mardi 26 juin 2018

Les assassinats ciblés à la mode Trump


Les États-Unis bombardent des peuples un peu partout sur la planète, selon des règles à géométrie variable et dans la plus totale opacité.


Quand un commando de marine [américain] a été tué et trois autres blessés durant un raid au centre du Yémen début 2017, les Américains ont demandé : « Que faisons-nous là-bas ? » Quand trois soldats des Forces spéciales ont été tués dans une embuscade lors d’une patrouille au Niger, au pays, certain ont dit : « Que faisons-nous dans ce pays ? »


Ces deux embuscades, tendues vraisemblablement par des combattants d’al-Qaïda et de l’État Islamique, ont soulevé d’importantes questions sur la présence militaire américaine dans des pays auxquels n’avons pas déclaré la guerre, cependant, comme d’habitude, les indignations publiques n’ont pas permis d’y voir plus clair. L’activité militaire américaine – en particulier des attaques aériennes et des raids au Moyen Orient et en Afrique, sans parler de l’Afghanistan – n’a pas seulement accéléré avec le gouvernement Trump, mais les assassinats ciblés sont désormais pratiqués avec un minimum de contraintes et de transparence. Même en comparaison de la situation sous la très secrète administration Obama.
Des  drones MQ-9 Reaper alignés sur le tarmac du 49e Aircraft Maintenance Squadron, sur la base aérienne d’Holloman au Nouveau Mexique
Pour faire court, il y a beaucoup d’actions militaires en cours sur le terrain dont le public américain n’a pas connaissance – au moins jusqu’à ce qu’un événement horrible survienne ou que des officiels soient obligés d’abattre leurs cartes, et même dans ce cas, ils ne dévoilent que le stricte minimum.
En début d’année, le journaliste d’investigation Nick Turse, mis sur une liste noire par l’US African Command [commandement de l’armée américaine pour l’Afrique, NdT] car considéré comme « non légitime », a rapporté que les USA avaient des forces spéciales actives dans 149 pays dans le monde – une augmentation de 150 % par rapport aux années George W. Bush.
Mais qu’en est-il dans le ciel ? Nous n’en avons que quelques indices troublants. Selon le Bureau of Investivative Journalism [l’ONG Bureau du journalisme d’investigation, NdT] , l’administration Trump a lancé plus de 160 attaques au Yémen et en Somalie en 2017. C’est respectivement 100 % et 30 % de plus qu’un an plus tôt sous l’administration Obama, qui, pourtant était très fan des drones. Les attaques en Afghanistan au 1er janvier atteignaient les mêmes niveaux que la « vague » de 2009-2010, et nous savons tous à quel point cela fonctionne bien.
Depuis janvier, le Bureau a enregistré 27 frappes mortelles au Yémen, 14 en Somalie et plus de 50 en Afghanistan sur la même période.
Pour comprendre le contexte, l’administration Obama a mené 563 attaques secrètes au Pakistan, en Somalie et au Yémen durant ses deux mandats, contre 57 sous Bush. Obama n’a reconnu qu’entre 64 et 116 décès civils durant cette période, mais le Bureau affirme que la réalité est plutôt entre 380 et 801 fois plus élevée.
Mais l’administration actuelle reste pratiquement muette sur le sujet. Jeudi, le Department of Defense [le ministère des armées, NdT] a publié un Rapport au Congrès au titre de la National Defense Authorisation Act [Loi d’autorisation de la Défense nationale, qui encadre le budget militaire] pour l’année 2017. Le ministère était censé recenser chaque attaque – date, heure et lieu – ayant été confirmée (ou raisonnablement suspectée de…) comme ayant entraîné des pertes civiles, ainsi que le nombre de décès, à la fois civils et côté combattants, pour l’année 2017. Le rapport est sorti avec 30 jours de retard et, sans surprise, est très loin des attendus.
Ce qu’il révèle est que, sur 10.000 attaques militaires en 2017 (typiquement par drones, avions d’attaque AC-130 Hercules, missiles et chasseurs-bombardiers), le Ministère était en mesure de confirmer approximativement 499 civils tués et 169 blessés. Il s’agit des opérations Inherent Resolve (Irak, Syrie), Freedom’s Sentinel (Afghanistan) ainsi que de celles au Yémen, en Somalie et en Libye. Le Ministère prétend ne disposer d’aucun chiffre sur les pertes civiles résultant des frappes en Libye et en Somalie, alors que nous savons que les attaques se sont intensifiées dans ces deux pays sous Trump, et que, selon des observateurs indépendants, plus de 10 civils ont été tués en Somalie en 2017.
Le rapport indique également que le ministère de la Défense dispose de 450 autres signalements de victimes civiles qu’il n’a pas encore été en mesure d’expertiser, de sorte que le nombre réel de morts civils est probablement beaucoup plus élevé. De plus, le rapport ne précise pas le nombre total de combattants décédés ni le contexte des décès – date, heure, lieu. Au contraire, ils sont regroupés sous forme de totaux qui ne permettent pas de discerner, dans chaque pays, les cas de figures.
« Le rapport du ministère de la Défense sur les pertes civiles souffre de manquements flagrants, dont le non-respect manifeste de l’obligation légale de fournir le nombre de victimes parmi les combattants et de répertorier toutes les opérations dont on a des raisons de soupçonner qu’elles ont causé des pertes civiles », a déclaré Rita Siemion, conseillère juridique de Human Rights First [Les Droits de l’homme d’abord, ONG américaine].
Autre déception, le mandat du Congrès ne porte que sur les frappes militaires américaines – nous n’avons toujours aucune idée du nombre d’opérations de drones de la CIA dans chacun de ces pays sous Trump [La CIA n’étant pas un organe militaire, NdT]. Cette information devait être consignée dans un rapport annuel de la Maison-Blanche sur tous les civils et combattants tués lors de frappes aériennes antiterroristes américaines en 2017. Le rapport était exigé en vertu d’un décret signé par Obama en 2016. Pourtant, l’échéance du 1er mai est passée, et les autorités politiques ont laissé entendre que, selon un porte-parole qui s’est entretenu avec le Washington Post, « le décret qui exige le rapport sur les pertes civiles est en cours d’examen » et pourrait être « modifié », voire « annulé ».
De plus, « les exigences décrétées (EO : Executive order NdT) par l’administration précédente en matière d’information du public reposaient sur les politiques de lutte contre le terrorisme menées par Obama, dont beaucoup ont été abandonnées pour permettre aux militaires s’adapter à des menaces en constante évolution ».
Regardons ça de plus près. L’administration Trump n’a jamais rendu publiques les nouvelles règles d’engagement, mais on a longuement rapporté en septembre que les directives politiques présidentielles de l’ère Obama (très certainement vagues, mais les seules règles en vigueur depuis leur publication en 2013) seraient assouplies selon deux axes principaux. Le premier est que les cibles des missions dites « létales », qui, sous Obama, devaient constituer « une menace persistante et imminente » pour les Américains, sont élargies pour inclure de simples soldats djihadistes « sans compétences spéciales ni commandement », selon le New York Times. En d’autres termes, cela inclurait maintenant ceux qui ne représentent pas une menace imminente.
Deuxièmement, les attaques de drones et les raids au sol ne seraient plus soumis à un contrôle de sécurité de haut niveau. Un élément crucial – à savoir que les frappes n’auraient lieu que s’il y avait une « quasi-certitude » que les civils ne seraient pas blessés – est resté en vigueur (bien qu’aucune des deux administrations n’ait jamais expliqué quelles sont les normes pour atteindre ce niveau de garantie).
« L’administration Trump a adopté une nouvelle politique, sans toutefois la rendre publique, ni même en diffuser une fiche d’information déclassifiée ou un résumé, ou ne serait-ce qu’en reconnaître l’existence », a déclaré Siemion à TAC (le journal The American Conservative) lors d’une entrevue la semaine dernière. « Nous ne savons même pas si elles sont appliquées ».
Pour compliquer les choses, ces règles, si elles existent, ne s’appliquent qu’aux pays jugés en dehors de la « zone de conflits actifs ». Sinon, ce sont les lois de la guerre qui s’appliquent, et elles sont beaucoup moins contraignantes. Ces théâtres de guerre comprennent l’Afghanistan, l’Irak et la Syrie et, depuis l’année dernière, certaines parties du Yémen et de la Somalie. Sans oublier que l’AUMF (Autorisation d’emploi de la force militaire permet au président de prendre pour cible l’État Islamique, Al-Qaïda ou leurs « forces associées » à tout moment, sans avoir besoin de préciser clairement comment ces forces sont définies, ni où elles sont prises pour cibles.
Toutefois, il est difficile de comprendre pourquoi cela empêcherait la Maison-Blanche de publier un décompte des victimes en vertu du décret (qui, soit dit en passant, ne couvre que les opérations CT en dehors du théâtre des opérations) d’ici le 1er mai. Un porte-parole de la Maison-Blanche a déclaré au Washington Post : « il n’y a pas eu d’augmentation du nombre de victimes civiles en 2017 », ce qui est assez étonnant. Dans son rapport de 2016, Obama n’a reconnu qu’un seul décès de civil, une annonce largement relayée par des groupes extérieurs. Compte tenu de l’augmentation des frappes au Yémen, en Somalie et en Libye après Obama, l’idée qu’il n’y aurait qu’une seule mort civile là-bas semble fantaisiste. Malheureusement, comme les deux administrations se renvoient la balle en chipotant – à l’intérieur ou l’extérieur du théâtre des opérations, militaires ou CIA – comme moyen de dissimuler en communiquant des totaux, il est impossible d’être tout à fait certain de ce qui s’est passé réellement.
C’est exactement ce qu’ils cherchent. Ceux qui tentent de compter au moyen de rapports en libre accès sont coincés : ils n’arrivent pas à faire passer le message à un public qui se distrait dans un cycle d’actualités de 24 heures, davantage obsédé par la tempétueuse Daniels [l’actrice X avec laquelle Trump aurait eu une liaison, Qui est Stormy Daniels, l'actrice porno qui peut faire tomber Donald Trump ?] et le Russiagate que par le fait que dans des endroits comme l’Irak et la Syrie, où nous ne sommes pas techniquement « en guerre », et ou les États-Unis et leur coalition ont mené près de 30 000 attaques aériennes au cours des quatre dernières années.
Au moment où nous parlons, selon la journaliste Rebecca Gordon, l’Africom (Commandement Américain pour l’Afrique : Ndt) est en train de construire dans la ville d’Agadez, au Niger, une toute nouvelle base pour accueillir des drones, pour un coût de 110 millions de dollars. « Il s’agira bientôt la nouvelle pièce maîtresse dans la guerre non déclarée des États-Unis en Afrique de l’Ouest », dit Gordon. « Avant même l’ouverture de la base, des drones armés américains s’envolent déjà de la capitale du Niger, Niamey, après avoir reçu l’autorisation du gouvernement nigérien de le faire, en novembre dernier ».
Le plus grave, c’est que nous en sommes à la troisième administration qui met en œuvre et intensifie les programmes d’assassinats ciblés de ce type, sans que l’efficacité de ces pratiques ait jamais été discutée. Songez à ces dizaines de milliers de frappes aériennes, à ces milliers de vies détruites, et aucune évaluation honnête de la réussite, ou de la riposte (retour de flamme), quelle qu’elle soit. Washington aime débattre de la politique contre-terroriste, mais sans surprise, personne ne suggère que l’idée d’assassinat ciblé devrait être entièrement réexaminée.
« Nous l’avons fait, et nous continuons à le faire, sans prendre le temps de vérifier si c’est efficace. Non seulement nous dépensons des milliards de dollars, et des américains ont perdu la vie et toutes sortes d’autres personnes ont également perdu la leur », a dit Siemion, « mais peut-être que tout ça est contre-productif, et que nous payons un prix très élevé pour quelque chose qui ne fait qu’aggraver la menace ».
Considérant Trump, qui a publié des déclarations notoirement muettes sur le ciblage des familles de terroristes et se demandant à haute voix pourquoi un opérateur de drone a « attendu » avant de larguer une bombe sur une cible syrienne, il n’y a pas beaucoup d’espoir qu’un tel examen puisse avoir lieu bientôt. « Par défaut », se lamentait Siemion, « tout est sur pilote automatique ».
Par Kelley Beaucar Vlahos ,
rédacteur en chef de The American Conservative.
Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr.
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Commentaire recommandé

Weilan // 26.06.2018 à 07h31
Bref, le congrès US ne serait pas tenu au courant (et le public encore moins) de ces “exécutions” par drones interposés.
Même si comparaison n’est jamais raison, nos parlementaires et sénateurs hexagonaux sont ils plus tenus au courant des aller et venues des forces spéciales françaises ? Je n’en ai pas l’impression. On sait qu’elles sont présentes en Syrie et au Sahel, mais qu’en est il du Yémen où elles auraient été signalées ? Réponse: secret-défense voyons ! Circulez, il n’y a rien à voir…

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