et
175 423 blessés depuis le 7 octobre 2023. Depuis le cessez-le-feu d'octobre 2025, censé mettre fin aux massacres,
1 498 personnes supplémentaires ont été tuées.
Pendant deux ans, Washington et Jérusalem nous ont mis en garde
contre ces chiffres, car ils provenaient du « ministère de la Santé contrôlé
par le Hamas ». Puis, en janvier dernier, les Forces de défense israéliennes
(FDI) les ont validés. Elles ont déclaré qu'environ 70 000 Gazaouis
avaient été tués dans la guerre. Ce n'est pas un argument du Hamas : c'est
l'armée qui a perpétré ces massacres, qui a vérifié les chiffres et confirmé le
bilan.
L'armée israélienne affirme également qu'environ 25.000 des morts étaient des combattants du Hamas. Partons du
principe que ce chiffre est optimiste et effectuons la soustraction que l'armée
israélienne elle-même a refusé de faire publiquement. Il reste ainsi environ 45.000 personnes qui, selon les propres estimations d'Israël,
n'étaient pas des combattants. Quarante-cinq mille. Ce chiffre est celui
d'Israël, et non celui du Hamas, de l'ONU ou le mien.
Voici donc la comparaison. En Iran, le président avance des
chiffres sans source, sans noms et sans cohérence, qui augmentent de plusieurs
dizaines de milliers d'une intervention à l'autre, puis diminuent lorsqu'il
oublie ce qu'il a dit la fois précédente. À Gaza, il existe un décompte
documenté, nom par nom, que l'armée israélienne elle-même a accepté et qui,
selon les calculs israéliens, inclut des dizaines de milliers de
non-combattants.
Devinez de quel sujet le président parle lors de ses meetings.
Ce double
standard n'est pas subtil
J'ai passé des années au gouvernement à observer des
fonctionnaires choisir les morts à comptabiliser. C'est une vieille combine. On
exagère le nombre de victimes de ses ennemis et on efface celles de ses alliés,
sans jamais mentionner sa propre part de responsabilité. Les manifestants
iraniens sont utiles, car leur mort justifie une guerre que Washington a déjà
déclenchée, alors même que Washington a contribué à leur fournir des armes. Les Palestiniens sont gênants, car
leur mort a été causée par des bombes américaines et financée par l'argent
américain.
Si le président croyait réellement que chaque vie innocente
perdue sous le coup de la violence d'État exigeait une riposte, il n'aurait pas
besoin de gonfler le bilan iranien et il demanderait qui a armé les foules. Il
n'aurait pas non plus besoin d'un général israélien pour lui dire ce qui s'est
passé à Gaza. Ce chiffre est déjà connu, accepté par Tsahal, et figure sur un
bureau de son propre gouvernement.
Au lieu de cela, on nous présente un bilan des morts iraniens
qui fluctue comme un jeu de foire, et un bilan des morts à Gaza qu'il fait mine
d'ignorer. Quelque part au Kansas, une foule a applaudi 75.000
Iraniens morts, alors que, selon les propres chiffres du président, on en
comptait 100.000 il y a à peine sept semaines. Personne dans cette foule n'a
été informé que 70.000 Palestiniens sont morts, et que Tsahal le confirme. Ce n'est
pas une erreur. C'est précisément le problème.
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